Une idée gratinée!
À la fin du 19e et au début du 20 e siècle , la monnaie canadienne était adossée à des actifs tangibles, tels que des lingots d’or. Mais dans les années 1930, les habitants de la ville de LeRoy, en Saskatchewan, utilisaient une monnaie adossée à des lingots d’une matière beaucoup plus tendre et savoureuse. Voici l’histoire du « cheese money » (monnaie fromage) de LeRoy, qui raconte comment l’ingéniosité d’une petite ville — et beaucoup de cheddar — a permis à de nombreuses familles d’agriculteurs locaux d’échapper aux moments les plus difficiles de la Grande Dépression.
Nous sommes en 1931, et la Grande Dépression frappe durement la Saskatchewan. La sécheresse, les sauterelles et la chute des prix du blé contraignent de nombreux agriculteurs de la province à mener une lutte de chaque instant pour nourrir leur famille. À LeRoy, une communauté rurale située à 150 kilomètres à l’est de Saskatoon, un groupe d’agriculteurs propose alors de rouvrir une ancienne fromagerie au nord de la ville. Après tout, font valoir les agriculteurs, les gens continuent d’aimer le fromage, même pendant la Dépression, et la vente de lait à la fromagerie apporterait aux familles un peu d’argent fort bienvenu.
Les propriétaires de l’ancienne fromagerie acceptent de louer le bâtiment et l’équipement, et tous les agriculteurs des environs de LeRoy qui traient encore des vaches promettent leur soutien. Une nouvelle coopérative laitière, la LeRoy Milk Producers Association, est créée pour coordonner les livraisons de lait et les ventes de fromage, et un maître fromager expérimenté, Herman Reinelt, est engagé pour superviser la production. Mais les dirigeants de l’association savent qu’ils ont encore un obstacle de taille à surmonter : comment payer tout le lait qui bientôt affluera dans les cuves de la fromagerie?
La vente d’inscriptions à la coopérative rapporte un peu d’argent, mais c’est loin d’être suffisant. L’usine ne peut pas non plus retarder les paiements jusqu’à la vente du fromage; rares sont les producteurs laitiers qui peuvent se permettre d’attendre six à huit semaines jusqu’à ce que le produit final soit prêt à être commercialisé. Et avec les banques encore sous le choc du chaos financier causé par la dépression mondiale, un prêt est hors de question. Alors, que faire?
L’un des directeurs de l’association, Gordon B. Gregory, a une idée. Au lieu d’argent liquide, Gregory suggère que l’usine paie le lait à l’aide de coupons, des billets privés ou des bons qui pourraient être échangés contre de la monnaie ayant cours légal, mais seulement après la vente des premiers lots de fromage. En attendant, si les agriculteurs ont besoin d’argent plus rapidement, ils peuvent utiliser les bons de fromage pour acheter des produits alimentaires ou d’autres marchandises auprès des commerçants de la ville. Tous les commerçants de LeRoy acceptent, y compris le forgeron, le mécanicien du garage, les vendeurs de matériel agricole, et même l’hôtel et le café du coin. Comme tout le monde est d’accord, Gregory envoie rapidement une commande de cinq cents coupons à l’imprimeur le plus proche, qui arrivent juste à temps pour payer les premières livraisons de lait à l’usine.
Le bon d’achat de fromage connaît un succès bœuf! Même si 1931 fut l’une des pires années pour la production agricole dans l’histoire de la Saskatchewan, la fromagerie LeRoy utilisera ses bons pour acheter plus de 250 000 kg de lait, produire 24 410 kg de fromage et injecter l’équivalent actualisé de plus d’un quart de million de dollars dans l’économie agricole locale, le tout sans avoir à emprunter un sou. À la fin de l’année, tous les coupons avaient été échangés, tous les agriculteurs et commerçants avaient été payés, et l’association a même assez d’argent pour verser à chacun de ses membres un généreux chèque de dividendes. Sans surprise, lorsque l’année 1932 arrive, l’association des producteurs laitiers de LeRoy n’a aucune hésitation : on commande alors encore plus de coupons, qui seront prêts pour le début de la nouvelle saison de production, au printemps. (En hiver, on ne trait pas les vaches et il fait trop froid pour fabriquer du fromage).
Bien que les bons ne devaient être utilisés qu’à LeRoy, les petits coupons sont si populaires qu’ils commencent à circuler dans les villes et villages situés le long de la ligne du CP. Les agriculteurs et les habitants les utilisent pour régler leurs petites dettes entre eux, les commerçants paient leurs fournisseurs locaux avec les bons et même certains grossistes de Saskatoon les acceptent. Les bons de fromage de LeRoy connaissent un immense succès et la presse s’empare de l’histoire. « Des bons de fromage utilisés comme monnaie », titrait le Saskatoon Star-Phoenix le 27 février 1932. Le Star-Phoenix et le Regina Leader-Post publient tous deux des articles d’une page entière sur la fromagerie et sa « monnaie ».
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Il ne faudra pas attendre longtemps pour que d’autres journaux à travers le pays exploitent l’histoire à fond. Et, comme dans le vieux jeu du téléphone arabe, les titres deviennent de plus en plus fantaisistes à mesure que l’on s’éloigne de la ville. « Financiers débridés », déclare le Windsor Star dans le sud de l’Ontario. « Les agriculteurs de la Saskatchewan créent leur propre monnaie », rapporte le Vancouver Province. « La Saskatchewan s’est dotée d’une monnaie fromage », annonce le magazine américain destiné aux collectionneurs de pièces de monnaie, The Numismatist. « Si les banques ne vous prêtent pas d’argent, fabriquez le vôtre » était une phrase que l’on entendait souvent. Un article d’opinion publié dans le Montreal Gazette avertissait même les banquiers de prendre bonne note de ce qui se passait à LeRoy, « où les agriculteurs apprennent à se passer de vous ».
L’association des producteurs laitiers de LeRoy continuera à émettre des bons pour l’achat de lait jusqu’en 1936, date à laquelle la Dairy Pool, basée à Saskatoon, rachète l’usine. Beaucoup plus importante, la Dairy Pool peut se permettre de payer en espèces toutes ses livraisons de lait : il n’est donc plus nécessaire pour l’usine de LeRoy d’utiliser ses propres coupons. Il semble toutefois que certains bons aient continué à circuler dans la ville pendant plusieurs années. Les archives de l’association montrent qu’en 1941, les administrateurs continuaient à échanger occasionnellement des coupons de fromage émis au cours de la décennie précédente.
Au début des années 1960, cependant, l’usine de LeRoy ne peut plus rivaliser avec le fromage expédié par les grands fabricants de l’est du Canada. L’usine ferme ses portes et l’association des producteurs laitiers de LeRoy est dissoute. Aujourd’hui, seuls un champ verdoyant et une tranchée peu profonde marquent l’emplacement, au nord de la ville, où se trouvait autrefois la petite usine. Mais même aujourd’hui, de nombreux habitants de LeRoy connaissent encore l’histoire d’une époque pas si lointaine où leur « monnaie fromage » valait littéralement son pesant d’or.
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