De l’érable patriote à l’unifolié canadien

Dans cet article, l’historienne et auteure québécoise Anne-Marie Sicotte analyse la symbolique de la feuille d'érable qui apparait sur le drapeau canadien depuis 1965.

Écrit par Anne-Marie Sicotte

Mis en ligne le 13 avril 2021

Au printemps 1835, c’est grâce aux patriotes du district de Montréal que la feuille d’érable entreprend sa très longue carrière d’emblème canadien par excellence. La Minerve annonce alors la deuxième édition du banquet de la Saint-Jean-Baptiste — le premier ayant eu lieu l’année d’avant, à Montréal, dans le jardin de l’Irlandais John McDonell.

Déjà, il est prévu que le banquet sera annuel; et bien vite, la feuille d’érable est adoptée « comme symbole du Canada ». La gazette ne dit pas qui est responsable de ce choix, mais on peut supposer qu’il s’agit de l’élite patriotique de Montréal, qui se regroupe au sein du comité organisateur ou même du parlement parallèle qui vient d’être mis sur pied, ce comité central et permanent du district qui va jouer un rôle déterminant dans la résistance jusqu’en 18371.

Six mois plus tôt, à la fin de l’année 1834, les patriotes du Québec tout entier ont vu leurs adversaires, les favoris de l’oligarchie au pouvoir, leur jeter le gant, c’est-à-dire les défier au combat. Alors se tenaient des élections générales dans le but de combler les sièges de la 15e Chambre d’Assemblée du Bas-Canada.

Plus que jamais, la « conteste » a été souillée par la corruption et la brutalité, seuls moyens que possède l’oligarchie — qui détient tous les postes du gouvernement exécutif colonial — pour remporter la victoire. Rompus à la résistance, les patriotes fidèles aux 92 Résolutions ont pourtant remporté une éclatante victoire : 80 des 88 sièges de députés.

Lors d’une assemblée postélectorale, l’un des principaux organisateurs des violences dans le comté de Montréal-Ouest terminait ainsi son oraison : « que tant qu’il pousserait du chêne anglais, English oak, et de l’épine noire irlandaise, Irish black thorn, le quartier ouest, appuyé par ces arguments irrésistibles et naturels, montrerait ce qu’il savait faire ». La Minerve a rétorqué : « avis à l’érable canadien pour ne point rester en arrière de ces arbres si renommés » du Royaume-Uni2.

Pour les favoris du régime, la défaite cinglante a signalé le départ d’une répression, orchestrée depuis l’Exécutif colonial, qui atteindra son paroxysme en novembre 1837. Le peuple y répond par une résistance émaillée par de multiples fondations d’Unions patriotiques et par des banquets de la Saint-Jean-Baptiste.

Dix-neuf siècles auparavant, Jean le Baptiste a tracé la voie « de la réforme morale ». Les patriotes canadiens se donnent comme patron « le précurseur de l’Homme-Dieu, qui est venu prêcher l’égalité des hommes aux yeux du créateur, et délivrer le monde de l’esclavage des puissances ennemies d’un autre monde3 ».

Par ailleurs, ce prénom masculin, le plus fréquent chez les Canadiens, est utilisé pour nommer le peuple du pays, « comme on donne à nos voisins celui de Jonathan, aux Anglais celui de John Bull, et aux Irlandais celui de Patrick ». Les ennemis du pays lui donnent cependant une connotation nettement plus péjorative que dans le cas des autres surnoms. Il s’agit donc d’une manœuvre astucieuse pour redonner aux « Jean-Baptistes » tout leur lustre, pour rendre ce nom respectable.

Le banquet de la nouvelle fête patronale des Canadiens accueille quiconque souhaite favoriser la démocratie, les libertés civiles, la justice et l’équité; quiconque se joint au combat des patriotes du Bas-Canada, peu importe sa langue et sa religion.

En 1834, les convives ont exprimé une tangible volonté d’accueillir « les milliers de sujets britanniques qui viennent chercher chaque année sur nos plages un asile contre les abus et l’oppression qu’ils éprouvent dans leur pays natal », et souhaité qu’ils forment avec les Canadiens « une phalange impénétrable et irrésistible contre la tyrannie4 ».

Cet arbre est particulièrement cher au cœur des habitants du Bas-Canada depuis très longtemps, non seulement pour ses magnifiques coloris de l’automne, mais parce que les Amérindiens ont partagé avec leurs ancêtres la technique d’extraire la sève printanière et de produire le précieux sucre.

Richesse à préserver, l’érable est à ce point indispensable que deux députés de la région de Québec ont proposé en Chambre d’Assemblée du Bas-Canada, en 1799, de légiférer « pour la conservation de l’arbre à sucre, communément appelé l’érable; régler la manière la moins nuisible à l’arbre pour en faire l’opération; considérer s’il ne serait pas utile de donner, pour l’encouragement du sucre, un premium, et accorder tous les avantages convenables aux individus, afin d’étendre et mettre à profit cette source de richesses et de bonheur que la Providence a donnée aux Canadiens ».

Un comité de sept députés, dont Joseph Papineau père, a rédigé alors un projet de loi pour la préservation « de l’érable et de la plaine », lequel s’est heurté au rempart formidable du Conseil législatif, ou sénat, dont les membres s’arrogent le droit de veto sur tout ce qui est « populaire », provenant de la Lower Chamber. Le Conseil législatif apporte plusieurs amendements à la loi, dont l’un punit sévèrement « toute et chaque personne qui empiètera volontairement sur la terre d’un autre, coupera, entaillera, enlèvera l’écorce ou détruira injustement aucun érable qui s’y trouvera planté ».

Les élus ne comptaient sans doute pas aller si loin, et devant l’arbitraire, devront se résoudre à une stratégie d’évitement : repousser la prise en considération à la session suivante... ce qui équivaut, dans ce cas-ci, aux calendes grecques. À cause des prétentions aristocratiques du sénat du temps, dont les membres se croyaient nés pour régner, le Bas-Canada a été privé de ce qui aurait peut-être été sa toute première loi de protection de la nature5.

Pour le banquet de la fête nationale des Canadiens à Montréal, en 1835, la salle de l’hôtel Rasco est ornée de guirlandes, festons et touffes de verdures. Un faisceau de branches d’érables est placé à l’entrée, soutenant de chaque côté les drapeaux de la Grande-Bretagne et « ceux adoptés par le pays », sans doute le tricolore patriote vert, blanc et rouge.

« Au milieu de ce faisceau se trouve un bouclier sur lequel est écrit : ESPÉRANCE — PATRIE — UNION.6 » Les « amis de la campagne » ont été encouragés « à se réunir dans chaque paroisse ou dans chaque comté pour célébrer cette fête7 ».

Ainsi, à Saint-Denis-sur-Richelieu chez l’aubergiste Gadbois, jeunes érables, sapins et autres arbrisseaux donnent l’apparence « d’un salon de verdure ». Des portraits peints sont suspendus aux murs, « encadrés de feuilles d’érable qui forment de nombreuses couronnes ».

Au milieu de la salle, un grand pavillon est suspendu au plafond. On y trouve deux feuilles d’érable, figurant les provinces du Bas-Canada et du Haut-Canada. Par intervalles, on mange, on discourt et on chante une bonne dizaine de chansons.

Le dessert a été confectionné par les « bonnes ménagères du pays ». Les convives — tous mâles — quittent alors la salle pour faire procession dans les rues du village, portant branches d’érable et couleurs canadiennes, pour « faire hommage de ces gâteaux » aux dames. De retour à l’auberge, les hommes prennent le café et savourent « des pipes chargées et préparées à l’avance, ornées de feuilles d’érable8 ».

Pendant ce temps, Louis-Joseph Papineau est à Saint-Benoît, comté des Deux-Montagnes, de retour de sa seigneurie de la Petite-Nation. Il est conduit « processionnellement dans le village dont toutes les maisons avaient été ornées de pavillons.

Ensuite, un grand nombre de personnes, en voitures et à cheval, portant des drapeaux et des rameaux d’érable, l’ont accompagné jusqu’au bourg de Saint-Eustache, où ils ont été joints par un bon nombre d’habitants de cet endroit.9 »

L’année suivante, La Minerve écrit : « On se flatte que les campagnes se joindront aux villes dans cette solennité, soit en assistant au banquet déjà préparé ou soit en en organisant dans chaque paroisse. On se rappelle que la feuille d’érable est notre emblème national.10 »

À Montréal, la salle est « élégamment décorée de bouquets de fleurs et de feuillages disposés en festons »; à l’entrée, un faisceau de branches d’érable chargées de feuille est flanqué de deux drapeaux tricolores dominés par l’enseigne britannique.

Le président du banquet, Denis-B. Viger, déclame : « Cet arbre qui croit dans nos vallons, sur nos rochers, d’abord jeune et battu par la tempête, il languit en arrachant avec peine sa nourriture du sol qui le produit, mais bientôt il s’élance, et devenu grand et robuste, brave les orages et triomphe de l’aquilon qui ne saurait plus l’ébranler : l’érable c’est le roi de nos forêts, c’est l’emblème du peuple canadien.11 »

À L’Assomption, c’est parés de feuilles d’érable que les convives se rendent jusqu’au « bocage » où le banquet se déroule12.

En 1837, la feuille d’érable devient le symbole de la résistance aux Résolutions Russell et au gouvernement exécutif corrompu en place à Québec. Dans le comté de Terrebonne, lors d’une assemblée de protestation contre la « coercition » de Londres, la voiture en tête du cortège arbore un pavillon « sur lequel un castor et une feuille d’érable se faisaient remarquer13 ».

Dans celui de Berthier, les maisons sont décorées de feuilles d’érable14. À Saint-Thomas, pour l’assemblée conjointe des comtés de L’Islet et de Bellechasse, tous les participants ont la feuille d’érable à la boutonnière15.

Avant de se rendre au banquet de la Saint-Jean-Baptiste à Montréal, Amédée Papineau, fils aîné du président de la Chambre d’Assemblée, parcourt la ville avec un de ses amis.

« Nous nous mîmes chacun à la boutonnière un bouquet de feuilles d’érable, lié par un ruban tricolore, et dans cet équipage nous fîmes le tour de la ville, passant le long du port et dans les rues les plus fréquentées. Dans notre promenade, nous fîmes froncer plus d’un sourcil "loyaliste"16. »

Denis-B. Viger discourt pendant le banquet : « nous sommes aujourd’hui l’érable battu par la tempête. De même qu’il résiste aux efforts de l’aquilon, de même pouvons-nous résister aux efforts de l’arbitraire.

On peut essayer de tourner en ridicule ceux qui s’abstiennent de la consommation des produits frappés d’impôts et qui, au prix de privations et de nobles sacrifices, cherchent un remède aux souffrances du peuple en butte à l’arbitraire, mais ceux-ci font preuve d’un noble dévouement; ils trouveront dans la reconnaissance et l’amitié de leurs compatriotes, de tous les vrais réformistes sans distinction aucune, une récompense qui les dédommagera amplement de toutes ces petites tracasseries.

La liberté ne peut être que le fruit des sacrifices du citoyen. La patrie exige de tous ses enfants.17 »

Secoué par la tragédie des Rébellions et la féroce répression militaire qui l’accompagne, l’érable patriote et canadien perd ses plus ardents coloris. S’il reprend du service dans le Canada-Uni dirigé par un gouvernement supposément responsable, c’est sous l’égide d’une Société Saint-Jean-Baptiste transformée par l’évêque Ignace Bourget.

Le clergé catholique récupère l’ancien banquet civique pour en faire une association « toute de bienveillance et en dehors de la politique », qui a pour but principal « de se distinguer par des actes de bienfaisance entre ses membres dans les vicissitudes de la vie, et de resserrer autant que possible les liens de la société par ceux de la charité et de la fraternité ».

En 1846, la récupération est consommée. Le 24 juin est « jour d’union et de confraternité pour la grande famille canadienne-française », et les officiers de l’association portent à la boutonnière l’emblème choisi, soit une feuille d’érable accolée à l’image d’un castor18.

Symbole par excellence d’un Québec démocrate, d’un Québec viscéralement libéral et préoccupé de justice sociale, la feuille d’érable est devenue la propriété d’anciens patriotes — tels Louis-H. Lafontaine et Augustin-N. Morin — qui se servent du « noble nom de parti libéral » comme d’un manteau.

« Sous le masque trompeur d’un prétendu libéralisme, d’une prétendue responsabilité », ils sacrifient « libertés, droits et finances du pays, bien plus largement qu’ils ne l’ont jamais été avant l’Union des provinces ». Ils abusent « de la force que leur réputation de libéralité leur prête » pour aller à l’encontre des droits de leur pays et des « principes du gouvernement représentatif, vrai et sincère »19.

Plus d’un siècle plus tard, la dépossession sera consommée. En 1965, à l’aube du centième anniversaire d’un Canada faussement confédératif, une feuille d’érable, couleur rouge sang, prendra place au centre de l’unifolié, premier drapeau national.

Anne-Marie Sicotte est historienne et auteure québécoise.

Cet article est paru à l’origine dans la revue Traces, volume 57, numéro 1, hiver 2019, pages 15 à 17. La revue est publiée par la Société des professeurs d’histoire du Québec (SPHQ).

La SPHQ a pour mission de promouvoir l’enseignement de l’histoire au Québec sous tous ses aspects, auprès de ses membres et de la population en général et de contribuer à assurer la transmission de l’information et le développement des professionnels de l’enseignement.


Notes

1.    La Minerve, 8 juin 1835.

2.    La Minerve, 24 novembre 1834.

3.    Le Canadien, 27 juin 1834.

4.    La Minerve, 26 juin 1834.

5.    Journaux de la Chambre d’Assemblée du Bas-Canada, 1799.

6.    La Minerve, 25 juin 1835.

7.    La Minerve, 8 juin 1835.

8.    La Minerve, 29 juin 1835.

9.    La Minerve, 2 juillet 1835.

10.    La Minerve, 9 juin 1836.

11.    La Minerve, 27 juin 1836.

12.    La Minerve, 4 juillet 1836.

13.    La Minerve, 12 juin 1837.

14.    La Minerve, 22 juin 1837.

15.    Le Libéral, 1er juillet 1837.

16.    Amédée Papineau, Mémoires, P28, fonds Louis-Joseph-Amédée Papineau, BAnQ-Mtl, transcription de Georges Aubin.

17.    La Minerve, 29 juin 1837.

18.    Romuald Trudeau, Mes Tablettes : journal d’un apothicaire montréalais, Montréal, Leméac, 2016.

19.    Discours de Louis-Joseph Papineau dans L’Avenir, 7 février 1849, et lettre du même dans L’Avenir, 4 avril 1849.

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