Les reines du terrain
Le gymnase de l’école secondaire Victoria d’Edmonton était bondé pour les championnats provinciaux féminins de basket-ball de l’Alberta. Des dizaines de partisans enthousiastes de l’équipe locale remplissent tous les sièges disponibles pour voir leurs joueuses affronter une équipe d’étoiles de Wetaskiwin, en Alberta. C’était le 24 mars 1917, et c’était le premier match que l’équipe d’Edmonton disputait sous son nouveau nom : les Commercial Graduates, mieux connues sous le nom d’Edmonton Grads.
À cette époque, les équipes jouaient selon les « règles féminines » : deux attaquantes, deux joueuses au centre et deux en défense. L’équipe locale prend rapidement l’avantage, principalement grâce à la précision des attaquantes Nellie Batson et Ella Osborne, même si les visiteuses ripostent avec des jeux intelligents et des passes précises. À la mi-temps, le score est de 12-7. Wetaskiwin joue très bien au début de la deuxième mi-temps, à tel point que les Grads ne mènent plus que par trois points. En fait, les choses se sont un peu envenimées : la joueuse d’Edmonton Ethel Anderson a commis quatre fautes et a été expulsée du match. Ne voulant pas perdre leur avance, les Grads distancent leurs adversaires dans les dernières minutes grâce à une magnifique démonstration de passes et de tirs. Le score final est de 30-14. La presse a qualifié cette joute de meilleur match de basket-ball « féminin » jamais vu à Edmonton et a souligné que les joueuses s’étaient battues avec autant d’audace que n’importe quel homme.
Près de dix décennies plus tard, l’histoire est sur le point de se répéter. En mai 2026, 30 ans après la création de la Women’s National Basketball Association (WNBA), les Toronto Tempo, première équipe canadienne de la ligue, feront leurs débuts. Mais la WNBA n’est pas la seule ligue professionnelle de basket-ball de la ville. Depuis 2020, la ligue HoopQueens, qui compte quatre équipes, rassemble les meilleures joueuses et offre des matchs compétitifs et un soutien financier aux athlètes féminines pendant une saison de cinq semaines au Humber College, dans le nord-ouest de Toronto.
C’est une nouvelle réjouissante pour les partisans et les joueuses canadiennes, qui ne savent peut-être pas qu’avant même ces développements, Toronto avait déjà produit des équipes féminines de basket-ball victorieuses, bien que non professionnelles. Dans les années 1920 et 1930, les Toronto Lakesides, la Young Women’s Hebrew Association, le Toronto Ladies Athletic Club et les Toronto Maple Leafs se sont toutes disputé le titre canadien féminin. Aucune d’entre elles n’a toutefois réussi à battre les Edmonton Grads, l’équipe de basket-ball féminin la plus titrée de l’histoire du Canada. Entre 1915 et 1940, les Grads ont dominé la compétition au Canada, aux États-Unis et en Europe. Voici leur histoire.
Une aide précieuse
Le directeur John Percy Page (surnommé Percy) a introduit le basket-ball féminin à l’école secondaire McDougall Commercial d’Edmonton en 1914 dans le cadre de ses cours d’éducation physique. À l’époque, ce sport n’existait que depuis 23 ans. Faisant partie de la nouvelle ligue scolaire féminine de la ville, l’équipe de Commercial a battu les trois autres écoles et remporté le championnat. Elle a également dominé le tout nouveau championnat provincial de l’Alberta. Plusieurs élèves qui obtenaient leur diplôme de Commercial et qui faisaient partie de l’équipe voulaient continuer à jouer au basket-ball et ont persuadé M. Page d’entraîner une équipe municipale, qu’elles ont baptisée les Edmonton Commercial Graduates.
Selon les archives de l’équipe (corroborées par des articles de journaux), les Grads ont disputé 428 matchs officiels entre 1915 et 1940, date à laquelle l’équipe s’est dissoute. Les Grads ont perdu très peu de matchs — on cite souvent le chiffre de 20. Cela leur a permis d’obtenir un bilan global de victoires contre défaites de 95 %, ce qui est tout simplement incroyable. À titre de comparaison, les pourcentages de victoires des meilleures équipes actuelles de la WNBA se situent entre 60 et 77 %. Gagnantes perpétuelles du championnat provincial de l’Alberta, des finales de l’Ouest canadien, du championnat canadien, du trophée international Underwood (États-Unis-Canada) et du championnat nord-américain, les Grads étaient presque imbattables. Elles ont également traversé l’océan Atlantique à trois reprises et remporté tous leurs matchs contre des équipes européennes.
Pourquoi les Grads ont-elles connu un tel succès? Au fil des ans, Page et ses assistants ont créé une organisation remarquable qui comprenait plusieurs équipes de relève (les Gradettes juniors, par exemple) et les Boy Grads (avec lesquels elles s’entraînaient), ainsi que de nombreux entraîneurs, des hommes d’affaires locaux et des citoyens éminents d’Edmonton. Les Grads ont fait une publicité sans précédent pour la ville, d’autant plus qu’elles se sont fait connaître aux États-Unis et en Europe. À Edmonton, le Rotary Club et ses membres étaient des partisans très enthousiastes de l’équipe, fournissant à Page des conseils sur les aspects financiers et commerciaux de l’équipe. Lorsque les joueuses cherchaient du travail, elles étaient souvent employées par des Rotariens.
L’équipe était comme une famille multigénérationnelle avec Papa Page à sa tête. Il traitait ses joueuses avec attention et, en retour, exigeait respect et loyauté. Par-dessus tout, lui et sa femme Maude attendaient d’elles qu’elles se comportent en jeunes filles bien élevées dans tous les aspects de leur vie et de leur tenue. Page n’imposait pas de règles de conduite spécifiques, mais donnait l’exemple. Le talent en basket-ball n’était pas en soi un laissez-passer pour devenir membre d’une équipe de l’organisation des Grads.
Au total, les Edmonton Commercial Graduates ont compté 38 membres officiels (depuis l’équipe de 1922, qui a remporté le premier championnat canadien de basket-ball féminin). Ensemble, elles couvraient près de trois générations, la plus âgée étant née en 1899 et la plus jeune en 1922. Bon nombre des membres d’origine des Grads étaient issues de familles ouvrières qui avaient immigré à Edmonton depuis les îles britanniques ou les États-Unis à la recherche d’une vie meilleure. La plupart, cependant, étaient nées au Canada ou même à Edmonton. Toutes sauf deux étaient diplômées de l’école secondaire McDougall Commercial et, en plus de jouer pour les Grads, la majorité d’entre elles occupaient des emplois dans des entreprises locales d’Edmonton en tant que secrétaires, sténographes, employées de bureau et vendeuses, bien que deux d’entre elles soient devenues enseignantes. Après avoir quitté l’équipe, elles ont mené des vies à l’image des femmes de cette époque. Presque toutes se sont mariées, certaines plus d’une fois. La plupart ont eu des enfants, mais quelques-unes n’en ont pas eu. Beaucoup ont vécu longtemps et ont vu leurs petits-enfants, voire leurs arrière-petits-enfants, mais plusieurs sont mortes beaucoup trop jeunes.
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Voyages
Page croyait sincèrement au basket-ball pour les filles et les femmes. Il s’est également rendu compte, à mesure que la réputation des Grads grandissait, qu’elles pouvaient jouer un rôle important dans la promotion de ce sport au Canada, aux États-Unis et en Europe. Heureusement, Edmonton disposait d’une installation qui permettait à Page d’inviter des équipes, notamment américaines, à visiter la ville. Construite en 1913, l’Edmonton Arena était une structure ressemblant à une grange, avec une surface de jeu plus grande que celle du Madison Square Garden de New York et une capacité de 6 000 spectateurs. Au fil des ans, elle a accueilli des expositions de bétail, des salons automobiles, des cirques, des concours de beauté, des compétitions sportives et, bien sûr, des matchs de hockey, la glace étant refaite à chaque hiver. Lorsque les Grads étaient à l’horaire, un plancher en bois spécialement conçu pour accueillir un terrain de basket-ball était placé au milieu de l’aréna. L’équipe a joué pour la première fois dans cette installation en 1923, lorsqu’elle a accueilli les Shamrocks de London, en Ontario, pour les championnats du Dominion. Dès lors, ce fut le théâtre de nombreuses victoires des Grads, mais aussi de quelques défaites, principalement contre des équipes américaines.
Pendant les vacances d’été, les Grads partaient presque toujours en tournée au sud de la frontière. En général, elles affrontaient des équipes formées en entreprise, comme les Favorite Knits à Cleveland ou les Taylor Trunks et les Uptown Brownies à Chicago. Lorsque des équipes similaires venaient à Edmonton, elles recrutaient parfois une ou plusieurs joueuses de haut niveau d’autres équipes dans l’espoir de battre les Grads. Elles étaient rarement victorieuses.
Championnes olympiques?
Parmi les différents récits relatant les exploits des Grads, certains affirment qu’elles ont été championnes olympiques en 1924, 1928, 1932 et 1936. Mais le basket-ball féminin n’est devenu un sport olympique qu’à partir des Jeux de Montréal en 1976, et n’a jamais été un sport de démonstration lors des Jeux olympiques précédents. Cette confusion s’explique en partie par les voyages des Grads en Europe, qui ont coïncidé avec les Jeux d’été de Paris (1924), d’Amsterdam (1928) et de Berlin (1936), ainsi qu’à Los Angeles en 1932. Pourquoi?
En 1923, les Grads d’Edmonton avaient battu trois équipes américaines, dont une qui se disait « championne du monde ». Mais les Grads ne pouvaient pas revendiquer ce titre à moins de battre également une équipe championne d’Europe. Page était au courant des efforts déployés, notamment par les leaders du sport féminin en France, pour obtenir du Comité international olympique (CIO), composé exclusivement d’hommes, d’inclure davantage d’épreuves féminines dans les Jeux d’été. Il a contacté Alice Milliat, dont la Fédération sportive féminine internationale (FSFI) organisait des événements sportifs pour les femmes. Milliat a alors décidé d’inviter les Grads à participer à un tournoi spécial à Paris qu’elle prévoyait organiser en même temps que les compétitions olympiques masculines. La seule condition? Les Grads devaient être officiellement reconnues comme championnes canadiennes par l’Amateur Athletic Union of Canada, ce qui fut fait.
L’équipe a recueilli des fonds et s’est embarquée pour l’Europe en juillet 1924. Elle a affronté des équipes locales à Paris, Strasbourg, Roubaix et Lille, les battant toutes par des scores écrasants. En conséquence, les Grads se sont vues attribuer le titre incontesté de championnes du monde de basket-ball par la FSFI.
En 1928, Milliat invite à nouveau les Grads à participer à une tournée européenne dans le cadre des Jeux d’été à Amsterdam et à défendre leur titre mondial. En juillet et août, l’équipe visite sept pays et dispute neuf matchs, principalement contre des adversaires français. Elle remporte tous ses matchs, souvent avec 60 à 70 points d’avance, et conserve son titre de championne du monde en battant une équipe composée de joueurs vedettes de Paris, Reims et Lyon.
Bien que les Grads se soient rendues à Los Angeles en 1932, elles n’ont jamais foulé le terrain là-bas, car le CIO avait demandé l’arrêt de toute manifestation sportive non indispensable pendant les Jeux. Il semble probable que Page ait décidé de faire ce voyage afin de faire pression sur le CIO pour que le basket-ball féminin soit inclus dans les Jeux olympiques. En 1936, comme elle l’avait fait pour les Jeux olympiques précédents en Europe, Milliat invite les Grads et organise des matchs de démonstration à Londres, Paris, Marseille, Nice, Monte-Carlo, Rome, Florence, Milan et Strasbourg; une fois de plus, elles battent toutes les équipes avec les scores délirants auxquels elles ont habitué les foules. Aux Jeux olympiques de Berlin, les Grads sont autorisées à s’asseoir dans la section réservée aux concurrents et à porter le blazer officiel des Jeux olympiques, car le Comité olympique canadien reconnaît l’équipe comme faisant partie de la délégation canadienne. Malheureusement, Page mourra en 1973 et ne verra jamais le basket-ball féminin devenir un sport olympique.
La fin d’une époque
Dans la soirée du 5 juin 1940, plus de 6 000 partisans dévoués se rassemblent à l’Edmonton Arena pour assister au dernier match des Grads, qui les opposent aux Chicago Queen Anne Aces. Il s’agit du troisième match d’une série de démonstration, et après avoir déjà remporté les deux premiers, les Grads terminent en beauté avec une nouvelle victoire écrasante. Le lendemain soir, la salle de banquet de l’hôtel Corona est bondée, avec quelque 250 invités venus honorer les exploits de l’équipe et marquer sa fin.
Plusieurs raisons expliquent la dissolution des Grads. Le gouvernement fédéral réquisitionne l’Edmonton Arena pour l’entraînement militaire, ce qui rend impossible la programmation de matchs qui, au demeurant, n’attirent plus autant de spectateurs. De plus, on peut désormais écouter les matchs à la radio. La Seconde Guerre mondiale rend les déplacements difficiles, même en Amérique du Nord, et toutes les compétitions internationales ont été annulées. Enfin, Page était un homme très occupé – enseignant, directeur d’école et, plus récemment, politicien provincial – et ne pouvait donc plus consacrer autant de temps à l’équipe qu’auparavant.
En 1950, les Edmonton Grads sont élues meilleure équipe de basket-ball canadienne de la première moitié du siècle par les rédacteurs et commentateurs sportifs dans un sondage de la Presse canadienne. Intronisée à plusieurs temples de la renommée sportive, l’équipe reçoit de nombreuses autres distinctions. Par exemple, une plaque de Parcs Canada « commémorant l’importance historique nationale » des Grads est apposée à l’entrée du stade Commonwealth à Edmonton. Il y a également le parc Edmonton Grads, situé dans le quartier Westmount de la ville. En 2025, le service de transport en commun d’Edmonton a organisé une visite historique en autobus afin que les visiteurs en apprennent davantage sur les joueuses et les entreprises qui les soutenaient, et voir où elles habitaient et jouaient dans la ville.
Mais leur legs est parfaitement résumé par James Naismith, l’inventeur canadien du basket-ball qui, lors du 25e anniversaire des Grads en 1936, a déclaré : [TRADUCTION] « Votre palmarès est sans précédent dans l’histoire du basket-ball. Il n’y a aucune autre équipe que je mentionne plus souvent lorsque je parle de ce sport. Mon admiration ne porte pas seulement sur votre remarquable série de victoires (qui, à elle seule, suffit à vous distinguer dans l’histoire du basket-ball), mais aussi sur votre jeu impeccable, sur votre polyvalence qui vous permet de vous adapter au style de vos adversaires, et plus particulièrement sur votre esprit sportif sans faille. C’est la combinaison de tous ces éléments qui rend votre palmarès si exceptionnel. »
Le basket-ball féminin, en particulier en Amérique du Nord, a beaucoup changé depuis que les Grads dominaient ce sport. La WNBA compte un certain nombre de femmes à des postes d’entraîneurs principaux (près de 50-50 contre zéro dans la NBA) et les équipes sont beaucoup plus diversifiées. De plus, avec les Toronto Tempo, le Canada est de retour dans la course. De grands changements, en effet, mais l’esprit reste le même.
La règle, c’est la règle!
À l’époque des Grads, il existait deux versions des règles du basket-ball : celles pour les femmes et celles pour les hommes. Les femmes étaient limitées aux deux tiers du terrain, ne pouvaient faire que deux rebonds avant de passer le ballon et étaient soumises à d’autres restrictions. Les équipes de l’est du Canada (principalement l’Ontario et le Québec) avaient adopté les règles féminines, tandis que l’ouest du Canada, les règles masculines. L’entraîneur des Grads, Page, préférait de loin les règles masculines, comme les équipes américaines qui venaient à Edmonton. Lorsque les Grads se rendaient dans l’Est, elles devaient généralement jouer selon les règles féminines, et parfois, les matchs se jouaient en version moitié règles féminines et moitié règles masculines!
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