Le courriel d’autrefois

Bon marché, jolie et rapide – pour l’époque. Rien de surprenant à ce que la modeste carte postale ait jadis été si populaire.

Par Barbara Pritchard Fear

10 mars 2017

À l’ère de la messagerie instantanée, une carte postale écrite à la main et livrée à votre porte est un rappel bien pittoresque d’une époque maintenant révolue. Il n’y a pas si longtemps, l’envoi de cartes postales était un rituel auquel presque tous se prêtaient volontiers en vacances, et à une certaine époque, elle régnait comme mode de communication privilégié. En fait, la carte postale a été l’objet d’une longue histoire d’amour avec le Canada.

La carte postale a fait son entrée au Canada le 1er juin 1871, quand le Service postal canadien a émis son premier entier postal sous forme de carte. Pré-estampillée avec un profil de la reine Victoria, elle était autrement dépourvue d’image, se vendait un sou et pouvait être livrée n’importe où dans le Dominion. L’adresse était écrite d’un côté, tandis que l’autre portait principalement des messages de nature commerciale, comme la confirmation d’une commande ou d’une date de livraison. Le Canada a été le premier pays hors d’Europe à émettre des cartes postales.

Jusqu’aux années 1890, seuls les bureaux de poste canadiens pouvaient produire et vendre des cartes postales. En 1897, un amendement à la Loi sur les postes a permis aux sociétés privées de créer des cartes postales illustrées. Cela a mené à une explosion de l’envoi de cartes postales privées, ornées de croquis, de vignettes photos et de logos d’entreprise, ce qui laissait très peu de place pour un message. Certains expéditeurs recouvraient complètement l’image de leur texte.

Initialement, il était interdit d’écrire le message du même côté que l’adresse. Au Canada, cette règle a été modifiée en 1903 et la carte postale au verso en deux parties a vu le jour. Le format était essentiellement le même que celui d’aujourd’hui. Le verso en deux parties donnait de l’espace pour écrire sur les affaires familiales, les manifestations mondaines, les problèmes de santé, les activités communautaires et les célébrations. Aujourd’hui, ces messages du passé nous donnent un aperçu d’un mode de vie maintenant révolu.

Le verso en deux parties a permis à la cartophilie (l’art de collectionner les cartes postales) de surpasser la philatélie comme passe-temps mondial pendant un certain temps. En 1900, les Canadiens ont envoyé environ 27 000 cartes postales. En 1913, ce nombre avait atteint soixante millions pour une population de 7,6 millions. (Le bureau de poste recensait ces renseignements à l’époque.)

Le recto de la carte postale pouvait montrer des œuvres d’art (sur lesquelles l’expéditeur risquait moins de griffonner un message) et permettait de reproduire des photos professionnelles de paysages avec une grande qualité. Cela a attiré l’attention d’acheteurs avertis et de collecteurs dans tous les pays, créant une demande que des éditeurs d’Europe continentale et de Grande-Bretagne se sont empressés de combler. Des sociétés britanniques ont mandaté des photographes canadiens, dont le travail était envoyé en Allemagne pour y être lithographié et coloré à la main. Le produit fini était renvoyé au Canada sous forme de cartes postales. Malheureusement, on a dû cesser de colorer les photos alors en noir et blanc à l’aide de peinture toxique au plomb après que de nombreux travailleurs, surtout des femmes, soient tombés malades.

L’âge d’or de la carte postale s’est terminée avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Les cartes artistiques de haute qualité étant produites en Allemagne, elles sont devenues très chères, puis impossibles à importer. Cette situation, combinée à une hausse du coût de l’encre, a mené à la production de cartes artistiques de moindre qualité. Pour économiser, on a commencé à produire des cartes avec une bordure blanche, car il fallait moins d’encre pour les imprimer.

À mesure que les cartes artistiques sont devenues plus rares, les cartes photographiques ont gagné en popularité. Les sujets à la mode comprenaient les portraits de famille, que les descendants des gens qui y figurent gardent maintenant précieusement. De nombreux photographes canadiens inconnus mais talentueux ont documenté les peuplements, l’architecture, des activités et des scènes historiques, créant un authentique journal illustré du Canada au début du XXe siècle.

La qualité des cartes photographiques s’est graduellement améliorée. On a commencé à utiliser du papier contrecollé, qui permettait de produire des couleurs plus vives, au début des années 1930. Les cartes postales « chrome » produites selon un nouveau procédé chromatique inventé par Eastman Kodak Co. voient le jour aux États-Unis en 1939 mais ne gagnent en popularité qu’après la Seconde Guerre mondiale.

Les cartes postales demeurent populaires même aujourd’hui, en cette ère des communications instantanées. Beaucoup de gens les envoient toujours et la cartophilie demeure un passe-temps très prisé. Les collecteurs sérieux paient des centaines de dollars pour des cartes postales d’époque présentant un travail d’artiste exquis, des couleurs vives et une qualité de reproduction supérieure. De leur côté, les historiens les apprécient pour leur représentation des villes et des villages au tournant du siècle.

On peut trouver des trésors de cartes postales chez les antiquaires et les vendeurs de livres d’occasion. Elles portent le nom d’éditeurs canadiens comme Warwick Bros. & Rutter, Nerlich & Co. et Rumsey & Co. de Toronto, ainsi que F.H. Leslie de Niagara Falls (Ontario) et Stedman Bros. Ltd. de Toronto et Brantford (Ontario).

Comme témoin de l’histoire sociale, la carte postale semble posséder une valeur durable qui fait qu’elle risque peu d’être remplacée par l’éphémère courriel d’aujourd’hui.

Barbara Pritchard Fear a eu l’idée d’écrire « Le courriel d’autrefois » après avoir fouillé dans la collection de cartes postales de son ongle décédé, Thomas H. Pritchard. Madame Fear est une journaliste très primée qui a écrit abondamment sur l’histoire et les arts dans les journaux, les magazines et les périodiques du sud de l’Ontario. Elle a aussi contribué à la Newmarket Historical Society pendant une vingtaine d’années. Son livre, It’s About Time…memories of a smalltown girl (2006), maintenant épuisé, dépeint la vie dans sa ville natale de Newmarket (Ontario) entre les années 1930 et 1960. Descendante de quelques-uns des premiers colons de l’Ontario, elle vit à Amherstview, en banlieue de Kingston.

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