Se serrer les coudes

La grève générale de Winnipeg en 1919 marque un moment de solidarité unique entre les travailleurs canadiens.
Par James Naylor Mis en ligne le 29 août 2024
A colourized black-and-white image of many men in hats standing around listening to another man wearing suspenders standing on a box.

Le samedi 21 juin 1919, la rue principale de Winnipeg est en proie au chaos. La vaste place devant l’hĂ´tel de ville rĂ©sonne des sabots des chevaux, du claquement des matraques et des coups de feu alors que la Police Ă  cheval du Nord-Ouest et les forces « spĂ©ciales » rĂ©cemment recrutĂ©es s’en prennent Ă  une foule pacifique Ă  laquelle se joignent des anciens combattants de la Première Guerre mondiale qui reviennent des tranchĂ©es d’Europe. Deux manifestants sont tuĂ©s et des dizaines d’autres blessĂ©s dans la foule qui s’est rassemblĂ©e pour exprimer son soutien aux travailleurs en grève de la ville. 

Au cours des six semaines prĂ©cĂ©dentes, ces travailleurs ont fermement rĂ©sistĂ© aux cajoleries et aux menaces pour leur faire reprendre le travail, mais ce jour-lĂ , ils dĂ©cident de braver l’interdiction de dĂ©filer dĂ©crĂ©tĂ©e par le maire pour protester contre l’arrestation des meneurs de la grève quelques jours plus tĂ´t. Les terribles Ă©vĂ©nements du 21 juin — le « samedi sanglant » — tĂ©moignent Ă  la fois de la puissance et de l’efficacitĂ© des protestations des travailleurs, mais aussi de la peur et de la colère qu’elles ont dĂ©clenchĂ©es parmi les Ă©lites dirigeantes et Ă©conomiques de la ville et du pays. Bien plus qu’une simple intervention limitĂ©e des syndicats, la grève gĂ©nĂ©rale de Winnipeg est une rĂ©volte Ă  laquelle se joignent des dizaines de milliers de personnes ordinaires. Mais comment en est-on arrivĂ© lĂ ? 

La rĂ©ponse immĂ©diate repose sur la grève elle-mĂŞme. L’enjeu central paraĂ®t plutĂ´t banal : les travailleurs de la mĂ©tallurgie et du bâtiment de Winnipeg se mettent en grève au dĂ©but du mois de mai 1919 pour forcer les employeurs Ă  nĂ©gocier. Mais c’est plutĂ´t ce qui suit qui est remarquable. Lorsque les grĂ©vistes demandent le soutien du Winnipeg Trades and Labor Council (conseil du travail et des mĂ©tiers de Winnipeg), ce dernier accepte d’organiser une grève gĂ©nĂ©rale. Le conseil envoie la proposition Ă  ses syndicats affiliĂ©s, dont les membres votent en faveur de la grève par une marge d’environ onze mille contre cinq cents. 

La grève devait commencer Ă  onze heures le matin du 15 mai, mais lorsque l’équipe de jour des opĂ©ratrices tĂ©lĂ©phoniques ne se prĂ©sente pas au travail Ă  sept heures, c’est le signal que la grève a commencĂ©. Les tĂ©lĂ©phones sont en panne. BientĂ´t, les usines et les magasins ferment, les tramways disparaissent des rues de la ville, le courrier n’est pas distribuĂ© – bref, la ville s’arrĂŞte. Les rangs des grĂ©vistes se gonflent jusqu’à atteindre plus de trente mille personnes, soit beaucoup plus que le nombre de travailleurs syndiquĂ©s Ă  Winnipeg. Au total, près de la moitiĂ© des familles de Winnipeg ont un parent en grève. 

Les soldats de retour au pays reprĂ©sentent une force Ă©norme et volatile dans la ville et, Ă  l’instar de la population, leurs allĂ©geances sont partagĂ©es. La majoritĂ© d’entre eux sont des travailleurs et ils rejettent vigoureusement une motion de la direction de l’organisation des anciens combattants leur demandant de rester neutres. Lors d’une rĂ©union gĂ©nĂ©rale tenue le 15 mai, les soldats ordinaires s’expriment massivement en faveur de la grève. L’étincelle — cette demande assez banale de nĂ©gociation collective – met le feu aux poudres. 

En 1918, un nombre record de travailleurs nord-amĂ©ricains se mettent en grève, comme lors du dĂ©brayage d’une journĂ©e Ă  Vancouver, en aoĂ»t. 

Un profond courant de colère est mis au jour, et ses sources ne sont pas difficiles à identifier : en effet, nombre d’entre elles ne datent pas d’hier. Avec la colonisation rapide des Prairies au tournant du 20e siècle, Winnipeg est devenue une ville en plein essor, avec des gagnants et des perdants. Elle compte plus de millionnaires par rapport à sa population que n’importe quelle autre ville du Canada, mais on y trouve aussi des bidonvilles tentaculaires. Les artisans qualifiés sont confrontés à des employeurs intransigeants qui ne veulent rien céder de leur pouvoir et de leur richesse. Le quartier North End, peuplé d’Ukrainiens, de Juifs et d’autres immigrants, principalement d’Europe de l’Est, est pauvre et se distingue du Winnipeg « britannique » par les langues qu’on y parle et les cultures qu’on y trouve.

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A crowd of people facing away from the camera and looking at people holding signs standing on the stairs in front of a building.

Ce qui unit les travailleurs – de l’immigrant le plus mal payĂ© Ă  l’artisan canado-britannique le plus qualifiĂ© – c’est la prĂ©caritĂ© du marchĂ© du travail. Lorsqu’une profonde dĂ©pression Ă©conomique frappe dans les annĂ©es qui suivent le dĂ©clenchement de la Première Guerre mondiale, en 1914, les difficultĂ©s se gĂ©nĂ©ralisent. La guerre n’apporte pas de vĂ©ritable soulagement. En rĂ©alitĂ©, il y a beaucoup d’emplois, mais l’inflation galopante fait en sorte qu’il n’est pas plus facile de vivre dĂ©cemment. En mĂŞme temps, les profiteurs font fortune en fournissant des produits de mauvaise qualitĂ© aux soldats Ă  l’étranger, ce qui donne lieu Ă  un flot continu de scandales. 

Un profond sentiment d’injustice parmi les travailleurs, ainsi qu’une demande croissante Ă  leur Ă©gard en plein effort de guerre, alimente un nouveau militantisme. Les travailleurs se syndiquent Ă  un rythme effrĂ©nĂ© et le nombre de grèves explose avant mĂŞme la fin de la guerre. Ces travailleurs nouvellement syndiquĂ©s et radicalisĂ©s posent de plus en plus de questions difficiles. Pour nombre d’entre eux, l’effroyable gaspillage de vies humaines, inhĂ©rent Ă  la guerre, remet en cause l’ensemble du système social et ils accusent le capitalisme d’être Ă  l’origine du militarisme et de l’impĂ©rialisme. Lors d’une rĂ©union en janvier 1919, George Armstrong, qui sera Ă©lu Ă  l’assemblĂ©e lĂ©gislative provinciale après la grève, Ă©voque ces liens. [TRADUCTION] « Pendant les quatre annĂ©es de guerre, la richesse du Canada est passĂ©e de huit milliards et demi Ă  dix-neuf milliards et demi de dollars, bien qu’il se soit agi de la pĂ©riode la plus destructrice de l’histoire du monde. La classe dirigeante n’avait-elle pas de meilleur plan que celui-lĂ  pour assurer l’avenir et accroĂ®tre la richesse de la nation? » 

A crowd of people surrounding a man who is talking to them.

Les travailleurs ont Ă©tĂ© appelĂ©s Ă  faire de grands sacrifices dans l’intĂ©rĂŞt de l’État; en retour, on leur a promis, dans les termes les plus vagues, un avenir meilleur une fois la guerre gagnĂ©e. Bien qu’ils accueillent cette promesse avec mĂ©fiance, ils commencent Ă  renouer avec l’espoir, alors que leur propre travail devient une force de changement dans le monde entier. En Russie, les travailleurs ont renversĂ© le tsar, proclamĂ© un État ouvrier et sorti le pays de la guerre. En Allemagne, les marins se mutinent et des soulèvements ouvriers balayent une grande partie du pays alors mĂŞme que les nĂ©gociations d’armistice sont en cours, ce qui contribuera Ă  la fin de la guerre. L’Europe semble s’enflammer et l’AmĂ©rique du Nord n’est peut-ĂŞtre pas loin derrière. En 1918, un nombre record de travailleurs nord-amĂ©ricains se mettent en grève, comme lors du dĂ©brayage d’une journĂ©e Ă  Vancouver, en aoĂ»t. En fĂ©vrier 1919, une grève gĂ©nĂ©rale Ă©clate Ă  Seattle. 

Les travailleurs de Winnipeg prennent conscience de leur propre pouvoir. Ă€ quatre reprises en 1918, les syndicats brandissent la menace de leur poids collectif pour obtenir des concessions de la part des employeurs. Lors d’un important congrès des syndicats de l’Ouest canadien Ă  Calgary, en mars 1919, les dĂ©lĂ©guĂ©s discutent de l’abandon de l’ancienne structure artisanale; Ă  la place, ils proposent un « One Big Union » (un seul grand syndicat) regroupant tous les travailleurs et dont l’arme principale serait la grève gĂ©nĂ©rale. Les syndicats se dĂ©veloppent rapidement – cinq mille WinnipĂ©gois adhèrent Ă  un syndicat au cours des dix-neuf premiers jours de mai – et resserrent leurs liens. Les syndicats reprĂ©sentant les diffĂ©rents mĂ©tiers s’unissent de plus en plus pour nĂ©gocier et faire grève, ce qui accroĂ®t considĂ©rablement leur efficacitĂ©. 

Au dĂ©but du mois de mai, lorsque les syndicats de la mĂ©tallurgie de Winnipeg demandent Ă  nĂ©gocier par l’intermĂ©diaire d’un conseil central regroupant tous les syndicats de l’industrie, les employeurs campent sur leurs positions. Avec des centaines de milliers de mĂ©tallurgistes, de mineurs de charbon et d’ouvriers du textile en grève aux États-Unis, les employeurs estiment qu’ils doivent non seulement maintenir la ligne dure sur les questions en litige, mais aussi vaincre ce qu’ils considèrent comme la menace d’une montĂ©e en puissance des syndicats. 

A crowd of people outside of a building.

Les travailleurs de Winnipeg espèrent que cette solidaritĂ© active peut les aider Ă  obtenir deux choses : des nĂ©gociations collectives et un salaire dĂ©cent. Les membres de l’élite de la ville dĂ©peignent les actions des travailleurs de manière très diffĂ©rente. Le Citizen, le journal du Citizens’ Committee of 1,000 (comitĂ© des citoyens) – l’organisation des employeurs et des professionnels de Winnipeg qui s’opposent Ă  la grève – dĂ©clare que les actions des travailleurs sont « une rĂ©volution ... une tentative sĂ©rieuse de renverser les institutions britanniques ... et de les supplanter par le système bolchevique russe de l’autoritĂ© soviĂ©tique ». 

En effet, les idĂ©es radicales se propagent chez une partie des travailleurs. De nombreux participants au congrès de Calgary annoncent bruyamment les Ă©vĂ©nements en Russie, et les liens qui se resserrent entre les membres des syndicats et les radicaux politiques deviennent apparents lors de la cĂ©lèbre rĂ©union du Walker Theatre Ă  Winnipeg, en dĂ©cembre 1918. CoparrainĂ©e par le conseil du travail et des mĂ©tiers et le Parti socialiste, la rĂ©union attire 1 700 participants qui acclament la rĂ©volution russe. Mais Ă  ces deux occasions, les discours se concentrent sur le Canada, la restriction des libertĂ©s civiles par le gouvernement fĂ©dĂ©ral et la situation critique des travailleurs dans ce pays. Les orateurs et les dĂ©lĂ©guĂ©s sont inspirĂ©s par la capacitĂ© des travailleurs russes Ă  lutter contre l’oppression et Ă  rĂ©sister Ă  la guerre. 

[TRADUCTION] « Il est vrai que la classe capitaliste mondiale a attaché aux démocraties naissantes des chaînes qui sont destinées à les garder captives, et à moins que nous ne nous montrions à la hauteur et que nous ne les brisions, le mouvement ouvrier dans le monde entier restera à jamais en esclavage, déclare Bill Hoop, conférencier au Walker Theatre et militant de longue date. Aujourd’hui, malgré la souffrance qui nous entoure, nous apercevons de loin ce à quoi pourrait ressembler un monde plus juste, et cette vision nous a enchantés. »

Le comitĂ© des citoyens tente d’exploiter ces sentiments pour saper la grève, affirmant que les « Ă©trangers ennemis » importent des idĂ©es bolcheviques. 

L’ampleur et la nature de la grève de 1919 provoquent une onde de choc au sein de l’élite de Winnipeg. Le mouvement syndical – auquel de nombreux employeurs se sont toujours opposĂ©s – se transforme. D’un mouvement composĂ© principalement de ce que ces Ă©lites considèrent comme des travailleurs qualifiĂ©s canado-britanniques « respectables », on passe Ă  un mouvement qui non seulement devient plus puissant, mais qui attire Ă©galement davantage de travailleurs supposĂ©ment « dangereux » issus de l’immigration d’Europe de l’Est, plus rĂ©ceptifs aux idĂ©es socialistes. Ces travailleurs moins qualifiĂ©s sont devenus de plus en plus actifs au sein des syndicats pendant la guerre, beaucoup d’entre eux ont participĂ© Ă  la rĂ©union du Walker Theatre et, en mai 1919, Ă  la grève gĂ©nĂ©rale. 

Il s’agit lĂ  d’un dĂ©veloppement Ă©tonnant, compte tenu des profondes divisions ethniques qui traversent Winnipeg. Pas plus tard qu’en janvier 1919, une foule composĂ©e principalement de soldats de retour au pays casse les vitrines des magasins du quartier nord, pĂ©nètre dans les maisons d’apparents « Ă©trangers ennemis », exige de voir leurs papiers de naturalisation et oblige les immigrants et ceux que la foule considère comme des radicaux Ă  embrasser l’Union Jack. Les quotidiens de la ville et le maire les encouragent, et aucune arrestation n’a lieu. Le comitĂ© des citoyens tente d’exploiter ces sentiments pour saper la grève, affirmant que les « Ă©trangers ennemis » importent des idĂ©es bolcheviques et poussent les travailleurs de Winnipeg Ă  abandonner la « dĂ©mocratie britannique ». 

Two women stand beside a gas pump.

Ă€ la surprise de ceux qui avancent de tels arguments, leurs appels tombent Ă  plat. Les grĂ©vistes savent que les leaders de la grève comptent peu d’immigrĂ©s non britanniques. Les soldats de retour au pays — dont le comitĂ© des citoyens estime qu’ils seront particulièrement sensibles Ă  de tels discours patriotiques — ne sont pas Ă©mus. Bien que de nombreux soldats favorables Ă  la grève continuent de tourner en dĂ©rision les « Ă©trangers ennemis », leur colère contre les autoritĂ©s l’emporte. Un vĂ©tĂ©ran dĂ©clare Ă  propos de la police Ă  cheval, le samedi sanglant : [TRADUCTION] « Ils nous ont traitĂ©s plus mal que nous n’avons jamais traitĂ© Fritzy ». En fait, de plus en plus de travailleurs de Winnipeg agissent conformĂ©ment Ă  la dĂ©claration du congrès de Calgary selon laquelle il n’y a « d’autre Ă©tranger que le capitaliste ». 

Le Committee of Fifteen (comitĂ© des quinze), Ă©lu pour diriger la grève gĂ©nĂ©rale, est conscient que le dĂ©sordre risque de jouer en faveur de la rhĂ©torique du comitĂ© des citoyens et demande aux grĂ©vistes de « ne rien faire » — d’éviter les confrontations avec les autoritĂ©s ou avec d’éventuels briseurs de grève. Les grĂ©vistes se rĂ©unissent presque quotidiennement près de l’hĂ´tel de ville, au parc Victoria ou dans d’autres lieux de la ville pour se tenir au fait sur l’évolution de la grève, discuter des Ă©vĂ©nements et fouetter les troupes. Ils exhortent Ă©galement les policiers de la ville, qui sont syndiquĂ©s et gĂ©nĂ©ralement favorables Ă  la grève, de rester sur le terrain et d’assurer l’ordre. Si les travailleurs restent fermes et Ă©vitent les provocations, ils sont convaincus de pouvoir gagner. 

Le sentiment de « surfer sur une vague » ajoute Ă  leur confiance. Des grèves gĂ©nĂ©rales – ou des Ă©vĂ©nements qui y ressemblent – Ă©clatent dans au moins trois douzaines de villes, d’Amherst (en Nouvelle-Écosse) Ă  Victoria. Alors que la faiblesse de l’unitĂ© syndicale dans la grande ville industrielle de Toronto entraĂ®ne l’échec de la courte grève gĂ©nĂ©rale qui y est organisĂ©e, dans toutes les villes importantes de l’Ouest canadien, les grèves soutiennent, du moins en partie, les travailleurs de Winnipeg. 

Saskatoon en est peut-ĂŞtre le meilleur exemple. Bien qu’il n’y ait pas de conflit local en cours dans cette ville, le conseil des mĂ©tiers et du travail de Saskatoon vote Ă  l’unanimitĂ© en faveur d’une grève gĂ©nĂ©rale en appui Ă  celle de Winnipeg. Treize des dix-sept syndicats de la ville votent pour la grève et la maintiennent jusqu’à ce que les grĂ©vistes de Winnipeg reprennent le travail. Le fait que des travailleurs d’autres villes soient prĂŞts Ă  endurer des semaines de privations et de menaces de licenciement pour soutenir une cause touchant des travailleurs situĂ©s Ă  des centaines de kilomètres de lĂ  et dont l’issue est de plus en plus incertaine tĂ©moigne de l’esprit de solidaritĂ© qui règne. 

Bien sĂ»r, les travailleurs qui peinent Ă  vivre dĂ©cemment lorsque les choses vont bien ont de la difficultĂ© Ă  traverser cette longue grève : le fait qu’ils respectent leur engagement tĂ©moigne de leur colère et de leur dĂ©termination. Beaucoup, sans doute, pensaient qu’une grève gĂ©nĂ©rale forcerait immĂ©diatement la main des employeurs. Mais comme ce n’est pas cela qui se produit, la grève se transforme en un long et dur combat. 

A group of men in black suits standing around a man sitting at a table with papers and a pen.

Dans un article intitulĂ© « Strikers, Go Forward, Not Back », le bulletin de grève du Western Labor News rappelle Ă  ceux qui se dĂ©couragent que « reculer brise la solidaritĂ© des grĂ©vistes et place ceux qui reculent du cĂ´tĂ© des patrons, achevant ainsi ceux qui restent sur le front ». La solidaritĂ© de tout le pays soutient le moral des travailleurs de Winnipeg. Une foule de huit mille personnes accueille le dirigeant syndical de la Colombie-Britannique, W.A. Pritchard, par un tonnerre d’applaudissements lorsqu’il leur dit : [TRADUCTION] Â« Si vous ĂŞtes fouettĂ©s, nous sommes fouettĂ©s. Si vous tombez, nous tomberons aussi. Mais si vous voulez ĂŞtre victorieux, nous devons vous aider. Et nous le ferons ». Dans tout le Canada, un grand nombre de travailleurs se sentent solidaires de cette lutte. 

Lorsque le gouvernement fĂ©dĂ©ral menace d’abord, puis licencie les postiers de Winnipeg pour avoir participĂ© Ă  la grève gĂ©nĂ©rale, les postiers et leurs partisans dans plusieurs villes dĂ©brayent. Le gouvernement fĂ©dĂ©ral craint Ă©galement que la grève gĂ©nĂ©rale n’implique non seulement les ouvriers des chemins de fer de Winnipeg, qui se sont dĂ©jĂ  joints Ă  la grève gĂ©nĂ©rale, mais aussi le personnel du matĂ©riel roulant (les employĂ©s qui travaillent dans les trains), ce qui aurait pour effet de paralyser le rĂ©seau de transport national. Il serait alors facile d’imaginer que la grève s’étende Ă  toute la rĂ©gion et peut-ĂŞtre mĂŞme au pays. Après tout, les problèmes qui ont provoquĂ© la grève gĂ©nĂ©rale ne se limitent pas Ă  Winnipeg. 

A group of eight men pose for a photo.

Le soutien Ă  la grève Ă©tant important et en pleine expansion, les gouvernements et les employeurs savent qu’il sera difficile de vaincre les grĂ©vistes sans envenimer le conflit. Les dirigeants municipaux de Winnipeg et le comitĂ© des citoyens ne font pas confiance Ă  la police – le syndicat de la police a rĂ©cemment votĂ© en faveur de la grève pour des raisons salariales, bien qu’un accord ait Ă©tĂ© conclu. Le 29 mai, la ville exige que chaque policier signe un serment de loyautĂ©, promettant de ne pas s’affilier Ă  des organisations « extĂ©rieures » (comme le conseil du travail) et de ne pas participer Ă  la grève de solidaritĂ©. MalgrĂ© les assurances donnĂ©es par le syndicat de la police au conseil municipal, la plupart des agents refusent de signer le serment; pour les autoritĂ©s, ce refus signifie qu’elles ne peuvent faire confiance Ă  la police. 

Le 9 juin, la quasi-totalitĂ© des effectifs est licenciĂ©e et remplacĂ©e par des policiers « spĂ©ciaux » anti-grève non formĂ©s, qui seront rapidement renommĂ©s les « agents spĂ©ciaux ». Le journal des grĂ©vistes les qualifie de voyous. Dès le lendemain de leur embauche, les forces spĂ©ciales entendent bien montrer de quoi elles sont capables en tentant de disperser une foule près de l’intersection de l’avenue Portage et de la rue Main, dans le centre-ville, et en provoquant une mĂŞlĂ©e de deux heures, dont elles ne sortiront cependant pas gagnantes. Il est maintenant clair, mĂŞme pour le comitĂ© des citoyens, que les travailleurs contrĂ´lent les rues de Winnipeg. 

Ă€ peu près au mĂŞme moment, un autre danger apparaĂ®t : un règlement nĂ©gociĂ©. Un comitĂ© de mĂ©diation organisĂ© par les travailleurs du chemin de fer semble faire des progrès dans le conflit impliquant les mĂ©tallurgistes, ce qui pourrait conduire Ă  la reconnaissance du conseil des mĂ©tiers de la mĂ©tallurgie. Le comitĂ© des citoyens, et en particulier l’avocat et ancien maire de Winnipeg A.J. Andrews, fait appel Ă  Gideon Robertson, ministre fĂ©dĂ©ral du Travail et syndicaliste conservateur, pour empĂŞcher un règlement selon lequel les syndicats pourraient ĂŞtre perçus comme ayant rĂ©alisĂ© des gains. Andrews estime qu’une dĂ©faite dĂ©finitive des syndicats est nĂ©cessaire pour discrĂ©diter la tactique de la grève gĂ©nĂ©rale. 

A crowd of people pushing over a streetcar.

C’est Andrews, agissant de son propre chef et sans posséder les autorités nécessaires, qui décide que le moment est venu. Dans la nuit du 16 au 17 juin 1919, il organise des raids et des arrestations qui visent les dirigeants les plus connus des mouvements ouvriers et socialistes de Winnipeg. R.B. Russell, William Ivens, John Queen, A.A. Heaps, Roger Bray et George Armstrong sont arrêtés à Winnipeg et accusés de conspiration séditieuse, tout comme R.J. Johns à Montréal et W.A. Pritchard à Calgary. Cinq « étrangers » — des immigrants non britanniques — sont également arrêtés, en grande partie, semble-t-il, pour accréditer l’idée que la grève est un complot ourdi par des étrangers : Mike Verenczuk (victime d’une erreur d’identité), Michael Charitonoff, Moses Almazoff, Oscar Schoppelrei et Samuel Blumenberg. Ces arrestations mènent directement aux événements du samedi sanglant.

Men on horses and the horses are running to the right.

Ces arrestations reprĂ©sentent un dernier effort pour fermer le cercueil du radicalisme et disperser la grève gĂ©nĂ©rale. Andrews prend alors la tĂŞte des poursuites qui s’ensuivent, surmontant les hĂ©sitations des gouvernements provinciaux et fĂ©dĂ©ral. Il parvient Ă  convaincre le gouvernement de Sir Robert Borden Ă  Ottawa de modifier la Loi sur l’immigration pour permettre l’expulsion des accusĂ©s nĂ©s en Grande-Bretagne (seul Armstrong est nĂ© au Canada), mais il choisit finalement de ne pas y recourir. En tenant les procès publics de 1920 en vertu du Code criminel, les normes juridiques britanniques seront respectĂ©es, mais surtout, le gouvernement infligera une bonne leçon aux grĂ©vistes. 

Les prĂ©venus ne seront pas jugĂ©s pour la grève elle-mĂŞme, mais bien pour leurs idĂ©es. Pour prouver qu’ils sont impliquĂ©s dans le crime de conspiration sĂ©ditieuse, leurs dĂ©clarations, leurs Ă©crits et leurs lectures seront exposĂ©s publiquement. En effet, Ă  l’exception de Russell, les vĂ©ritables dirigeants de la grève ne sont ni arrĂŞtĂ©s ni jugĂ©s; les accusĂ©s sont en fait des personnalitĂ©s favorables Ă  la grève, surtout connues pour leurs idĂ©es politiques. C’est le socialisme lui-mĂŞme qui sera jugĂ© et qui, comme l’espèrent Andrews et les membres du comitĂ© des citoyens, sera considĂ©rĂ© comme la source des idĂ©es sĂ©ditieuses des grĂ©vistes. Le radicalisme sera criminalisĂ©. Les accusĂ©s sont jugĂ©s par un jury composĂ© de citoyens des rĂ©gions rurales qui ne connaissent probablement pas les objectifs des travailleurs des villes ou qui ne leur sont pas favorables. Les jurĂ©s sont choisis Ă  partir d’une liste Ă©tudiĂ©e Ă  l’avance par la police Ă  cheval du Nord-Ouest et l’agence de dĂ©tectives McDonald afin de vĂ©rifier leurs opinions sur la grève, le socialisme et les syndicats. Cela permettra d’obtenir des condamnations dans la plupart des cas. MalgrĂ© cela, Andrews parle de « jury impartial et Ă©quitable ». 

NĂ©anmoins, les victoires du comitĂ© des citoyens devant les tribunaux sont moins importantes qu’il n’y paraĂ®t. 

A line up of cars with police men sitting in them.

Chacun des accusĂ©s prĂ©sente une dĂ©fense Ă©nergique. Dixon et Pritchard, en particulier, se servent des procès comme d’une tribune pour dĂ©fendre leurs idĂ©es. Leurs longs discours au jury sont publiĂ©s et diffusĂ©s. Le discours de Pritchard est dĂ©cousu, Ă©rudit et passionnĂ©. [TRADUCTION] « Travail, travail! Écoutons le chant, le psaume de louange au travail, tel qu’il sort des lèvres d’un avocat d’affaires, exhorte-t-il au cours de son discours de seize heures. A-t-il jamais travaillĂ© dans une mine de charbon? Sait-il ce que c’est que de courber le dos devant la paroi rocheuse, ou de pousser des wagons de l’ascenseur jusqu’au fond du puits? » 

Pritchard est condamnĂ©, ainsi que six autres personnes. Fred Dixon est acquittĂ© de l’accusation de diffamation sĂ©ditieuse. Il avait repris le journal des grĂ©vistes après son interdiction, et James S. Woodsworth avait fait de mĂŞme. La poursuite abandonne ses accusations contre Woodsworth plutĂ´t que de risquer une nouvelle dĂ©faite. 

Ă€ Winnipeg et ailleurs, les syndicats se rallient Ă  la dĂ©fense des hommes inculpĂ©s. Lors des Ă©lections provinciales et fĂ©dĂ©rales suivantes, plusieurs des accusĂ©s, portant leur arrestation comme un badge d’honneur, gagnent les Ă©lections alors qu’ils sont derrière les barreaux. Le comitĂ© de dĂ©fense mis en place pour recueillir des fonds visant Ă  couvrir les frais juridiques des hommes arrĂŞtĂ©s dĂ©clare : [TRADUCTION] « Les barreaux de la prison ne peuvent pas enfermer les idĂ©es ». 

La rĂ©pression de la grève et l’emprisonnement de certains de ses dirigeants n’ont fait qu’alimenter la colère et la frustration qui l’avaient motivĂ©e. Les consĂ©quences de la grève ont conduit de nombreux travailleurs Ă  rejoindre le One Big Union qui, sous la direction de Russell, prendra forme dans les mois suivants. La grève a Ă©galement permis aux travailleurs de Winnipeg de bĂ©nĂ©ficier d’une formation politique intensive. Plusieurs leaders de la grève mettent leur expĂ©rience Ă  profit en aidant Ă  former le Independent Labour Party (parti travailliste indĂ©pendant) et, par la suite, la FĂ©dĂ©ration du commonwealth coopĂ©ratif, qui enverra Woodsworth et Heaps Ă  la Chambre des communes, suivis d’un flot rĂ©gulier de candidats Ă  l’assemblĂ©e lĂ©gislative provinciale et au conseil municipal. Queen deviendra maire de Winnipeg Ă  la fin des annĂ©es 1930. La grève contribue Ă©galement Ă  donner un Ă©lan au Parti communiste qui, au cours des six dĂ©cennies suivantes, connaĂ®t lui aussi un certain succès Ă©lectoral, en particulier au niveau municipal Ă  Winnipeg. 

Après la grève, la carte Ă©lectorale de Winnipeg est clairement marquĂ©e par des divisions entre les quartiers ouvriers, oĂą les candidats travaillistes et socialistes l’emportent souvent, et les quartiers des classes moyennes et supĂ©rieures, qui votent massivement pour les conservateurs. Le militantisme et la dĂ©termination des travailleurs deviennent, pour certains, une caractĂ©ristique de la ville. 

En 1935, par exemple, lorsque des hommes prennent le train pour faire la grande marche vers Ottawa afin de protester contre les conditions de vie dans les camps de chĂ´mage de la DĂ©pression, le premier ministre R.B. Bennett dĂ©cide d’interrompre la marche Ă  Regina, plutĂ´t que de la laisser se poursuivre jusqu’à Winnipeg, oĂą des milliers d’autres personnes sont attendues pour se joindre Ă  la manifestation. 

Presque cinquante ans jour pour jour après le samedi sanglant, les Manitobains des circonscriptions ouvrières les plus diversifiĂ©es de la province finiront par Ă©lire un gouvernement nĂ©o-dĂ©mocrate dont les racines sont directement ancrĂ©es dans ce mouvement de grève gĂ©nĂ©rale. Et ce ne sera pas la dernière fois que des conflits politiques et sociaux au Manitoba seront reliĂ©s Ă  cette grande bataille, maintenant centenaire. 

Période de turbulences

24 avril 1919

Les syndicats des mĂ©tiers de la mĂ©tallurgie et du bâtiment prĂ©sentent Ă  la Winnipeg Builders’ Exchange des demandes visant Ă  obtenir des augmentations de salaire et la semaine de travail de quarante-quatre heures. 

1er mai 1919

Les syndicats reprĂ©sentĂ©s par le Building Trades Council (conseil des mĂ©tiers du bâtiment) se mettent en grève après trois mois de nĂ©gociations infructueuses. 

2 mai 1919

Le Metal Trades Council (conseil des mĂ©tallurgistes) appelle ses membres Ă  la grève dans trois grandes entreprises. 

11 mai 1919

Les membres du Winnipeg Trades and Labor Council (WTLC) (conseil du travail et des métiers de Winnipeg) commencent à voter sur l’opportunité de débrayer en signe de solidarité.

13 mai 1919

Avant que tous les bulletins de vote ne soient dĂ©posĂ©s, le WTLC annonce qu’une majoritĂ© se dĂ©gage en faveur d’une grève gĂ©nĂ©rale. 

15 mai 1919

DĂ©but de la grève gĂ©nĂ©rale. Des milliers de travailleurs non syndiquĂ©s rejoignent ceux qui sont syndiquĂ©s. 

16 mai 1919

Le Citizen’s Committee of 1,000 (comité des citoyens) s’oppose à la grève.

22 mai 1919

Arthur Meighen, ministre fĂ©dĂ©ral de la Justice intĂ©rimaire, et le sĂ©nateur Gideon Robertson, ministre fĂ©dĂ©ral du Travail, arrivent Ă  Winnipeg. 

25 mai 1919

Robertson menace les postiers de les licencier s’ils ne reprennent pas le travail. Cinq mille grĂ©vistes se rĂ©unissent au parc Victoria pour rejeter cet ultimatum et d’autres. 

29 mai 1919

Le chef de la police municipale informe les agents qu’ils ont jusqu’à 13 heures le lendemain après-midi pour signer un engagement Ă  ne pas participer Ă  la grève. Ils refusent, mais jurent de faire respecter la loi. 

1er juin 1919

Dix mille anciens combattants de la Première Guerre mondiale se rendent Ă  l’assemblĂ©e lĂ©gislative du Manitoba pour appuyer la grève. 

9 juin 1919

Presque tous les policiers de Winnipeg sont congĂ©diĂ©s. Le comitĂ© des citoyens commence Ă  recruter des remplaçants, appelĂ©s « agents spĂ©ciaux », pour faire respecter l’ordre. 

16-17 juin 1919

La police Ă  cheval arrĂŞte dix prĂ©tendus meneurs de grève et les emmène au pĂ©nitencier de Stony Mountain, au nord de la ville, ce qui provoque une vague de protestations dans tout le Canada. 

21 juin 1919

Les forces spĂ©ciales et la police Ă  cheval attaquent les participants Ă  un dĂ©filĂ© silencieux organisĂ© pour protester contre les arrestations. Le « samedi sanglant » se solde par un mort et des dizaines de blessĂ©s. Un deuxième homme meurt plus tard. 

26 juin 1919

À 11 heures du matin, la grève générale de Winnipeg prend fin. Des centaines de personnes impliquées dans la grève seront arrêtées au cours des jours suivants.

Cet article est paru dans le numĂ©ro April-May 2019 du magazine Canada’s History.

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