Ô paradis et Vive la canadienne

Jean-Phillipe Proulx de la Société Histoire Canada et Joseph Trivers de Bibliothèque et Archives Canada examinent deux anciens enregistrements canadiens: Ô paradis — Un aria de l’opéra l’Africaine par Giacomo Meyerbeer, interprétée par tenor Raoul Jobin, avec le Metropolitan Opera Orchestra; et Vive la canadienne par Amédée Tremblay, interprétée par Quatuor Alouette.

Coprésentées par Histoire Canada et Bibliothèque et Archives Canada

17 octobre 2016

Jean-Philippe : Pourriez-vous nous donner un peu de contexte sur cet opéra et Aria?

Joseph : L’Africaine était le dernier opéra composé par le compositeur allemand Giacomo Meyerbeer. « O Paradis » est l’une des arias les plus connues et les plus célébrées de l’opéra l’Africaine et a été enregistrée et jouée de nombreuses fois comme pièce à part entière.

En effet, l’opéra L’Africaine dure près de six heures et est très coûteux à produire et à jouer. Il y a eu quatre productions de cet opéra montées mondialement depuis 2009. L’Africaine appartient à la tradition française du grand opéra, qui est un genre de l’opéra du 19e siècle, et qui comprend quatre ou cinq actes. Le grand opéra est caractérisé par ses vastes distributions et grands orchestres, et des effets des scène sompteux et spectaculaires, avec des intrigues basées sur des événements historiques ou dramatiques.

L’Africaine suit ce même schéma, puisqu’elle est une histoire fictive basée sur la vie d’un personnage historique réel, Vasca da Gama. Vasca da Gama était un grand navigateur portugais, traditionnellement considéré comme le premier Européen à arriver aux Indes par voie maritime en contournant le cap de Bonne-Espérance, en 1498.

Jean-Philippe : Est-ce que l’intrigue de l’Africaine est semblable à celle d’autres opéras bien connus?

Joseph : L’intrigue de cet opéra est assez dramatique et comporte quelques similitudes avec l’opéra célèbre et connu Aida, de Verdi. Sans donner trop de détails, je peux toutefois vous donner un avant-goût de son drame. Le titre l’Africaine renvoie au personnage de Selika, qui apparaît comme une esclave en Europe, mais dans les faits, il s’agit de la reine d’une belle île lointaine en Afrique.

Dans l’opéra, il y a un amour non partagé, un meurtre, une intrigue politique, et enfin, un suicide. L’aria « O Paradis » entendue au quatrième acte de l’opéra est chantée par le personnage de Vasca da Gama lui-même. Avant son sacrifice rituel, il chante les merveilles et la beauté de l’île de la reine Selika.

Jean-Philippe : Fascinant-maintenant nous allons écouter un enregistrement de Raoul Jobin dans le rôle de Vasca da Gama, avec l’orchestre de Metropolitan Opera et son chef Wilfred Pelletier.

Jean-Philippe : Par curiosité, ce qui arrive après l’aria?

Joseph : Oh, Vasca da Gama revient en Europe avec son amante portugaise, Ines, et Selika, écrasée par son amour non partagé pour Gama se suicide. Glorieux, tragique et dramatique!

Jean-Philippe : Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les artistes que l’on entend sur l’enregistrement?

Joseph : Oui, je pense que beaucoup de gens ont reconnu les noms de Raoul Jobin et Wilfrid Pelletier, que nous avons déjà mentionnés. Il s’agit de deux des plus célèbres musiciens classiques québécois du 20e siècle.

Les deux ont été faits compagnons de l’Ordre du Canada en guise de reconnaissance pour leur excellence et leur contribution à la culture canadienne. Ils ont également été reconnus comme spécialistes du répertoire de l’opéra français. Jobin a également été fait chevalier de la Légion d’honneur, par la France.

Jean-Philippe : Commençons par Jobin. Parlez-nous un peu de sa carrière et de sa réputation.

Joseph : Raoul Jobin, de son vrai nom Joseph Roméo Jobin, est un ténor québécois. Il est un des plus grands ténors francophones du 20e siècle. Il a connu une grande carrière d’interprète et d’enseignant. Voici quelques-uns des faits saillants de sa carrière : il poursuit des études en chant à l’Université Laval de Québec, puis à Paris.

Dans les années 1930, il est le premier ténor de l’Opéra-Comique de Paris. En 1940, il commence sa carrière américaine au Metropolitan Opera de New York. Il devient également un invité régulier des Variétés lyriques de Montréal.

Il est nommé professeur de chant au Conservatoire de musique de Montréal, puis directeur du Conservatoire de musique de Québec de 1961 à 1970.

Certaines des qualités qui ont contribué à la réussite et à la réputation de Jobin, et qui en ont fait une star en France et en Amérique du Nord, apparaissent évidentes dans l’enregistrement de « O Paradis » que nous venons d’entendre.

Partout, sa maîtrise du style français, l’éclat de ses aigus et la chaleur de son timbre lui valent un accueil enthousiaste et des critiques élogieuses.

Voici ce qu’en dit le critique français Jean Goury : « Raoul Jobin est assurément l’un des plus prestigieux ténors d’expression française des dernières décades. Sa voix, au timbre personnalisé — ni italianisant ni nordique mais imprégnée des chaudes senteurs du terroir canadien — est capable de produire de surprenantes variations de dynamique... Raoul Jobin est un chanteur de grande école, ne sacrifiant jamais le pathétisme à la musicalité, conservant en toute circonstance, une sobriété du meilleur aloi. »

Jean-Philippe : Vous avez dit que Wilfrid Pelletier, le chef d’orchestre de cet enregistrement, était également un spécialiste du répertoire français?

Joseph : Oui, souvenons-nous que Pelletier était chef d’orchestre pour le répertoire français au Metropolitan Opera de New York. Il convient de souligner sa carrière brillante : avant sa nomination comme premier directeur artistique des Concerts de Montréal, rebaptisé l’Orchestre symphonique de Montréal, Wilfrid Pelletier était associé au Metropolitan Opera de New York depuis 1917.

Il s’est bâti une réputation mondiale en tant que chef des présentations du dimanche soir, appelées Concerts du Met. Au cours d’une carrière de près de soixante ans, Pelletier a dirigé, entre autres, des orchestres à Chicago, Cincinnati, Detroit, San Francisco, Los Angeles, Montréal, Québec, des orchestres du Mexique.

C’est au Canada que Pelletier a exercé une influence profonde et durable sur la scène canadienne de la musique classique. Il a joué un rôle majeur dans le développement de la vie musicale du Québec, en particulier dans le domaine du théâtre lyrique (opéra) et avec les jeunes.

Parmi ses nombreuses réalisations canadiennes, on note la création des Matinées symphoniques pour la jeunesse (1935), des Festivals de Montréal (1936) et du Conservatoire de musique de Québec, dont il est le directeur fondateur.

Il est aussi le premier directeur artistique de l’orchestre de la Société des concerts symphoniques de Montréal (1935–1940), le directeur artistique de l’Orchestre symphonique de Québec (1951–1966), le directeur de l’enseignement musical pour le ministère des Affaires culturelles du Québec (1961–1967), un des fondateurs de la Société de musique contemporaine du Québec (1966) et le président national des Jeunesses musicales du Canada (1967–1969). Une salle de la Place des Arts à Montréal est nommée en son honneur — la salle Wilfrid-Pelletier.

Jean-Philippe : Voici un exemple d’une chanson folklorique très connue au Québec. Parlez-nous de la popularité et de l’importance de la chanson Vive la Canadienne.

Joseph : Afin d’expliquer l’importance de cette chanson, j’évoquerai un article du journal Ottawa Citizen d’il y a 8 huit ans où l’auteur s’interrogeait sur les différentes options choix d’hymne national du Canada. Je le cite : « Si nous devions remplacer l’hymne national du Canada, les options les plus pertinentes, par ordre d’ancienneté, seraient sans doute les deux chansons qui ont servi officieusement nos fins patriotiques avant que le Ô Canada ne devienne populaire. »

L’écrivain suggère qu’historiquement, deux chansons ont été adoptées par les deux communautés linguistiques canadiennes comme hymne national. Pour les anglophones, la chanson était « The Maple Leaf Forever » et pour les francophones, « Vive la Canadienne ».

Vive la Canadienne n’est pas un hymne national dans le sens traditionnel, mais elle a ét^é la chanson nationale la plus fréquemment chantée au Québec avant que l’hymne national ne devienne populaire. Vive la Canadienne est une chanson folklorique où le chanteur exprime son amour pour sa blonde, sa Canadienne, qu’il aime et qu’il veut marier.

La mélodie possède un air exubérant et la répétition des vers (« Et ses jolis yeux doux, doux, doux »; « Elle sait faire tout doux, doux, doux ») donne l’impression d’un jeu d’enfant ou d’une danse folklorique. Le refrain (« Vive la Canadienne / Vole, mon cœur, vole! ») est contagieux et joyeux.

Jean-Philippe : Est-ce qu’on sait qui a écrit la mélodie et les paroles de Vive la Canadienne?

Joseph : Selon Ernest Gagnon, dans Chansons populaires du Canada (Québec 1865), cette vieille mélodie serait inspirée de Par derrièr’ chez mon père. Le musicologue Marius Barbeau croit plutôt qu’elle dérive de Vole mon coeur vole qui diffère un peu de la précédente.

F.-A.-H. LaRue, qui publia les paroles de Par derrièr’ chez mon père dans Le Foyer canadien, vol. I (Québec 1863), en présente aussi une variante française, Les trois princesses. Les paroles de Vive la Canadienne auraient pour auteur un canotier. C’est du moins ce que révèle Barbeau dans son ouvrage Alouette (Montréal 1946) sans toutefois apporter plus de précisions.

Jean-Philippe : Il y a plusieurs exemples dans l’histoire de la musique où des compositeurs bien connus comme Maurice Ravel, Ralph Vaughan Williams et Bela Bartok ont adapté des mélodies, chansons et musiques folkloriques pour leurs compositions. Est-ce que Vive la Canadienne a également inspiré des compositeurs canadiens et américains?

Joseph : Oui, en effet. Charles Grobe, compositeur allemand‐américain, s’inspira de cette chanson dans ses Variations brillantes sur Vive la Canadienne, mélodie nationale canadienne, pour piano. La Canadienne, fantaisie pour violon et piano de Jules Hone, est basée sur cette chanson.

Oscar Martel a composé pour violon Variations sur « Vive la Canadienne ». Cet air figure également dans la suite pour piano Quadrille sur cinq airs canadiens d’Antoine Dessane (1854, Léger Brousseau, Crémazie 1855). Vers 1939, un arrangement de Charles O’Neill devient la marche officielle du Royal 22e régiment.

Jean-Philippe : Alors, écoutons-nous un enregistrement de Vive la Canadienne interprété par le Quatuor Alouette...

Jean-Philippe : C’était charmant. Parlez-nous du Quatuor Alouette et de son histoire.

Joseph : Le Quatuor Alouette a été un ensemble vocal masculin a cappella actif entre les années 1930 et 1960. Il était constitué de Roger Filiatrault, baryton, de Jules Jacob, ténor, d’Émile Lamarre, basse et d’André Trottier, basse. Le répertoire était exclusivement consacré à la chanson folklorique canadienne-française.

En 1930, Oscar O’Brien demande à André Trottier et à Roger Filiatrault de préparer quelques pièces folkloriques pour poursuivre l’œuvre du folkloriste Charles Marchand, décédé quelques mois plus tôt. Au début de 1931, Jules Jacob et Émile Lamarre viennent compléter le Quatuor Alouette et Oscar O’Brien en prend la direction musicale.

Oscar O’Brien a été lui-même un folkloriste canadien, un compositeur, un pianiste, un organiste, un professeur de musique et un prêtre catholique. Le Quatuor Alouette choisit comme nom le titre de la chanson la plus populaire du folklore canadien-français.

Le Quatuor donna son premier concert à Montréal le 29 mai 1932. Le succès est immédiat et l’ensemble est bientôt appelé à remplir de nombreux engagements au Canada et à l’étranger. En 1936, le Quatuor Alouette anime sa propre série de 26 émissions à la radio de la SRC.

Pendant plus de 30 ans, l’ensemble vocal se produit de façon régulière à diverses émissions, dont « Le réveil rural » (SRC, 1937–1967), « Les amours de Ti‐Jos » (CKAC, 1938–1945, CKVL, 1945–1947) et « Le quart d’heure de la Bonne Chanson » (SRC, CKAC, 1939–1952). Le Quatuor Alouette met fin à ses activités au milieu des années 1960.

Jean-Philippe : Parlez-nous davantage de son répertoire.

Joseph : Le répertoire comprenait des centaines de chansons folkloriques françaises et canadiennes, dont un certain nombre provenaient du répertoire de Charles Marchand et des Troubadours de Bytown. Les harmonisations ou arrangements étaient signés Roger Filiatrault, Pierre Gautier, Oscar O’Brien, Geoffrey O’Hara, Amédée Tremblay, et d’autres. Tremblay, compositeur et organiste, a été l’arrangeur sur l’enregistrement que nous venons d’écouter.

Jean-Philippe : Parlez-nous davantage de la réputation de ce quatuor parmi des musiciens et musiciennes de cette époque.

Joseph : L’interprétation était remarquable par son homogénéité vocale, trouvant un juste équilibre entre l’expression authentique du terroir et la chanson artistique. L’ensemble a suscité l’admiration de musiciens tels que Marius Barbeau, Arturo Toscanini, Désiré Defauw et Wilfrid Pelletier qui, dans une lettre datée du 26 décembre 1949, déclarait : « Vous êtes pour moi les racines de ce que nous avons de plus beau chez nous. Notre histoire, nos vieilles maisons, nos montagnes vivent dans vos interprétations de notre folklore. »

Musique : Ô Paradis, aria de l’opéra l’Africaine par Giacomo Meyerbeer, interprétée par Raoul Jobin (ténor), avec le Metropolitan Opera Orchestra.

Musique : Vive la canadienne par Amédée Tremblay, interprétée par le Quatuor Alouette.

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