5 Marqueurs de tolérance au Canada

Voici cinq lieux historiques qui évoquent de grands moments de l’histoire de la justice sociale au Canada.

Écrit par Kate Jaimet

30 mai 2017

Les Canadiens d’aujourd’hui jouissent de nombreux droits et libertés, mais cela n’a pas toujours été le cas.

Pendant la majeure partie des 150 ans de la Confédération canadienne, le pays a connu diverses fractures sociales, raciales, économiques et de genre. Peu de femmes pouvaient devenir propriétaires et la plupart ne pouvaient pas voter. Les Autochtones étaient marginalisés et les lois interdisant l’immigration en provenance de nations « non blanches », notamment d’Asie, restèrent en vigueur jusqu’au milieu du 20e siècle.

Les progrès sociaux que nous tenons aujourd’hui pour acquis ont été réalisés par des Canadiens qui ont eu le courage de défendre les valeurs qui leur tenaient à coeur. Voici quelques endroits, maintenant devenus des lieux historiques nationaux, où les Canadiens ont réclamé justice, accueilli les plus vulnérables et posé des gestes qui ont fait du Canada un pays de tolérance.

Ces cinq lieux historiques évoquent de grands moments de l’histoire de la justice sociale au Canada.

Walker Theatre

Winnipeg, Manitoba — À Winnipeg, l’hiver est souvent glacial, mais on peut dire que le 28 janvier 1914, le premier ministre du Manitoba a eu chaud alors que 1 800 personnes se réunissent au Walker Theatre pour assister à une « simulation de débat parlementaire ».

L’« étoile » du spectacle est le Premier ministre Rodmond Roblin, incarné par la suffragette de renom et auteure, Nellie McClung. Cette simulation, inspirée par un évènement similaire tenu plus tôt en Colombie-Britannique, a pour but de se moquer des motifs déraisonnables invoqués par la Province pour empêcher les femmes de voter. Le gouvernement conservateur de Roblin use d’arguments tous plus éculés les uns que les autres : le vote des femmes causerait des problèmes conjugaux; les femmes sont trop pures pour se prêter aux manoeuvres malsaines de la politique, etc. Et comme le résume si bien Roblin : « Les femmes bien ne veulent pas voter ».

Lors de cette simulation de débat parlementaire, les femmes inversent les rôles et se demandent si les hommes sont assez intelligents pour comprendre la politique. Pour se moquer des attaques constantes lancées par les hommes sur l’apparence des suffragettes, les femmes s’interrogent à savoir si les « horribles tenues vestimentaires des hommes, comme les cravates écarlates, les collets montés et les chaussures grinçantes », ne devraient pas être interdites.

Nelly McClung, connue pour son esprit mordant, remporte la palme pour ses traits vitrioliques contre l’obstiné Premier ministre Roblin. Cette simulation d’assemblée parlementaire est sans aucun doute un moment marquant dans la longue bataille menée par les femmes au Canada. Deux ans plus tard, jour pour jour, les femmes du Manitoba sont les premières au Canada à obtenir le droit de voter aux élections provinciales.

Batoche

Batoche, Saskatchewan — Pendant quatre jours au mois de mai 1885, la résistance métisse dirigée par Louis Riel et Gabriel Dumont tient tête au pouvoir militaire du gouvernement canadien.

Trois cents combattants métis et des Premières Nations firent face à 800 soldats de la North West Field Force. Mais les guerres ne se gagnent pas qu’avec du courage, il faut aussi des armes. Alors que leurs réserves de munitions déclinent, il en va de même des chances des Métis de remporter la bataille de Batoche.

Les combats, qui débutent le 9 mai, se termineront le 12 mai. Riel se rend trois jours plus tard. La bataille de Batoche est le point culminant de la longue lutte menée par les Métis et les Premières Nations pour protéger leurs territoires et leur autonomie gouvernementale. En 1870, l’intrusion du gouvernement canadien dans la colonie de la Rivière-Rouge oblige Riel à former un gouvernement provisoire. Cette lutte se termine par l’entrée du Manitoba dans la Confédération en tant que cinquième province du Canada. Mais Riel, malgré son rôle essentiel dans la création du Manitoba, est qualifié de traître et forcé de s’exiler aux États-Unis.

La Résistance du Nord-Ouest de 1884–1885 est en quelque sorte une reprise de celle de 1869-1870, un mouvement de résistance contre l’afflux de colons blancs s’installant dans la région et contre le gouvernement central de l’est du Canada, qui entend bien retirer aux populations locales leur pouvoir décisionnel.

Riel sera pendu en novembre 1885, au moment même où le président du Canadien Pacifique enfonce le dernier crampon du chemin de fer transcontinental. Alors que le pays est uni par les rails, il est également divisé par l’exécution d’un homme que de nombreuses personnes considèrent aujourd’hui comme un des Pères de la Confédération.


Nikkei Internment Memorial Centre

New Denver, Colombie-Britannique — Les gens de couleur ont toujours fait l’objet de discrimination dans les premières années du Canada. Sur la côte Ouest, les personnes d’origine asiatique sont particulièrement touchées, tant sur le plan social que juridique, puisque les gouvernements et les citoyens craignent le « péril jaune ».

Malgré les obstacles, les immigrants d’Asie insistent pour venir refaire leur vie, ici au pays. Dans les années 1940, des milliers de Japonais vivent en Colombie-Britannique, le long de la côte.

En décembre 1941, ces préjugés se transforment en franche hostilité à la suite de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, à Hawaii. Presque immédiatement, tous les Japonais-Canadiens sont considérés comme une menace potentielle à la sécurité. Affirmant agir dans l’intérêt national, les autorités rassemblent plus de 22 000 Japonais-Canadiens et les envoient dans des camps d’internement à l’intérieur des terres de la province. Dans de nombreux cas, les autorités saisissent leurs biens, incluant leur maison, leurs effets et leur bateau de pêche, et les revendent.

Aujourd’hui, cette tache sur le passé du Canada peut être explorée au Nikkei Internment Memorial Centre, sur les berges du lac Slocan, à New Denver, en Colombie-Britannique. Déclaré lieu historique national en 2007, le camp Nikkei a été construit par la British Columbia Security Commission en 1942. Aujourd’hui, il s’agit d’un des derniers camps d’internement encore debout, et le seul au Canada dont les régions environnantes sont encore habitées par les descendants des prisonniers.

Le site est un rappel des craintes qu’engendre la guerre et de la nécessité de demeurer vigilant dans notre lutte pour la défense des libertés civiles, pour tous les Canadiens.


Chapelle-Salem-de-la-British Methodist Episcopal Church

St. Catharines, Ontario — Cette modeste église est l’âme de l’un des plus grands personnages ayant marqué l’histoire du célèbre chemin de fer souterrain : Harriet Tubman.

Bâtie en 1855, elle devient un lieu crucial du mouvement abolitionniste et des droits civils au Canada.

De nombreux esclaves en fuite entrent au Canada par le chemin de fer souterrain, une série de refuges où les abolitionnistes les aident secrètement à recouvrer leur liberté. Des dizaines de milliers d’esclaves risquent leur vie lors de ce voyage vers le nord.

Un grand nombre d’entre eux sont repris, mais des milliers arrivent à s’installer dans les États du nord, ainsi qu’au Canada, principalement dans le sud de l’Ontario. Les premiers colons noirs arrivent à St. Catharines en 1788. Ce sont des méthodistes et en 1814, ils construisent leur petite chapelle au sein de la communauté.

En 1850, la U.S. Fugitive Slave Act stipule que les esclaves en fuite doivent être retournés à leurs « maîtres légitimes ». En réaction à ce texte, un plus grand nombre d’esclaves fugitifs quittent les États du nord pour le Canada, où l’esclavage est illégal depuis 1833.

À St. Catharines, la congrégation décide qu’il faut une plus grande église pour répondre aux besoins de la communauté noire, alors en pleine croissance. Les travaux de construction de la Chapelle Salem de la British Methodist Episcopal Church débutent en 1853 et se terminent en 1855. L’église devient rapidement le centre de rassemblement et la base opérationnelle des abolitionnistes, incluant Harriet Tubman, qui a résidé à St. Catharines de 1851 à 1861. Bon nombre des esclaves en fuite auxquels elle est venue en aide se sont installés dans la région de St. Catharines. La chapelle United Salem, déclarée lieu historique national en 2000, est un rappel de la générosité de l’être humain.

Cet article est paru dans le numéro juin-juillet 2017 du magazine Histoire Canada.

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