La sorcellerie en Nouvelle-France

Lorsque les choses se mirent à mal tourner au 17e siècle, les autorités du Québec n’hésitèrent pas à évoquer la magie noire.

Écrit par André Pelchat; traduit de anglais par Marie-Catherine Gagné

5 décembre 2016

Dans les années 1660, la Nouvelle-France était un lieu terrifiant. Sa population réduite de 3 200 colons français vivait dans la terreur constante des raids menés par les impitoyables Iroquois. Les missionnaires jésuites étaient capturés, torturés et finalement tués. Des épidémies foudroyantes sévissaient. Et l’avenir semblait promettre, partout, une suite sans fin de calamités.

« Le séisme de l’hiver dernier, à Montréal, fit trembler les colons, qui anticipaient les malheurs qu’annonçait ce funeste présage », peut-on lire dans l’édition de 1660–1661 des Relations des jésuites. Les lamentations que l’on entendait dans les rues de Trois-Rivières étaient peut-être bien l’écho des pauvres captifs emportés par les Iroquois et les canots en flammes qui semblaient voler dans les airs, autour de Québec, n’étaient qu’un faible présage de l’arrivée des canots ennemis ».

Vers la même époque, la sœur ursuline Marie de l’Incarnation décrit également des voix étranges semblant flotter dans les airs et des canots en feu volant dans le ciel, ainsi que d’autres phénomènes inexpliqués. « En outre, écrit-elle dans une lettre à son fils, on a découvert qu’il y avait des sorciers et des magiciens dans ce pays. »

Marie de l’Incarnation constata que ces événements étranges commencèrent à se manifester après l’arrivée en 1660 d’un navire transportant des colons. Parmi les passagers se trouvaient Barbe Hallé (aussi connue sous le nom de Halé, Hallay ou Haly), âgée de 16 ans, et un homme nommé Daniel Vuil, un français né protestant qui s’était apparemment converti au catholicisme lors du voyage.Selon Marie de l’Incarnation, pendant le voyage, Vuil tenta de séduire Hallé, qui repoussa ses avances. Vuil, après s’être installé à Beauport, près de Québec, reprit sa profession de meunier et Hallé se fit servante dans un manoir.

En décembre de cette même année, les habitants du manoir furent témoins d’étranges phénomènes. Selon le missionnaire jésuite, Paul Ragueneau, « la maison de la fille était si infestée que des pierres y volaient en tout sens, lancées par des mains invisibles, ne touchant personne, même si une vingtaine de personnes s’y trouvaient, avec un bruit et une force tels qu’on les aurait dit lancées par un bras tout puissant ». La jeune servante eût bientôt des visions démoniaques : « Seule la fille possédée voyait des démons qui lui apparaissaient sous les formes d’hommes, de femmes, d’enfants, de bêtes et de spectres infernaux, et qui parlaient par sa bouche … sans cependant user de sa voix », écrit Ragueneau.

Les habitants crurent dans un premier temps que la maison était hantée. Hallé changea d’employeur, mais rien n’y fit. L’affaire fut portée à l’attention de François de Laval, l’évêque de la Nouvelle-France, qui ordonna un exorcisme. Le prêtre local ne parvint pas à expulser les démons et Laval tenta alors lui-même de les exorciser. Ce fut également un échec. Les pierres continuaient de voler dans la maison.

On envoya finalement Hallé à l’hôpital de la colonie, l’Hôtel-Dieu de Québec, relevant d’un couvent où œuvrait Catherine de Saint-Augustin. Mère Catherine en savait long sur les démons. Reconnue comme la femme la plus pieuse de la Nouvelle-France, elle était soi-disant « obsédée par le diable » depuis les années 1650. L’obsession, par opposition à la possession, signifiait qu’elle était victime d’attaques des démons, mais parvenait à conserver le contrôle de sa personne.

Selon Ragueneau, « divers personnages lui apparaissaient, soit pour la tromper, soit pour lui faire peur; parfois ils secouaient son lit pendant la nuit et d’autres fois, ils détournaient à leur usage sa langue ou d’autres parties de son corps pour l’empêcher de prier à voix haute, de se confesser, de recevoir la communion, de prendre l’eau bénite ou de faire le signe de la croix ».

En tentant de guérir Hallé, Catherine de Saint-Augustin provoqua la colère des esprits mauvais qui hantaient la jeune fille. « Ces démons en furie, incapables de l’intimider avec leurs menaces, tentèrent de surprendre [de Saint-Augustin] en se transformant en anges de lumière, pour mieux la tromper », poursuit Ragueneau.

Pendant ce temps, les autorités de la colonie en vinrent à la conclusion que les démons de Hallé lui venaient de son compagnon de voyage, Daniel Vuil, qui avait tenté de la séduire. En effet, la fille affirma qu’elle avait des apparitions de ce dernier. Même si personne ne pouvait voir son spectre, sauf Hallé, Vuil fut tout de même arrêté.

Selon Marie de l’Incarnation, l’homme était un magicien. Comme la jeune fille s’était refusée à lui, Vuil décida « de parvenir à ses fins en usant de son art diabolique », écrit-elle. La sorcellerie n’était pas le seul motif justifiant l’arrestation de Vuil. L’évêque Laval qui était du voyage, à bord du même navire que Vuil et Hallé, était convaincu d’avoir converti Vuil au catholicisme pendant la traversée. Et pourtant, une fois arrivé au Canada, on découvrit que Vuil était resté huguenot. Aux yeux de l’Église catholique, cela faisait de lui un « relaps », une infraction grave justifiant la mort en cette époque d’intolérance religieuse.

En outre, on accusait Vuil de vendre de l’alcool aux Indiens. Cela contrevenait à un édit récemment adopté par le gouverneur et appliqué avec poigne par l’évêque Laval, qui excommuniait tous ceux qui s’adonnaient à ce trafic.

Protestant, accusé d’être un relaps, trafiquant d’alcool et sorcier … les perspectives de Daniel Vuil s’annonçaient plutôt sombres.

Vuil fut « arquebusé » (fusillé) le 7 octobre 1661 à Québec. En l’absence de documents relatifs à son procès, le motif exact de son exécution demeure trouble et un sujet de débat pour les historiens. La punition habituelle pour sorcellerie en Nouvelle-France était le bannissement, et non la mort. Selon l’historien André Vachon, il aurait été exécuté pour avoir vendu de l’alcool aux Autochtones. À l’époque, la colonie s’adonnait au commerce avec les Algonquins, les Montagnais, les Hurons et d’autres groupes. D’autres prétendent que le trafic d’alcool n’était pas à l’époque une infraction justifiant la mort, mais les crimes religieux, comme le blasphème et la profanation, l’étaient. Selon l’historien Vincent Grégoire, il fut sans doute fusillé pour être retourné à sa foi protestante apr^ès sa soi-disant conversion au catholicisme par l’évêque Laval. Quoi qu’il en soit, il ne fut pas enterré dans un cimetière catholique et son lieu de sépulture exact reste inconnu.

Après la mort de Vuil, Hallé continua d’être hantée par des démons pendant un certain temps. Enfin, en 1662, Catherine de Saint-Augustin trouva une nouvelle façon de protéger la jeune fille des attaques des démons : elle la fit coudre dans un sac. Cette technique, aux fondements qui restent obscurs encore à ce jour, combinée à l’intercession prétendument miraculeuse de l’esprit du martyre jésuite, Jean de Brébeuf, semble avoir fonctionné. Hallé finit par recouvrer la santé.

Elle quitta le couvent et mena une vie normale, épousant Jean Carrier en 1670. Elle mourut en 1696, à l’âge respectable de 52 ans.

L’incident impliquant Vuil et Hallé est relativement rare en Nouvelle-France. Trois décennies plus tôt, en Nouvelle-Angleterre, l’hystérie provoquée par la sorcellerie atteint son point culminant lors des procès de Salem, en 1692. En tout, deux cents personnes, pour la plupart des femmes, subirent un procès à Salem, au Massachusetts, et vingt furent exécutées.

La chasse aux sorcières n’atteint jamais cette ampleur en Nouvelle-France. Les cas impliquant des citoyens acoquinés avec le diable sont rares et espacés. On rapporte cependant l’affaire de l’aubergiste de Montréal, Anne Lamarque, qui fut officiellement accusée de sorcellerie en 1682. Des témoins affirmèrent qu’elle possédait un livre de magie et de sortilèges. Pour sa défense, Lamarque expliqua qu’il s’agissait d’un traité d’herboristerie. Protégée par des amis haut placés, elle fut acquittée, évitant de peu le bannissement.

En Nouvelle-France, où les hommes étaient beaucoup plus nombreux que les femmes, on compte plus d’un cas où un homme fut accusé de jeter un sort à une femme qui refusa sa demande en mariage.

En 1657, René Besnard dit Bourjoly fut accusé de jeter un sort de stérilité à la femme qui refusa sa demande et à son mari. Le couple ne pouvait pas avoir d’enfants et leur mariage fut annulé pour des motifs « d’impuissance perpétuelle causée la magie ». Bourjoly fut finalement banni de la colonie.

En ce qui concerne Catherine de Saint-Augustin, sa santé périclita et elle aurait été assiégée par des démons jusqu’à sa mort, en 1668. Après sa mort, Ragueneau publia sa biographie, rendant publique la lutte de cette sainte femme contre les démons. Cependant, la réaction de l’Église demeura tiède. Ce genre de mysticisme n’était plus au goût du jour, grâce en partie à la pensée rationnelle, influencée par le philosophe René Descartes et d’autres, qui commençait à bouleverser l’Europe.

En 1682, une ordonnance royale française établit les bases de la décriminalisation de la sorcellerie; on y faisait mention à de « prétendus sorciers », que l’on qualifiait plutôt de blasphémateurs et de charlatans, sans jamais évoquer leurs pouvoirs surnaturels. La dernière sorcière fut exécutée en France en 1718.

Dans le monde occidental, la folie de la chasse aux sorcières, qui avait fait des milliers de victimes depuis le début des années 1500, tirait à sa fin. Même l’affaire de Salem, en 1692, est survenue assez tard dans l’histoire. La Nouvelle-France fut relativement épargnée, mais pas entièrement, comme le montre l’affaire de Barbe Hallé et de Daniel Vuil.

Des canots volants

Dès les débuts de la colonie en Nouvelle-France, les histoires de canots enchantés traversant les airs faisaient partie du folklore. Elles prennent leur origine dans une légende autochtone sur un canot volant et un conte populaire français dans lequel un chasseur est condamné à être poursuivi pour l’éternité dans le ciel nocturne pour avoir chassé un dimanche, pendant la grande messe.

Au fil du temps, les coureurs des bois et les voyageurs, souffrant du mal du pays, adaptèrent le conte à leur situation. On connaît bien la version de la « Chasse-galerie », écrite par Honoré Beaugrand en 1892. Dans cette histoire, des bûcherons font un pacte avec le diable pour revenir en toute hâte à la maison fêter le Nouvel An avec leur douce. Par contre, s’ils prononcent le nom de Dieu ou touchent un clocher d’église, le diable s’emparera de leur âme.

Les hommes arrivent à la maison et font la fête, dansant toute la nuit. Le lendemain matin, alors qu’ils retournent au chantier à bord de leur canot magique, le navigateur ivre évite de peu un clocher d’église et lance un sacre. Craignant de perdre leur âme, les bûcherons ligotent le navigateur, mais le canot s’écrase dans un arbre et ses occupants sont assommés d’un coup. Ils finissent par se réveiller dans leur lit, indemnes.

Aujourd’hui, l’histoire est évoquée sur l’étiquette d’une bière forte du Québec. La Maudite de la compagnie Unibroue a été lancée en 1992. La brasserie a utilisé l’image de la « Chasse-galerie » pour traduire l’idée d’un pacte avec le diable, puisqu’il s’agissait de la première bière forte (huit pour cent d’alcool) à être vendue dans les supermarchés du Québec.

Cet article a été publié à l’origine dans le magazine Canada’s History, décembre 2015-janvier 2016.

Cet article est aussi offert en anglais.

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