Un syndicat, une ville

Le site est passé à l’histoire pour l’installation de ce qui a été l’un des premiers ascenseurs au Canada, sans parler de la présence d’un cinéma, d’une fabrique de boissons gazeuses, d’un hôtel et d’un journal réservé aux pêcheurs.

Illustrations d'Alice RL; texte d'Allison Gulliver

Mis en ligne le 10 octobre 2019

Port Union, Baie De La Trinite, Terre-Neuve-Et-Labrador, 1920

L'ascenseur flambant neuf montait en grinçant et en bringuebalant vers le deuxième étage du gros bâtiment de bois rouge. Tous les passagers retenaient leur souffle dans un silence complet, légèrement penchés vers l'avant. La porte s'ouvrit enfin dans un dernier claquement, et William Coaker sortit. La foule poussa une longue exclamation de soulagement.

– Mesdames et messieurs de Port Union, je vous offre les seuls ascenseurs de Terre-Neuve en dehors de notre bonne ville de St. John's!

Jane Roberts et sa cousine Eliza furent bousculées quand la foule se déplaça pour accueillir l'homme qui avait fait de leur ville une réalité.

Le frère de Jane, George, avait été choisi comme garçon d'ascenseur pour la grande occasion. Il avait dit à Jane qu'elle et Eliza seraient parmi les premiers passagers à monter après M. Coaker, mais maintenant que l'heure était venue, Jane avait l'impression que ses pieds étaient cloués au sol. Elle ne pourrait jamais entrer dans cette grosse boîte de métal – tout à coup elle n'en sortait pas? Tout à coup les câbles se brisaient et ils allaient tous s'écraser par terre?

– Allez, viens! dit Eliza, exaspérée. Si on n’y va pas maintenant, on va perdre notre tour! Elle saisit le bras de Jane et la tira dans le compartiment.

– C’est bon, George, dit Eliza. Descendons!

– Oui, madame! répondit George avec un grand sourire.

Il tira sur un levier, et la porte de l’ascenseur se referma bruyamment. Même Eliza parut un peu pâle quand l’ascenseur se mit à descendre lentement après une légère secousse.

– Mon estomac vient de sauter dans ma gorge! souffla Jane.

Maintenant trop nerveuse pour dire un seul mot, Eliza se contenta de secouer la tête en signe d’assentiment. George se mit à rire.

– Ça fait un peu drôle au début, mais on s’habitue. Et vous voyez?

L’ascenseur s’arrêta doucement avec un petit bruit sourd.

– On est déjà en bas! Il ouvrit la porte, s’inclina et tendit le bras vers l’avant.

– Merci d’avoir pris l’ascenseur de Port Union, jeunes dames. Nous espérons vous servir à nouveau bientôt.

Les filles sortirent au rez-de-chaussée de l’usine du syndicat des pêcheurs, la Fishermen’s Protective Union, non loin des grosses machines où le journal de ce syndicat, le Fishermen’s Advocate, était imprimé chaque semaine. Maintenant que leurs nerfs s’étaient calmés et qu’elles avaient conquis l’ascenseur, elles se mirent à courir vers la rue en riant aux éclats, le souffle court.

Le chaud soleil faisait reluire la rangée de maisons peintes et scintiller l’eau du port. Des pêcheurs faisaient des blagues en reprisant leurs filets, et des femmes dans leurs robes du dimanche se promenaient au bord de l’eau en groupes de deux ou trois, en discutant avec excitation de l’ascenseur.

M. Coaker lui-même venait tout juste de quitter l’immeuble du journal quand les filles passèrent à côté de lui. Il leva son chapeau.

– Bonjour, jeunes filles, dit-il avec un sourire.

Ce fut au tour d’Eliza de se sentir timide, mais Jane s’empressa de répondre.

– L’ascenseur est très excitant, monsieur Coaker! Je vous présente Eliza Briggs. C’est ma cousine. Il n’y a même pas d’électricité dans son village. C’est sa première visite à Port
Union.

– Eh bien, dans ce cas, dit M. Coaker, nous allons devoir l’amener à la fabrique de boissons de tempérance.

Le trio se dirigea vers un autre bâtiment.

– Les boissons gazeuses sont de loin préférables à l'alcool, à mon avis, alors nousfabriquons nos propres boissons ici même pour que tout le monde puisse en profiter.

Eliza ouvrit de grands yeux en voyant toutes les bouteilles alignées sur des tablettes juste à côté de la porte. M. Coaker ouvrit deux bouteilles contenant un liquide qui ressemblait à de la limonade et les tendit aux cousines. Eliza prit une gorgée, et se mit aussitôt à tousser et à crachoter.

– Je ne savais pas qu'il y aurait toutes ces bulles! Elles me montent dans le nez! s'écriat- elle, les yeux pleins d'eau. Mais ne vous inquiétez pas, j'aime ça!

– Merci, monsieur Coaker! balbutia Jane. Merci pour tout – la bouteille, et l’ascenseur, et les maisons, et l’école, et l’église et... tout!

– Profitez bien de votre limonade, les filles, dit M. Coaker en leur envoyant la main.

De retour au soleil, les deux cousines coururent rejoindre George près des quais. Les mots se bousculaient dans leur bouche quand elles lui racontèrent leurs aventures.

– M. Coaker est vraiment gentil, dit Eliza.

– On ne serait pas ici sans lui, dit George. Ni personne d’autre. Il a acheté ces terres il y a quatre ans, et maintenant on a tout ça. La FPU, ça nous donne des bons prix pour nos poissons et du travail dans les usines. Il paraît qu’on a même eu l’électricité avant New York, grâce à M. Coaker!

Il prit une longue inspiration et se mit à chanter.

– Nous sommes venus, monsieur Coaker, de l’est, de l’ouest, du nord et du sud jusqu’ici; vous nous avez appelés et nous sommes venus pour vaincre nos ennemis.

Des voix de pêcheurs – d’abord une, puis plusieurs – s’élevèrent des bateaux pour se joindre à celle de George.

– Par les marchands et les gouvernements, nous avons trop longtemps été mal dirigés; nous sommes maintenant déterminés à ne plus nous laisser tromper.

Jane et Eliza se mirent à danser en tapant des mains tandis que des voix de femmes et d’adolescents se joignaient au choeur des pêcheurs.

– Nous serons tous des frères et des hommes libres, et nous allons redresser tous les torts; nous sommes venus, monsieur Coaker, nous sommes quarante mille et nous sommes forts.

Eliza poussa un soupir de plaisir.

– Tu as de la chance de vivre à Port Union, Jane.


William Coaker a mené une grève avec d'autres jeunes quand il n'avait que 13 ans et qu'il travaillait sur les quais à St. John's. Après deux jours, ils ont obtenu tout ce qu'ils demandaient, y compris une hausse de salaire.

Au fil des années, Coaker a été fermier, télégraphiste, maître de poste et commis. Quand il s'est rendu dans des petits villages de pêcheurs isolés, il a pu constater à quel point la vie des gens était difficile. Partout où il allait, les familles des pêcheurs étaient à la merci des marchands. Ces grosses entreprises fixaient les prix du poisson et géraient souvent aussi le magasin local.

En 1908, Coaker a fondé le syndicat appelé Fishermen's Protective Union of Newfoundland, ou FPU, qui a vite compté plus de 20 000 membres. Il a aussi lancé en 1910 le journal Fishermen's Advocate, qui a été publié jusqu'en 1980.

En 1916, il a acheté des terres dans le sud de la baie de la Trinité. C'est ainsi qu'est née Port Union, la première ville bâtie par un syndicat en Amérique du Nord. On y trouvait des choses qu'on ne s'attendait pas à voir dans une petite ville, comme un cinéma, un hôtel, des usines de traitement du poisson et de la viande de phoque, des maisons pour les travailleurs, une menuiserie, une centrale de production d'énergie pour la ville et – oui! – une fabrique de boissons gazeuses et des ascenseurs.

Comme la FPU leur garantissait des prix équitables et un traitement juste, les habitants de Port Union n'ont pas été frappéspar les hauts et les bas de l'économie comme la Grande Dépression des années 1930.

Dans les années 1990, la ville n'était plus en très bon état, mais la fondation du patrimoine Sir William Coaker en a reconstruit une bonne partie.

On peut maintenant visiter l'usine, voir les maisons des ouvriers et les presses de l'Advocate, visiter la maison de Coaker – le Bungalow – et imaginer le port il y a 100 ans, rempli de bateaux appartenant à la FPU. Un monument à la mémoire de William Coaker s'élève sur une colline surplombant la ville qu'il a construite avec le syndicat.

Cet article est paru à l’origine dans le numéro d’avril 2019 de Kayak : Navigue dans l’histoire du Canada.

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