Mesurer le changement
« Dites adieu à Fahrenheit », proclamait une annonce publiée dans plus de 100 journaux canadiens le 31 mars 1975. Commanditée par la Commission du système métrique du gouvernement fédéral, cette annonce informait les Canadiens qu’à partir du lendemain, toutes les températures seraient mesurées selon l’échelle Celsius. Elle déclarait également que le passage des anciens systèmes impérial et avoirdupois (onces et livres) vers le système métrique rendrait les mesures plus simples et plus logiques. En outre, il permettrait au Canada de rester compétitif, puisque 90 % de la population mondiale l’utilise déjà.
« La façon la plus simple de se familiariser avec les nouvelles températures est simplement de les utiliser, poursuivait la publicité. Adoptez-les dans la vie quotidienne et pensez en Celsius. Ne les convertissez pas! »
Alors que les partisans voient le passage du Fahrenheit au Celsius (le 1er avril) comme le début d’une nouvelle ère glorieuse, d’autres croient à une blague du poisson d’avril. Malgré le discours vantant la supériorité du système métrique, l’espoir qu’il remplace complètement les méthodes de mesure existantes se heurte à une certaine résistance. En effet, alors que la première initiative majeure en faveur du système métrique fête son 50e anniversaire, pour diverses raisons imprévues, la conversion complète imaginée par les experts et les responsables gouvernementaux reste inachevée.
Le passage vers le système métrique ne sera pas soudain : il est reconnu comme « système de remplacement » en Amérique du Nord depuis le 19e siècle. Lorsque la Loi concernant les poids et mesures du Canada entre en vigueur en 1873, toutes les transactions en unités métriques sont immédiatement reconnues. Dans les années 1960, des associations professionnelles représentant des entreprises, des consommateurs, des enseignants, des scientifiques et d’autres intervenants font pression sur le gouvernement fédéral pour qu’il adopte le système métrique. Ses promoteurs avancent de nombreux arguments qui seront bientôt familiers, notamment la normalisation à l’échelle internationale, la simplicité des mesures basées sur des facteurs de 10 au lieu de valeurs de base aléatoires et la vente potentielle de produits canadiens sur un plus grand nombre de marchés.
Bien que les détracteurs insistent sur le fait que le Canada ne peut pas aller de l’avant sans les États-Unis ou se demandent pourquoi changer un système bien connu de la population, ses promoteurs craignent que les Canadiens ne soient laissés pour compte. « Le Canada semble endormi, a observé Leslie (L.E.) Howlett, directeur du Conseil national de recherches et président du Comité international des poids et mesures, en 1966. Les gens en parlent à l’occasion, mais il ne se passe rien. »
Les partisans du système métrique suivent de près les progrès de la conversion au Royaume-Uni, qui a commencé au début des années 1960 et doit s’achever en 1975. Ils surveillent également les grands fabricants américains, tels que la Ford Motor Company, qui étudient les effets de la conversion au système métrique, même si les États-Unis restent le principal pays à s’y opposer.
Les hôpitaux sont parmi les premiers à adopter le système métrique au Canada, à commencer par l’Hôpital pour enfants malades de Toronto, au milieu des années 1960. Les administrateurs et les associations hospitalières de tout le pays font la promotion du système métrique pour de nombreuses raisons, notamment son utilisation scientifique répandue et la précision des mesures de médicaments, surtout pour les jeunes patients. En 1969, plus de 200 hôpitaux, principalement en Ontario, adoptent le système métrique. Lorsque le Foothills Hospital (aujourd’hui Foothills Medical Centre) de Calgary amorce sa conversion cette année-là, ses administrateurs invoquent également l’utilisation du système métrique dans les revues professionnelles, le fait qu’il soit connu des immigrants et des nouveaux employés, ainsi que sa présence de plus en plus répandue dans les milieux commerciaux et industriels. Afin de mettre les employés au parfum, l’hôpital propose six semaines de séances d’orientation sur le système métrique.
Estimant que le système métrique est inévitable et souhaitable, le ministère de l’Industrie, du Commerce et du Commerce extérieur publie en janvier 1970 un livre blanc sur la conversion au système métrique au Canada afin de proposer une politique générale en la matière. Le rapport signale que l’Amérique du Nord risque de rester « une île en pouces et en livres dans un monde métrique, une position qui serait en contradiction avec les intérêts industriels et commerciaux du Canada et ses objectifs en matière de politique commerciale. » Le rapport indique également que de nombreux adultes ne possèdent pas ou ont oublié les connaissances mathématiques nécessaires pour calculer les unités en cours et que le système métrique serait plus facile à apprendre et à maîtriser.
Tout en reconnaissant qu’une adaptation complète dépend des mesures prises par les États-Unis, le rapport conclut que notre voisin du sud ne doit pas ralentir la cadence. Les auteurs estiment que la plupart des secteurs d’activité canadiens auraient peu de difficultés à passer au système métrique, à condition que la transition se fasse progressivement et avec prudence.
Le livre blanc a inspiré deux lois adoptées en 1971 : un amendement à la Loi concernant les poids et mesures reconnaissant l’utilisation du système métrique au Canada et la Loi sur l’emballage et l’étiquetage des produits de consommation, qui impose l’utilisation de mesures métriques sur la plupart des étiquettes de produits. Il a également donné lieu à la création d’une agence préparatoire qui est devenue la Commission du système métrique. Présidée par l’ancien dirigeant du Chemin de fer Canadien Pacifique, Stevenson Gossage, elle supervise plus de 100 comités sectoriels chargés de surveiller et de préparer des plans de conversion pour un large éventail de secteurs et d’industries. Il se révélera difficile de déterminer quels secteurs doivent passer entièrement au système métrique et lesquels, en particulier les industries dépendantes de matériaux américains, doivent adopter une approche progressive. La Commission éludera les questions sur les coûts de la conversion, les balayant d’un revers de la main en promettant que les avantages économiques à long terme l’emporteront sur le prix à payer.
Les commissaires estiment que le processus doit être progressif et accessible, voire ludique, afin d’être plus facilement accepté par le public. Les agences gouvernementales et les grandes entreprises empruntent des idées aux Britanniques, comme des affiches promotionnelles montrant des mannequins en bikini dont les mensurations sont indiquées dans les deux systèmes. Le géant de l’industrie papetière Domtar Fine Papers Ltd., par exemple, publie en 1973 des affiches mettant en scène « Buffy, la miss métrique » afin de lancer un débat public sur les problèmes de conversion. Les illustrations produites par la Commission destinées aux journaux et les articles sur la conversion des températures indiquent que « 30 °C est une température idéale pour se baigner, tandis que -20 °C correspond à un froid si glacial que la neige crisse sous les pieds. »
L’un des plus grands promoteurs privés du système métrique est le géant de la pâte à papier et du papier Bowater Canadian Corporation, qui collabore avec la société MacLaren Advertising pour créer une série colorée de publicités éducatives publiées dans le magazine Maclean’s tout au long des années 1974 et 1975. Bowater affirme être la première entreprise canadienne à créer « un programme éducatif à grande échelle pour introduire le système métrique, en particulier dans les domaines où le public est plus susceptible d’être confus », tels que la cuisine, le sport et la météo. D’autres entreprises proposent des outils de conversion pratiques, allant de thermomètres promotionnels à des « Metricubes » de bureau qui affichent une gamme d’unités métriques de base sur leurs six faces.
Même les sports professionnels n’y échappent pas. La Ligue canadienne de football réfléchit à son avenir, notamment à la possibilité de modifier la longueur du terrain et d’augmenter le nombre de downs à quatre afin de se conformer aux normes métriques. Les responsables de la ligue se demandent si les verges ne devraient pas plutôt être transformées en mètres.
La mise en œuvre du système dans les écoles est incohérente. Alors que la Commission du système métrique conclut des accords avec les provinces pour commencer à enseigner le système métrique aux élèves du primaire à l’automne 1974, certaines administrations, dont de nombreux conseils scolaires de l’Ontario, prennent les devants et commencent l’enseignement un an plus tôt, tandis que d’autres, comme le Nouveau-Brunswick, prennent leur temps. Les éditeurs de manuels scolaires ont du mal à s’adapter, car ces incohérences les empêchent de prévoir à quel moment publier les nouvelles éditions.
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Les commissaires estiment que le processus doit être progressif et accessible, voire ludique, afin d’être plus facilement accepté par le public.
Au fur et à mesure que les lignes directrices relatives à l’enseignement du système métrique sont élaborées, les écoles adoptent des approches créatives. À la West Humber Junior School d’Etobicoke, en Ontario, le directeur Fred Willson transforme une salle de classe inutilisée en un espace que les élèves baptisent « Metric Mansion » (le manoir métrique). Ils chantent des chansons sur le système métrique (dont une version de « If You’re Happy and You Know It », qui proclame que « le système métrique vous donne une longueur d’avance »), jouent à des jeux et apprennent à utiliser des outils tels que des règles métriques. On parvient à convaincre les élèves de « penser métrique » plutôt que d’apprendre à convertir les anciennes mesures.
Les adultes sont plus difficiles à convaincre. Le secteur de la construction résiste en raison de sa dépendance aux matériaux produits aux États-Unis. L’industrie papetière est réticente à abandonner les formats nord-américains standards en raison des coûts de conversion des presses à imprimer et de la faible popularité des formats de papier métriques. Malgré les encouragements des économistes du pays, les gens jurent de conserver leurs anciennes tasses et cuillères à mesurer. Les journaux regorgent d’articles grincheux et de lettres à la rédaction. Le chroniqueur du Toronto Star, Dennis Braithwaite, qui admet ne pas aimer le changement, est mécontent lorsque les températures commencent à être données en degrés Celsius plutôt qu’en degrés Fahrenheit. Il qualifie la nouvelle échelle de température de « bouc de
Judas » qui conduirait le Canada tout droit dans le
« marécage obscur du système métrique ». Un éditorial du Quesnel Cariboo Observer, en Colombie-Britannique, qualifie la conversion métrique de « complot diabolique ourdi par des hommes de science ». L’auteur de l’article estimait que le meilleur conseil à donner aux Canadiens était
« d’oublier tout ce qu’ils avaient appris jusqu’à présent sur les mesures ».
La Commission du système métrique avait prévu qu’Environnement Canada ne commencerait à annoncer ses prévisions en degrés Celsius qu’à partir du 1er avril 1975, laissant aux médias le soin de décider s’ils souhaitaient également inclure les températures en degrés Fahrenheit. Au moins une chaîne de télévision américaine qui dessert également le marché canadien, WCAX à Burlington, dans le Vermont (et qui est diffusée à Montréal), décide d’inclure les degrés Celsius dans ses prévisions.
Cependant, un contretemps majeur se produit lorsqu’Environnement Canada ne parvient pas à livrer les nouveaux thermomètres aux stations météorologiques à temps pour la conversion. Les médias citent un responsable anonyme de l’agence qui laisse entendre qu’il s’agit en fait d’une mesure d’économie et que les instruments existants, d’une valeur de 10 dollars, seront remplacés au fur et à mesure. Environnement Canada changera rapidement sa version, l’administrateur des services basé à Toronto, Roy Lee, affirmant que 10 000 thermomètres avaient été commandés deux ans plus tôt, mais que seuls 2 000 ont été livrés et doivent maintenant faire l’objet d’un étalonnage approfondi avant d’être approuvés. On prévoyait alors remplacer tous les anciens thermomètres dans un délai de neuf mois.
Malgré les encouragements des économistes du pays, les gens jurent de conserver leurs anciennes tasses et cuillères à mesurer.
Les services météorologiques ont également dû faire face à des appels de citoyens en colère ou perplexes. « Les Canadiens accordent beaucoup d’importance aux informations météorologiques, se souvient Nancy Cutler, coordinatrice de la conversion métrique pour les Services de l’environnement atmosphérique, dans une entrevue accordée au Toronto Star en 2015, et lorsque vous commencez à les modifier, vous touchez à quelque chose qui leur tient très à cœur ».
Si de nombreuses personnes vivant près de la frontière se fient aux stations américaines pour connaître les températures en Fahrenheit, les Canadiens s’adaptent rapidement au Celsius et, à partir de l’automne 1975, à la mesure des précipitations en unités métriques.
Le passage au système métrique se poursuivra pendant le reste de la décennie. En décembre 1977, les panneaux routiers adoptent le kilomètre pour indiquer la vitesse et la distance, tandis qu’en janvier 1979, les stations-service abandonnent le gallon au profit du litre. La conversion des balances des épiceries devient un enjeu politique, les dates butoir étant sans cesse repoussées jusqu’à ce qu’en décembre 1983, les magasins ne puissent plus vendre leurs produits qu’en grammes et en kilogrammes.
Au début des années 1980, les débats sur le passage au système métrique prennent une tournure partisane, les Libéraux étant favorables à une conversion obligatoire et les Progressistes-conservateurs s’y opposant. Une pétition anti-métrique lancée par le Toronto Sun recueille des dizaines de milliers de signatures. En avril 1982, les députés progressistes-conservateurs présentent plusieurs pétitions anti-métriques à la Chambre des communes, dont une qui compte 135 000 signatures, mesure 5,6 kilomètres de long et pèse 112 kilogrammes. Des groupes anti-métriques tels que Measure Canada et HUMBUG (Help Undo Metrication, Bug your MP) se forment. Certains secteurs, comme l’immobilier, continuent de résister. En 1985, le gouvernement du premier ministre Brian Mulroney assouplit les restrictions sur l’utilisation des anciennes mesures dans des domaines allant des balances alimentaires dans les petites entreprises à l’ameublement, à condition que le système métrique soit également utilisé. Son gouvernement dissout également la Commission du système métrique.
À long terme, les Canadiens n’adopteront pas tous la « belle logique du système métrique » dont le guide de 1974 fait l’éloge. Le gouvernement fédéral actuel reconnaît que certains Canadiens sont plus à l’aise avec les anciennes mesures et autorise l’utilisation des deux systèmes. Le Celsius est la norme pour la météo, mais nous utilisons toujours le Fahrenheit pour cuisiner. Les gens froncent les sourcils lorsqu’on leur demande leur taille en centimètres plutôt qu’en pieds et en pouces. Les étrangers peuvent être déconcertés par notre refus de nous en tenir à un système ou à un autre, mais personne ne se précipite pour changer la température.