Dick Pound nous raconte ses souvenirs de Montréal 1976
Pour revenir sur cet été marquant de 1976, Canada’s History a récemment réuni deux Canadiens qui ont une foule de choses à nous raconter. Heather Hiscox, qui compte 43 ans d’expérience dans le secteur de l’audiovisuel, a été pendant deux décennies le visage de l’émission CBC Morning Live et a couvert dix Jeux olympiques. Richard « Dick » Pound est le membre le plus ancien du Comité international olympique (CIO). Nageur olympique aux Jeux d’été de 1960 à Rome, Richard Pound a été un membre clé de l’Association olympique canadienne (AOC) lors des Jeux d’été de 1976 et représente une figure marquante du mouvement olympique depuis plus de 40 ans. Voici un extrait de leur conversation.
Heather Hiscox : À l’automne 1968, vous étiez le nouveau secrétaire de l’Association olympique canadienne (AOC), qui est aujourd’hui le Comité olympique canadien. Vous avez participé au vote qui a déterminé quelle ville serait la candidate du Canada pour accueillir les Jeux d’été. Le choix se jouait entre Toronto, Hamilton et Montréal. Comment cela s’est-il passé?
Dick Pound : C’était intéressant car, sur le plan politique, le gouvernement fédéral était un gouvernement libéral minoritaire avec une base forte au Québec. Le reste du Canada se disait, en quelque sorte : « Bon, d’accord, Montréal a eu la chance d’organiser Expo 67 — maintenant, c’est au tour de Toronto. » Et les autres villes ont mis en place un programme de lobbying très solide. Hamilton souhaitait également accueillir les Jeux, mais même si Hamilton a été la première ville à tenir les Jeux de l’Empire britannique (aujourd’hui connus sous le nom de Jeux du Commonwealth), organiser les Jeux olympiques dépassait tout simplement ses capacités.
Notre conseil d’administration comptait alors 36 hommes (les femmes n’en firent partie qu’à partir de 1981), ce qui rendait possible une égalité des voix. L’ambiance était très tendue et les présentations se déroulèrent comme on pouvait s’y attendre. Hamilton passa en premier : une présentation très sincère, mais sans espoir. Toronto disposait des moyens techniques les plus avancés de l’époque, à savoir des tableaux à feuilles mobiles, des diapositives et ce genre de choses. Et puis il y a eu le maire Jean Drapeau pour Montréal qui a déclaré : « Messieurs, vous avez en réalité deux choix. Le premier est le suivant : voulez-vous que les Jeux olympiques de 1976 aient lieu au Canada? Si cela vous est indifférent, peu importe pour qui vous votez. Mais si vous voulez vraiment qu’ils aient lieu ici, moi je peux les obtenir. »
Pendant l’Expo 67, le maire Drapeau avait invité le Comité international olympique à venir passer une semaine à Montréal. Il a déclaré : « Ils ont vu de quoi Montréal est capable, et ils auront confiance en notre capacité à gérer un événement d’envergure mondiale. » Puis, nous avons voté. Au premier tour : 2 voix pour Hamilton, 17 pour Toronto et 17 pour Montréal. En voyant ces résultats, je me suis dit que l’Ontario allait se serrer les coudes et l’emporter au deuxième tour. Mais au deuxième tour, Montréal a obtenu 18 voix et Toronto, 16. On s’est dit : « Mon Dieu, qu’est-ce qu’on vient de faire? »
L’entretien se poursuit ci-dessous…
HH : Le 12 mai 1970, le CIO a annoncé qu’il avait choisi Montréal pour accueillir les Jeux. Quelle a été votre réaction?
DP : De l’enthousiasme, car c’était une belle surprise. Mais ensuite, une fois de plus : « Qu’est-ce qu’on vient de faire? Maintenant, il va falloir organiser tout ça. » C’est un défi, car il s’agit d’une organisation olympique : tout doit fonctionner du premier coup. On ne peut pas aller voir le vainqueur du 100 mètres et lui dire : « Désolé, mais ça vous embêterait de recommencer? Notre caméra n’a pas fonctionné... » Les mesures de sécurité inhérentes à l’organisation des Jeux olympiques sont tout simplement colossales.
HH : Dès le début des préparatifs olympiques, les travaux ont été perturbés par divers problèmes : retards, dépassements de budget, conflits syndicaux, inflation, corruption. En tant que membre du comité exécutif de l’AOC, vous suiviez évidemment la situation avec intérêt. Quand avez-vous commencé à vous inquiéter?
DP : Pratiquement dès le début, car la construction était complexe et les circonstances l’étaient tout autant. Drapeau était tombé sous le charme de l’architecte français Roger Taillibert et lui avait confié la conception de cette œuvre d’art qu’était le Stade olympique. En réalité, celui-ci ne convenait qu’au football ou à l’athlétisme.
L’Association olympique canadienne n’avait en réalité aucun rôle significatif à jouer dans la construction et l’organisation; nous nous sommes donc concentrés sur la collecte de fonds (le plus possible!) afin d’apporter un soutien supplémentaire à l’équipe canadienne. Car nous ne voulions pas devenir ce que nous sommes devenus : le seul pays hôte des Jeux olympiques à ne pas avoir remporté de médaille d’or. Nous avions d’excellents nageurs, de très bons athlètes et de bons cavaliers; l’or n’était donc pas hors de portée. Nous avons tout de même remporté de nombreuses médailles… mais pas de la bonne couleur!
HH : De nombreux ouvrages ont été écrits sur les erreurs commises. Pour vous, aujourd’hui, quelles ont été les plus grosses erreurs?
DP : Il fallait disposer d’un budget pour les Jeux olympiques et d’un budget pour les infrastructures, un défi de taille! Et il ne s’agit pas de la même chose. Le Stade olympique, pour lequel nous avons déboursé près d’un milliard de dollars, a été entièrement imputé aux Jeux olympiques de 1976. Il est encore utilisé aujourd’hui. Il en va de même pour certains prolongements du métro. Une grande partie des infrastructures a été comptabilisée comme une dépense olympique, ce qui a donné une image trompeuse du coût marginal que représenterait l’organisation des Jeux olympiques dans une ville.
Deuxièmement, même si M. Drapeau était un dirigeant dynamique et charismatique, il n’était pas un génie de la finance. Je pense que le budget qu’il avait préparé lorsqu’il s’est présenté devant l’AOC pour défendre la candidature de Montréal avait été griffonné au dos d’une enveloppe. Les contrôles financiers n’étaient pas en place. Je veux dire par là qu’il dirigeait bien la ville, mais qu’il n’était pas un spécialiste de la construction.
Nous avons tout de même remporté de nombreuses de médailles… mais pas de la bonne couleur.
HH : La Commission Malouf, qui a enquêté sur les dépassements de coûts des Jeux olympiques, a déclaré que M. Drapeau portait la plus grande part de responsabilité dans cette flambée des coûts et dans les autres problèmes survenus à l’époque. Quelle image gardez-vous de lui?
DP : C’est un héros dans le sens où c’était un visionnaire qui a fait de Montréal une véritable métropole, mais il n’avait pas les compétences nécessaires pour gérer un projet de construction en plusieurs phases. La Commission Malouf était en quelque sorte une chasse aux sorcières destinée à le piéger. Son mandat était de trouver des coupables, et certaines de ses accusations sont certainement justifiées, mais dans une perspective plus large — celle des Jeux olympiques — Drapeau était pratiquement intouchable.
HH : Les dépenses consacrées à la sécurité étaient une des raisons justifiant ces coûts élevés. Montréal accueillait les premiers Jeux olympiques depuis Munich, en 1972, où 11 membres de l’équipe olympique israélienne avaient été enlevés et tués par le groupe terroriste « Septembre noir ». En quoi Munich a-t-il changé la donne en matière de sécurité pour Montréal?
DP : Jusqu’à Munich, la sécurité aux Jeux olympiques consistait à empêcher les habitants de déranger les athlètes et, peut-être aussi d’empêcher les garçons de pénétrer dans la section réservée aux filles dans le village olympique. On n’avait pas besoin d’une sécurité musclée. Tout à coup, ce paradigme a complètement changé. Le dispositif de sécurité à Montréal a mobilisé toutes les forces de police québécoises, les Forces armées canadiennes et une collaboration inhabituelle avec des gouvernements étrangers pour identifier les menaces et les terroristes potentiels. Ces opérations ont été très bien menées et n’ont empêché personne de profiter des Jeux.
HH : Passons au 17 juillet 1976 : la reine Élisabeth est présente en compagnie du premier ministre Pierre Trudeau, 73 000 personnes sont rassemblées dans un stade qui n’est même pas encore achevé, et Richard Pound est là, lui aussi. Racontez-moi votre entrée dans le stade.
DP : Curieusement, c’était la première fois que je mettais les pieds dans ce stade. La reine était très populaire, il y avait donc beaucoup d’acclamations et d’applaudissements. Mais celui qui a remporté la médaille d’or lors de la cérémonie d’ouverture, c’était Drapeau : il a reçu une ovation debout de la part de toute la foule. La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques était très émouvante. Et à la toute fin, lors de la cérémonie de clôture, nous avons eu droit au célèbre « nu vite ». Je me souviens que le duc d’Édimbourg hurlait de rire, comme s’il se disait : « Mais qui est donc ce type qui se balade tout nu? »
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HH : Les jours qui ont suivi ont été marqués par de nombreuses performances sportives incroyables. Pour la plupart des gens, cependant, le moment fort se résume à un nom et à un chiffre : Nadia Comaneci et 10. Étiez-vous là lorsqu’elle a obtenu la toute première note parfaite — le 10 — de l’histoire de la gymnastique?
DP : J’y étais, bien sûr. Il y avait eu une longue polémique entre le comité organisateur et la Fédération internationale de gymnastique au sujet de la note. Nous disions qu’il était facile d’ajouter un chiffre supplémentaire sur le tableau d’affichage électronique, mais on nous a répondu qu’on n’attribuait jamais de 10 aux Jeux olympiques, car cela sous-entend que la perfection a été atteinte et que rien de mieux ne suivra, ce qui est une absurdité totale quand on s’y connaît un tant soit peu en sport. Bref, la note parfaite s’est affichée sous la forme de 1,00, ce qui a fait passer les membres du comité organisateur pour des abrutis, mais en réalité, c’était la fédération de gymnastique qui avait insisté pour ne jamais attribuer de 10.
C’était intéressant, car elle incarnait la deuxième génération de gymnastes après Olga Korbut, qui était la coqueluche à Munich. Nadia, la coqueluche de Montréal, a transformé la gymnastique féminine : d’un sport pour femmes, elle en a fait un sport pour petites fées. Vous imaginez? Des jeunes filles de moins de cinq pieds capables d’enchaîner des triples sauts et Dieu sait quoi d’autre à la poutre et aux barres asymétriques. Elle était tout simplement magnifique!
HH : Les Jeux olympiques d’été de 1976 ont été les premiers dont j’ai un souvenir précis — j’avais 11 ans à l’époque. Le moment fort pour moi, si je me souviens bien, ce n’était pas Nadia; c’était Greg Joy et la médaille d’argent remportée par le Canada au saut en hauteur lors de la dernière journée de compétition. Étiez-vous là pour assister à ce moment?
DP : Oh oui, on savait qu’il sautait bien à l’entraînement, il aurait été surprenant qu’il ne décroche pas de médaille. C’était extrêmement serré, mais quelle compétition enlevante! Au saut en hauteur, c’est une question de stratégie; l’ordre dans lequel on franchit les hauteurs peut avoir un impact sur le score, contrairement au seul résultat final. Mais c’était formidable. D’une certaine manière, les Jeux se sont terminés en beauté pour le Canada.
HH : Il y a un autre sport dont j’aimerais vous parler pour des raisons tout à fait différentes, à savoir la natation. L’Allemagne de l’Est n’a remporté aucune médaille d’or en natation en 1972, mais en 1976, les nageuses est-allemandes ont remporté 11 des 13 médailles d’or. Qu’avez-vous pensé lorsque vous les avez vues physiquement, puis lorsque vous avez observé leurs performances dans le bassin?
DP : Eh bien, physiquement — et surtout les femmes — on aurait dit qu’elles avaient été sculptées dans le granit. Elles avaient un physique coupé au couteau, et leurs performances dans la piscine ont certainement été à la hauteur de cette impression. Beaucoup de Canadiens ont raté des médailles à cause de ça. Quoi qu’il en soit, il était évident qu’il y avait du dopage, et nous le savions tous. On ne pouvait pas entrer en Allemagne de l’Est pour effectuer des contrôles, et les pays du Pacte de Varsovie avaient un navire amarré dans le port de Montréal, à bord duquel se trouvaient plusieurs laboratoires. Ils y emmenaient leurs athlètes la journée avant la compétition pour vérifier s’ils seraient contrôlés positifs ou non. Et si c’était le cas, ils tombaient soudainement malades ou se blessaient, et ils étaient retirés de la compétition. Il n’y a donc jamais eu de contrôle positif pour un athlète est-allemand en compétition, car ils n’étaient tout simplement pas autorisés à participer et à prendre le risque d’être contrôlés positifs.
Mais ils n’étaient pas les seuls à se doper, et c’est un aspect qui est parfois un peu occulté par les gros titres : en vérité, il existait un véritable problème de dopage dans le sport. Cela a finalement conduit à la création de l’Agence mondiale antidopage (AMA).
Nadia était la coqueluche des Jeux olympiques de Montréal
HH : Vous êtes devenu le président fondateur de l’AMA. En quoi l’expérience de Montréal a-t-elle façonné votre vision des choses et a-t-elle peut-être servi de catalyseur à ce combat?
DP : Certainement, les résultats justifiaient nos soupçons. Statistiquement, ce nombre de médailles pour l’Allemagne de l’Est n’aurait pas été possible sans dopage. Ce fut regrettable pour de nombreux nageurs canadiens. Mais faire évoluer le monde du sport est une tâche très difficile; c’est un secteur réfractaire au changement. Il a donc fallu beaucoup de temps pour créer une dynamique propice à la création d’une agence indépendante.
Ce n’est vraiment qu’au Tour de France de 1998 que le déclic s’est produit. Nous — le comité exécutif du CIO — nous sommes réunis en nous demandant : « Que doit-on faire? » Comme j’avais une certaine expérience dans le domaine juridique, j’ai répondu : « Écoutez, nous avons besoin d’une agence internationale indépendante capable d’intervenir et de superviser la lutte contre le dopage, etc. » Nous avons lancé cette idée, qui a été plutôt bien accueillie. Nous avons convoqué une conférence mondiale sur le dopage et le sport à Lausanne en 1999, et nous sommes finalement parvenus à un accord à parts égales entre le monde du sport et le monde politique pour créer ce que nous avons appelé l’Agence mondiale antidopage. Puis, petit à petit, nous avons fait en sorte de lui attribuer le budget et les pouvoirs nécessaires pour mener à bien sa mission. Nous disposons aujourd’hui d’un très bon système. Le problème dans le sport, bien sûr, ce n’est pas le système — ce sont les gens qui en font partie.
HH : De quelle manière pensez-vous que les Jeux olympiques de Montréal vous ont façonné et orienté votre avenir?
DP : J’étais probablement au bon endroit au bon moment. J’étais à Montréal, notre seule ville olympique. J’étais secrétaire de l’AOC depuis huit ou neuf ans à cette époque. J’étais un athlète qui avait participé aux Jeux olympiques, et j’ai été élu président de l’AOC. L’année suivante, j’ai été coopté comme membre du CIO, et tout est parti de là.
HH : Qu’est-ce que Montréal 1976 a changé pour le Canada?
DP : Pour Montréal, cela a sans aucun doute changé la donne sur le plan sportif. Nous avions la Place des Arts, l’aéroport, toutes sortes d’installations. C’était vraiment une métropole, et cela a montré que nous pouvions nous mesurer à d’autres joueurs à l’échelle mondiale, tant sur le plan de l’organisation que sur le terrain. Je dois dire que, pendant des années après les Jeux de Montréal, d’autres responsables olympiques avec lesquels j’ ai échangé nous ont félicités pour la qualité des Jeux et des compétitions sportives. Les finances, c’était une autre histoire, mais en termes d’organisation sportive, c’était spectaculaire et cela est devenu en quelque sorte la référence pour tous les autres. Cela nous a permis de prendre notre place dans l’univers des sports d’été. Nous avions toujours été bons dans les sports d’hiver, mais nous n’avions jamais eu l’occasion de montrer à quel point nous étions en train de progresser aux Jeux d’été.
HH : En ce qui concerne l’impact sur le CIO et le mouvement olympique, quelles leçons a-t-on tirées de Montréal?
DP : J’en citerais deux. La première, que j’ai déjà mentionnée, c’est disposer d’un budget olympique et d’un budget dédié aux infrastructures, afin que la population ne soit pas induite en erreur quant au coût réel. Et la seconde, c’est que nous sommes bel et bien capables de mener à bien de tels projets. Nous sommes compétitifs à l’échelle mondiale, et nous devons être prêts à assumer cette réalité. Nous disposions probablement du personnel de mission le mieux organisé de la planète. Je veux dire par là que nous avons aidé les comités organisateurs à améliorer le village olympique grâce à notre expérience dans la formation d’équipes bien encadrées.
Cette interview a été remaniée pour des raisons de longueur et de clarté.
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