Du sang royal?

Samuel de Champlain a eu tous les noms : de père de la Nouvelle-France à Sam the sham (Samuel l’imposteur). Mais peut-on l’appeler Sieur?

Écrit par K. Janet Ritch

8 septembre 2017

Les origines troubles de la naissance de l’explorateur Samuel de Champlain et les nouveaux renseignements dévoilés il y a quelques années poussent les chercheurs à reprendre l’hypothèse étonnante selon laquelle Champlain serait en fait le fils illégitime du roi français Henri IV. En 2012, l'acte de baptême de Champlain a été retrouvé dans un temple protestant de La Rochelle, en France, datant sa naissance quelque temps avant son baptême, le 13 août 1574. Depuis, de nombreux historiens jonglent avec les chiffres pour tenter de déterminer si les faits historiques permettent d’inscrire la conception de Champlain à l’horaire chargé du roi français. Cette hypothèse ouvre la porte à une histoire fascinante.

Selon un historien français, Éric Thierry, la fin du 16e siècle en France est l’ââge d’or des naissances hors mariage dans la grande famille royale. Et l’historien américain, David Hackett Fischer, dans son ouvrage populaire Champlain’s Dream (2008), défend la théorie selon laquelle Champlain aurait du sang royal. Champlain est un personnage important de l’histoire canadienne. Malgré les obstacles, il colonise le Nouveau Monde en faisant venir des colons français au début du 17e siècle. Il s’installe à Port-Royal, la capitale de l’Acadie dans le bassin Annapolis, en 1605, et fonde la colonie de Québec en 1608. Il explore la majeure partie de la région des Grands Lacs, tisse des liens d’amitié avec les Autochtones, écrit des descriptions détaillées de ses voyages et dessine des cartes d’une grande précision. Il a été appelé le père de la Nouvelle-France, le fondateur de Québec et, dans un article du Globe and Mail paru en 2008 où on le qualifie de « pur produit » des créateurs de mythes du 19e siècle, Sam the sham (ou Samuel l’imposteur). Dans l’introduction de ses propres écrits, il se nomme simplement Samuel Champlain, parfois Samuel de Champlain et d’autres fois Sieur de Champlain, laissant supposer des origines royales.

Psychologiquement parlant, Champlain ressemble au roi. Tout comme Henri IV, Champlain est élevé en Protestant et meurt en Catholique. Comme Henri IV, il est un chef naturel, ne craignant pas de se salir les mains et faisant régner une justice impartiale. Henri IV et Champlain semblent avoir été plus près de leur mère que de leur père, ce dernier étant soit éloigné, soit mort. Les deux se laissent volontiers emporter par leur curiosité intellectuelle, au détriment de questions plus matérielles, et les deux trouvent des façons fort avant-gardistes de régler les différends. Les deux hommes détestaient la guerre, mais n’hésitaient pas à recourir à la force et à la violence lorsqu’il le fallait. Et, comme Henri et d’autres membres de la famille royale française, Champlain signait simplement Champlain. Les moeurs sont l'élément qui distingue réellement les deux hommes : Champlain a choisi une vie de chasteté relative, alors qu’Henri était ouvertement libertin.

Henri IV était un roi puissant, un Catholique peu fervent et un vert-galant (un homme à femmes) qui exerçait avec joie son droit de seigneur sur les femmes. Fischer rapporte qu’il avait « cinquante-six maîtresses connues … des liaisons impossibles à recenser et au moins onze enfants illégitimes. Champlain pourrait très bien être l’un de ces enfants, né d’une femme du commun. »

Appelé dans sa jeunesse Henri de Navarre, le futur roi vient de la famille régnante du Béarn, une région qui chevauche les Pyrénées, entre la France et l’Espagne. Ses parents sont Jeanne d’Albret, fille du roi de Navarre et Huguenot reconnu, et Antoine Bourbon, un Catholique. Leurs différences religieuses et les conflits menèrent à de fréquentes séparations. Après la mort d’Antoine des suites d’une blessure subie sur un champ de bataille en 1532, Jeanne prend la tête du royaume de Navarre. En 1568, une guerre de religion l’oblige à fuir vers le nord avec son fils, dans la ville protestante de La Rochelle, dans la province de Saintonge. En 1569, alors qu’Henri a 16 ans, elle fait de lui et de son cousin, Henri de Condé, les codirigeants de la cause protestante.

L’année suivante, La Rochelle est désignée l’une des quatre citadelles protestantes (villes de sûreté) par la Paix de Saint-Germain. De 1570 à 1577, les Rochelais assiègent la ville voisine de Brouage, une ville portuaire prospère, et la dirigent en nommant leurs propres représentants de La Rochelle. De 1568 à 1572, Henri est souvent à La Rochelle, son plus long séjour s’étale du 1er octobre 1570 jusqu’au début de juillet 1571. Alors qu’il approche de l’âge adulte, il est fort possible qu’il ait eu des relations avec de nombreuses personnes de la région.

Cependant, il est encore trop tôt pour faire un rapprochement avec la conception de Champlain — l’extrait de baptême de La Rochelle place la conception de Champlain au début de novembre 1573. (Selon les écrits de Champlain, il serait né à Brouage, à environ 40 kilomètres de La Rochelle). Au moment de la conception présumée de Champlain, Henri de Navarre était aux arrêts à Paris. Mais les activités réelles d’Henri, et ses fréquentations à cette époque, demeurent inconnues. Plusieurs scénarios permettraient d’établir un lien entre Henri et Champlain.

Champlain a peu écrit sur sa famille et lui-même. Quelques mentors ont marqué sa vie, comme le pilote Guillaume Allène (son oncle) et François Gravé du Pont (Pontgravé), qui lui a fait découvrir le Canada. En outre, Champlain n’avait ni frère, ni sœur, et ne parlait de lui que très rarement. Sa mère est toujours évoquée sous le nom de Marguerite Le Roy, mais on ne sait presque rien d’elle.

Selon ses propres récits, le lien de Champlain avec le roi était important. Champlain a écrit dans ses Voyages de 1636 qu’il ne pouvait pas accepter une invitation à se rendre au Canada en 1603 sans demander l’autorisation au roi, « [Sa Majesté,] envers qui j’ai une obligation de par ma naissance et les allocations qu’il me consent pour me tenir près de lui ».

Les chercheurs laissent entendre que cette obligation à servir le roi de par sa « naissance » est simplement attribuable à sa nationalité française, mais cela paraît une excuse bien faible pour empêcher le voyage.

Champlain avait déjà agi à titre d’espion pour le roi entre l’âge de 21 et de 25 ans, soutenant le roi Henri IV contre les ultra-catholiques français et espagnols pendant la campagne de Bretagne (1595-1598). Son travail d’informateur se poursuit pendant son voyage avec de récents ennemis de la France, les Espagnols, vers les Antilles (1599–1601), entre l’âge de 25 et 27 ans. Sans protection royale, un Français portant le nom ouvertement huguenot de Samuel et voyageant avec des Espagnols, aurait couru un fort risque d’être accusé d’espionnage et victime de représailles. L’allocation était une récompense pour la loyauté de Champlain, mais ce dernier explique qu’elle traduit plutôt le désir du roi de garder le jeune homme près de lui, à la cour.

Peut-être que le roi le retenait près de lui à titre de conseiller? Il était cependant un peu jeune pour jouer ce rôle et certainement plus utile sur le terrain. Le lien familial, ou sa naissance, constitue l’explication la plus convaincante pour justifier ce lien étroit avec le roi. C’était peut-être une façon pour le roi de reconnaître qu’il était le père de Champlain, comme il le faisait avec certains de ses enfants illégitimes.

D’autres preuves circonstancielles illustrent le traitement préférentiel dont jouissait Champlain. Il se rapportait personnellement à Henri IV après ses deux premiers voyages dans les Antilles et au Canada en 1603, alors qu’il n’était encore qu’un illustre inconnu de Brouage. En outre, son premier journal relatant le voyage de 1603 est publié quelques mois seulement après son retour. Tout comme aujourd’hui, les auteurs du Paris du 17e siècle avaient des preuves à faire avant d’espérer être publiés, une difficulté que seule une instance royale pouvait écarter. Le roi semble avoir fait profiter Champlain de ce privilège. Enfin, jusqu’à son assassinat en mai 1610, le roi Henri IV continuera d’être un des plus grands partisans de Champlain. Aucun autre souverain, qu’il s’agisse de la seconde femme de Henri, Marie de Médicis, ou de leur fils, Louis XIII, ou même le cardinal de Richelieu, ne lui accordera autant d’attention.

Après le décès tragique et prématuré de son véritable ami, Champlain planifie son propre mariage en France, en décembre de la même année. Il avait 36 ans, alors que son épouse, Hélène Boullé n’en avait que 12. La dot du père huguenot de Hélène s’élevait à 4 500 livres françaises, auxquelles se sont ajoutées 1 500 livres supplémentaires, ce qui a permis à Champlain de financer sa colonie et ses explorations au Canada. Les mariages arrangés étaient généralement la norme parmi la noblesse et les membres de la cour royale assistent à la cérémonie. À la signature du contrat à Paris, le 27 décembre 1610, le père de Champlain est mort et sa mère, absente. Aucun enfant ne naquit de cette union et Hélène devint une sœur ursuline après sa conversion à la foi catholique; elle ne passera qu’une courte période au Canada, de 1620 à 1624. La récente découverte de l’extrait de baptême de Samuel de Champlain a réveillé l’hypothèse impossible à prouver qu’il était en fait le fils de Henri.

They were slaughtered in the streets during what became known as the St. Bartholomew’s Day Massacre.

Cependant, certains doutent qu’il s’agisse de l’extrait de Champlain. Éric Thierry, un grand spécialiste de Champlain en France, rejette cette théorie. Il souligne que le nom du père est « Anthoine Chapeleau », et non « feu Anthoine de Champlain », tel qu’indiqué sur le certificat de mariage de Champlain datant de 1610. Et même si le nom de la mère est le même sur les deux documents, Marguerite Le Roy était un nom commun à cette époque.

Pourtant, l’extrait contient trois renseignements qui semblent véridiques : les noms des trois personnes concernées, soit Samuel le fils, Antoine le père et Marguerite Le Roy la mè la confirmation selon laquelle Champlain est né Protestant; et la date du 13 août 1574. Seul le nom de famille Chapeleau est inattendu et cette incongruité a suffi à mettre en doute la validité de ce document jusqu’à présent.

Si on fait un examen détaillé de ces éléments, la date de naissance de Champlain, en 1574, est conforme à l’enquête que j’ai menée avec Conrad Heidenreich dans Samuel de Champlain before 1604 (2010). Depuis, je prétends que Samuel de Champlain doit être né entre le 8 et le 12 août 1574, car à cette époque, les Protestants et les Catholiques baptisaient les enfants dans les huit premiers jours suivant la naissance. Compte tenu du taux de mortalité infantile élevé au 17e siècle, les familles ne voulaient pas mettre en péril le salut de leurs nouveau-nés en attendant plus longtemps que nécessaire.

En ce qui a trait au contexte historique, en août 1572, Jeanne d’Albret (la mère huguenote de Henri) et Catherine de Médicis arrangent le mariage du jeune Henri de Navarre avec Marguerite (la fille de Catherine) dans le but d’apaiser les factions chrétiennes opposées. Malheureusement, Jeanne d’Albret et son fils tombent malades, entraînant la mort de la première et privant Henri du soutien de sa mère devant la cour parisienne. Malgré cet écueil, les préparatifs de mariage vont bon train et les amis huguenots de Henri viennent à Paris pour les célébrations, après qu’on leur ait garanti qu’ils seraient en sécurité dans la capitale. Ils seront plutôt massacrés dans les rues au cours de ce que l’on appellera le massacre de la Saint-Barthélémy, et Henri se sentira responsable de leur mort. Pendant les massacres, Henri de Navarre et Henri de Condé sont tenus captifs dans les chambres royales alors que leurs compatriotes succombent à leurs blessures dans les passages publics et privés de Paris.

Même après avoir abjuré sa foi protestante et accepté de devenir catholique, Henri de Navarre, à l’âge de 19 ans, était toujours aux arrêts ou sous surveillance. Sa position à la cour pendant ce temps demeure obscure. En 1573, du 12 février jusqu’au début de juin, il est envoyé, sous bonne garde, à la citadelle assiégée de La Rochelle afin de pacifier les Rochelais.

On peut déduire plusieurs scénarios sur la naissance de Champlain. Soit Henri, à l’âge de 21 ans, a trompé la surveillance de ses geôliers à Paris pour retourner dans la région de La Rochelle au début de novembre 1573, soit une fille de la région l’a suivi à Paris.

Il se pourrait également qu’il y ait eu un délai entre la naissance de Champlain et son baptême. Un extrait de baptême contenant les noms des deux parents — même s’il s’agit de parents adoptifs — accorderait une légitimité certaine à un enfant né hors mariage. Si Champlain est né en avril 1574, neuf mois après le siège de La Rochelle, et si Henri est en effet le père de Champlain, sa mère a peut-être mis du temps à informer Henri de sa naissance. Organiser une adoption dans une « famille bourgeoise respectable »était une pratique courante pour les parents de haute lignée qui avaient un enfant illégitime, selon Fischer. Un délai de quatre mois ne semble pas déraisonnable pour en arriver à un tel arrangement, d’autant qu’il était difficile d’accéder à Henri à la cour et de communiquer avec ce dernier.

Il est même plausible que Champlain soit né à La Rochelle d’une femme huguenote qui l’a placé dans une famille protestante de Brouage. Ou encore, s’il est né à Brouage, sa famille l’a peut-être fait baptiser à La Rochelle parce qu’on y trouvait un temple protestant. Champlain, peu importe s’il connaissait le lieu exact de sa naissance, a toujours maintenu qu’il venait de Brouage, ville d’où remontent sans doute ses premiers souvenirs.

L’élément le plus important qui soutient la thèse de la paternité de Henri IV est la ressemblance entre Henri de Navarre et Samuel de Champlain. La plus grande réalisation de Henri a été de mettre fin aux guerres de religion et d’accorder un statut égalitaire aux Catholiques et Protestants. La piété de Henri reposait sur le respect de la vérité, qu’il tentait d’imposer par des discussions en conseil et l’atteinte de consensus. Il faisait confiance à sa propre conscience et rejetait la force et les idéologies rigides, qu’il jugeait de toute façon futiles. La même tolérance se perçoit dans l’attitude de Champlain auprès des Amérindiens du Canada, et que Fischer décrit brillamment dans Champlain’s Dream. Pour Champlain également, la justice et le consensus prévalent sur la vengeance et les représailles dans ses relations avec les Premières Nations.

Le roi Henri IV est devenu un symbole de la tolérance en France, alors pourquoi ne pas accepter Champlain comme un symbole de la tolérance au Canada? Ce sont ces légendes qui façonnent nos rêves et nos visions, et dans cet exemple particulier, nos espoirs d’une coexistence pacifique et d’un consensus. Ce lien de paternité entre un roi et l’explorateur attise notre imagination et construit notre propre légende.

Décès d’une universitaire fascinée par Champlain, homme de tolérance

Quelques mois après avoir terminé ce texte pour Canada’s History, l’auteure, Janet Ritch, meurt d’un cancer, le 12 décembre 2014, à l’âge de 59 ans. Sa mort laisse dans le deuil de nombreuses personnes.

Janet était une de mes collègues, une chercheuse, une traductrice et une universitaire respectée dont l’aide m’a été très précieuse lors de la publication de mes textes sur Samuel de Champlain et John Cabot. J’ai agi à titre d’évaluatrice relativement à une demande visant à financer les recherches qu’elle effectuait au moment de sa mort, sur les esclaves autochtones en Nouvelle-France, financement qu’elle a d’ailleurs obtenu. Sa curiosité et sa passion allaient bien au-delà de Champlain, mais la possibilité d’un lien de parenté possible avec Henri IV l’a véritablement passionnée pendant les dernières années de sa vie.

Je n’ai pas grand-chose à ajouter aux faits présentés par Janet dans son article. Si je pouvais m’asseoir avec elle aujourd’hui pour en discuter, j’aimerais bien orienter Janet vers sa volonté de représenter Champlain comme un homme de tolérance, une légende pour notre époque moderne. Les légendes ont parfois terni la façon de voir Champlain, depuis sa résurrection en tant que personnage historique, au 19e siècle.

Morris Bishop, dans son introduction de 1963 d’une nouvelle édition de sa biographie classique Champlain: The Life of Fortitude (1948), prétend que Champlain devrait être considéré comme un héros national. C’est un fardeau que peu de personnages de notre histoire ont à porter, et lorsque l’on approche l’histoire avec le désir de créer de tels héros et de les transformer en légendes, peu importe l’utilité que l’on peut tirer de ces légendes, notre capacité à les remettre en question en est également affectée.

Champlain est un personnage fascinant et complexe qui mérite toute l’attention qu’il suscite et les explications de Janet ajoutent au mystère. Mais à la question « Champlain était-il le fils de Henri IV », je répondrais : et qu’est-ce que ça changerait s’il ne l’était pas? — Douglas Hunter

Cet article a été publié à l’origine dans le magazine Canada’s History, août-septembre 2016.

 

Passer les liens de partage

Relié à Canada français