Ami ou ennemi?

Les menaces d’annexion américaines remontent à l’époque coloniale — mais les Canadiens ont toujours résisté à cette « conquête pour la liberté »
Écrit par Madelaine Drohan et illustré par Sébastien Thibault Mis en ligne le 2 mai 2025

« La voix unanime du continent est : le Canada doit être à nous, le Québec doit être pris. » 

C’est ce qu’a déclaré John Adams, futur père fondateur des États-Unis, dans une lettre datée de février 1776 adressée à James Warren, un compagnon rebelle du Massachusetts. À l’époque, une armée issue des colonies américaines occupait Montréal et Trois-Rivières et assiégeait la ville de Québec. S’ils étaient parvenus à s’emparer de Québec, siège du pouvoir de ce qui formait alors une colonie britannique, les rebelles auraient alors été en bonne voie de satisfaire un désir que les Anglais des Treize Colonies nourrissaient depuis que leurs ancêtres avaient posé le pied en Amérique du Nord : le contrôle du continent. 

Adams ne se rendait pas compte, alors qu’il écrivait sa lettre, que la tentative lancée par la jeune république américaine pour libérer le Canada de la domination britannique était déjà pratiquement perdue. Une attaque désespérée contre la ville de Québec, menée lors d’une tempête de neige le 31 décembre 1775, avait lamentablement échoué. Le général rebelle en chef, Richard Montgomery, fut fauché par des mitrailles, provoquant la fuite de ses hommes. Son commandant en second, Benedict Arnold, fut blessé alors qu’il menait une attaque distincte. Plus de 300 des hommes d’Arnold furent capturés par les forces de défense composées de soldats britanniques de carrière et de Canadiens français et anglais. Les troupes américaines restantes, mal vêtues pour affronter le rude hiver nordique et décimées par la variole, tinrent bon jusqu’au printemps. L’arrivée, le 6 mai, de navires de guerre britanniques sur le fleuve Saint-Laurent les poussa à battre en retraite précipitamment, abandonnant derrière eux vivres, armes et camarades blessés. 

Ce n’était ni la première ni la dernière fois que les habitants des Treize Colonies cherchaient à conquérir le Canada, un territoire aux contours flous qui apparut pour la première fois sur les cartes européennes au milieu du 16e siècle. Ses frontières s’étendaient et se rétrécissaient selon qui dessinait la carte et à quelle époque, mais son cœur restait la région longeant le fleuve Saint-Laurent, entre Québec et Montréal. 

Depuis que la France a commencé à envoyer des colons au Canada au début du 17e siècle pour fonder la Nouvelle-France, ces derniers sont entrés en conflit avec les colons anglais des Treize Colonies — aujourd’hui les États de la côte est américaine : le New Hampshire, le Massachusetts, le Connecticut, le Rhode Island, New York, le New Jersey, la Pennsylvanie, le Delaware, le Maryland, la Virginie, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud et la Géorgie. 

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S’ensuivirent deux siècles de guerres sanglantes, d’attaques et de contre-attaques, de villages incendiés et de colons massacrés, qui se poursuivirent — après une brève accalmie — même après que le Canada soit passé du contrôle de la France à celui de Grande-Bretagne en 1763. Les deux camps enrôlèrent les Premières Nations comme alliés, exploitant les rivalités existantes et en créant de nouvelles. Les combats prendront finalement fin après la guerre de 1812, laissant les deux camps méfiants l’un envers l’autre. La planification d’une nouvelle invasion américaine se poursuivra des deux côtés de la frontière jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. 

Les Canadiens, habitués depuis au calme relatif des relations bilatérales, pourraient être surpris par cette histoire marquée par les conflits. Plusieurs générations de politiciens nous ont assuré que les Américains étaient nos meilleurs amis et alliés, et nous ont rappelé que les deux pays partageaient la plus longue frontière non défendue au monde. Bercés par ce refrain, les Canadiens ont pu ignorer la menace existentielle que représente le fait de vivre aux côtés des États-Unis, un pays plus peuplé, plus puissant et périodiquement expansionniste. Les menaces répétées du président américain Donald Trump de faire du Canada le 51e  État ont mis fin brutalement à cette illusion collective. 

Pour se préparer à un avenir incertain, les Canadiens devraient réfléchir aux tentatives passées de nos voisins du sud pour conquérir le Canada. Il y a des leçons à en tirer. Les tentatives sérieuses se répartissent en trois catégories qui se recoupent : celles inspirées par les rivalités impériales mondiales; celles motivées par le désir des colons anglais d’étendre leur territoire; et celles où les dirigeants américains entendaient poursuivre ce qu’ils considéraient comme leur « destin manifeste », soit occuper le continent et contrôler l’hémisphère. 

Lors des premières attaques, la conquête de territoires en Amérique du Nord s’inscrivait dans un conflit mondial plus vaste impliquant de multiples lieux et acteurs. Les habitants européens s’identifiaient généralement comme anglais ou français et suivaient les directives lancées à Londres ou à Versailles. Si l’Angleterre et la France étaient en guerre, leurs colons en Amérique du Nord l’étaient aussi. 

La première attaque répertoriée contre des colons français eut lieu en 1613, lorsqu’un navire de la colonie anglaise de Virginie ouvrit le feu sur un petit groupe d’hommes qui tentaient de fonder une colonie à Saint-Sauveur, aujourd’hui dans le Maine. Chaque groupe brandissait une charte royale de son roi respectif pour étayer ses revendications sur un territoire alors occupé par les Autochtones. Aucune des deux parties ne reconnaissait la légitimité de la revendication de l’autre. Les Virginiens capturèrent les Français, mais finirent par les relâcher en leur signifiant que toute la côte Est, avec ses riches pêcheries et son commerce de fourrures, appartenait au roi d’Angleterre. 

Le régime français au Canada aurait pu prendre fin en 1629 lorsqu’une expédition menée par les corsaires britanniques David, Lewis et Thomas Kirke s’empara de la ville de Québec et captura son fondateur, Samuel de Champlain. Mais le roi Charles 1er d’Angleterre connaissait des difficultés financières. Le roi décida en 1632 de restituer le territoire conquis en échange de la seconde moitié de la dot que le roi de France, Louis XIII, avait promise lorsque Charles épousa sa sœur, la princesse Henriette-Marie. 

Des assauts déterminés suivirent en 1690 et 1711, menés en grande partie par des colons anglais lassés des raids brutaux et sanglants menés par les Français et leurs alliés des Premières Nations contre les colonies frontalières de New York et du Massachusetts. William Phips, futur gouverneur de la colonie de la baie du Massachusetts, remonta le fleuve Saint-Laurent en 1690 avec l’intention de s’emparer de la ville de Québec. Il était accompagné de 2 000 miliciens du Massachusetts. Il échoua, mais réussit à s’emparer de Port-Royal, une colonie française située dans la baie de Fundy. Une opération bien plus importante, menée en 1711 et mobilisant environ 4 000 soldats britanniques, marins et miliciens coloniaux, se solda par un désastre lorsqu’une tempête précipita les navires sur les rochers près de l’île d’Anticosti, dans le golfe du Saint-Laurent, causant la mort de plus de 800 personnes. L’amiral anglais de la flotte annula l’attaque et fit demi-tour vers son pays. 

Les colons anglais remportèrent un succès partiel en 1745, lorsqu’une force combinée d’environ 4 000 hommes venus du Connecticut, du Massachusetts et du New Hampshire s’empara de la forteresse française de Louisbourg, sur l’île du Cap-Breton. Louisbourg était un butin de choix. Elle se trouvait à l’embouchure du golfe du Saint-Laurent, gardant la porte d’entrée du Canada, possiblement la prochaine cible. William Shirley, gouverneur du Massachusetts, avait déclaré à ses supérieurs à Londres que « réduire », c’est-à-dire s’emparer de Louisbourg, couperait la navigation française vers le Canada et « conduirait probablement, en peu de temps, à une facile attrition de ce pays ». La prise du Canada, affirmait Shirley, « donnerait aux sujets de Sa Majesté l’ensemble du commerce des fourrures, actuellement détenu par les Français du Canada, et ferait d’eux les maîtres d’un territoire entier s’étendant sur environ mille huit cents milles le long de la côte maritime (de la Géorgie jusqu’à Terre-Neuve) ». Il dut mettre son rêve en suspens lorsque la Grande-Bretagne rendit Louisbourg à la France dans le cadre d’un traité de paix de 1748. 

Le dernier acte de la lutte impériale pour le Canada eut lieu pendant la guerre de Sept Ans, un conflit mondial impliquant cinq pays européens et leurs colonies d’outre-mer. En 1760, une force coloniale britannique s’empara de Montréal, rendant la chute de la Nouvelle-France pratiquement inévitable. La ville de Québec était tombée l’année précédente lors de la célèbre bataille des Plaines d’Abraham. Lors de la signature du traité de Paris en 1763, la France quitta l’Amérique du Nord avec un certain soulagement. Son principal négociateur, Étienne François, duc de Choiseul, avait déclaré à la Grande-Bretagne dès le début des pourparlers de paix qu’elle pouvait avoir le Canada — la France préférant conserver la Guadeloupe, île des Caraïbes riche en sucre. Les autorités françaises partageaient l’avis de l’écrivain Voltaire selon lequel la colonie du nord n’était rien de plus que « quelques arpents de neige ». 

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La joie des Américains de voir le Canada devenir une colonie britannique fut de courte durée. L’Acte de Québec de 1774 indiquait clairement que le territoire français conquis ne ressemblerait pas aux Treize Colonies. Il conserverait sa propre religion et ses propres lois, ainsi que des frontières calquées sur celles du régime français, lorsque la Nouvelle-France s’étendait le long de la vallée du Saint-Laurent et comprenait les terres entourant les Grands Lacs. 

Tolérer la pratique du catholicisme était un anathème pour les colons anglais, majoritairement protestants. « N’avez-vous pas le sang qui se glace à l’idée qu’un parlement anglais puisse adopter une loi visant à établir un pouvoir arbitraire et à instaurer le catholicisme dans un pays aussi vaste? », demandait le jeune révolutionnaire Alexander Hamilton dans A Full Vindication of the Measures of Congress, son pamphlet de 1774 protestant contre les mesures britanniques. Ils avaient également du mal à comprendre pourquoi les Canadiens français n’étaient pas séduits par leurs systèmes de gouvernance et juridiques, notamment le procès devant jury et l’habeas corpus, destinés à empêcher les détentions illégales. Le désir des Américains de voir tout le monde adopter leurs systèmes a des racines profondes. 

Mais ce qui irritait vraiment les spéculateurs fonciers et les colons en herbe, c’était que la Grande-Bretagne voulait confiner les Treize Colonies au territoire situé entre l’océan Atlantique et les Appalaches. Avant la conquête britannique, les colons avaient combattu les Français pour le territoire contesté à l’ouest des Appalaches. Ils devaient à présent se battre contre la Grande-Bretagne. Ils ajoutèrent ce différend à leur liste croissante de griefs contre le gouvernement britannique, qui finira par déclencher leur révolte. 

En 1774, à la suite de l’Acte de Québec, les délégués d’un congrès à Philadelphie lancèrent une invitation maladroite aux « habitants de la province de Québec » pour qu’ils se joignent à eux dans leur lutte contre le gouvernement britannique. Cette invitation faisait partie d’un long discours sur les droits auxquels les Canadiens français pouvaient prétendre en tant qu’« Anglais libres » — droits qu’ils obtiendraient s’ils se joignaient à la lutte américaine contre le gouvernement britannique. « Vous êtes un petit peuple, comparé à ceux qui vous invitent à bras ouverts à rejoindre leur communauté », disait la lettre. Elle leur suggérait de réfléchir à leur sort éventuel : 
« que tout le reste de l’Amérique du Nord soit votre ami inébranlable, ou votre ennemi invétéré ». S’ils savaient ce qui était bon pour eux, ils se laisseraient « conquérir pour accéder à la liberté ». 

Lorsque les Canadiens français, qui représentaient plus de 95 % de la population non autochtone du Canada, restèrent muets face à cette invitation et aux suivantes, les Américains décidèrent d’envahir le Canada à la fin de l’été 1775. Leur prétexte? La Grande-Bretagne se préparait à lancer une attaque contre les États-Unis depuis le nord, en utilisant les Canadiens et leurs alliés des Premières Nations. La Grande-Bretagne aurait pu donner suite à cette menace, mais comme Guy Carleton, gouverneur britannique de la province de Québec, le confia à ses supérieurs londoniens en juin : « Nous sommes tout aussi mal préparés à l’attaque qu’à la défense; pas six cents soldats de base aptes au service sur toute l’étendue de ce grand fleuve, pas un navire armé, pas de place forte; l’ancienne force provinciale est affaiblie et réduite en miettes. » 

L’invasion de 1775-1776 a échoué en raison de renseignements insuffisants, d’un manque de fonds, de vivres et d’équipement, de l’opposition du clergé canadien-français et d’une épidémie de variole. Les projets visant à tenter une nouvelle invasion pendant la Révolution américaine ne sont jamais sortis des cartons, car les Américains étaient occupés à repousser les attaques britanniques plus près de chez eux. Le traité de Paris de 1783, qui mit fin à la révolution, reconnaissait l’indépendance américaine. Mais il n’attribua pas le Canada, la Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve ou l’île Saint-Jean (l’actuelle Île-du-Prince-Édouard) aux États-Unis, malgré une tentative de dernière minute du négociateur américain Benjamin Franklin pour obtenir ces colonies britanniques. Une partie de la frontière canado-américaine que Trump souhaite effacer — le tronçon situé entre l’océan Atlantique et l’extrémité ouest du lac Supérieur — a été convenue par les négociateurs américains Franklin, John Jay et John Adams, ainsi que par le négociateur britannique David Hartley, lors de ces pourparlers de paix. 

Les historiens se demandent encore si la guerre de 1812, qui a acquis un statut mythique au Canada en tant que victoire de la milice canadienne, était véritablement conçue comme une guerre de conquête. Alexander Smyth, l’un des généraux envahisseurs, semblait le penser lorsqu’il a déclaré à ses troupes qu’elles allaient pénétrer dans un pays « qui doit devenir l’un des États-Unis ». Les diplomates britanniques qui négociaient l’accord de paix à Gand en 1814 étaient clairement d’accord. « Il est de notoriété publique dans le monde entier que la conquête du Canada et son annexion permanente aux États-Unis constituaient l’objectif déclaré du gouvernement 
américain », écrivirent-ils à leurs homologues américains. 

D’autres pensent pourtant que les dirigeants américains cherchaient simplement à forcer la Grande-Bretagne à cesser d’enlever d’anciens marins britanniques sur les navires américains, et à commencer à évacuer les postes militaires situés sur ce qui était désormais le territoire américain au sud des Grands Lacs. 

Dans son livre The Picky Eagle: How Democracy and Xenophobia Limited U.S. Territorial Expansion, l’historien Richard Maass soutient que les États-Unis ne voulaient pas annexer le Canada ou le Mexique, car cela aurait signifié de partager son autonomie gouvernementale avec une race étrangère qui « corromprait les États-Unis plutôt que de les améliorer ». De telles annexions auraient également rompu l’équilibre précaire entre les États du Nord, opposés à l’esclavage, et ceux du Sud, favorables à l’esclavage. On retrouve des échos de son argument sur le maintien de l’équilibre dans l’affirmation plus récente selon laquelle l’intégration du Canada au sein des États-Unis profiterait au Parti démocrate. Le traité de paix de 1814 a maintenu les frontières d’avant-guerre. 

« Sans la main de fer de l’Angleterre sur nous, nous n’aurions pas aujourd’hui une existence distincte. » 

— Thomas D’Arcy Mcgee, 1865

Quelles que soient les intentions américaines, l’invasion de 1812 a laissé aux dirigeants politiques canadiens la crainte persistante que ce ne soit qu’une question de temps avant que les Américains ne tentent à nouveau leur chance. Des alertes se sont multipliées au lendemain de ces événements. Les rébellions du Haut-Canada et du Bas-Canada en 1837 et 1838 ont fourni aux dirigeants américains une occasion d’exploiter ce que certains considéraient comme un républicanisme croissant au Canada. Des attaques isolées eurent lieu le long de la frontière, menées par des membres de sociétés secrètes américaines appelées Hunters’ Lodges, mais aucune n’avait reçu l’aval officiel du gouvernement américain. Finalement, ces rébellions échouèrent. 

Sur la côte ouest, le différend avec la Grande-Bretagne au sujet du territoire de l’Oregon — la région située entre l’océan Pacifique et les Rocheuses, s’étendant de la frontière nord du Mexique à la frontière sud de l’Alaska russe — présente une autre occasion. La Grande-Bretagne et les États-Unis avaient convenu en 1818 d’étendre la frontière nord des États-Unis vers l’ouest le long du 49e parallèle, depuis le Lac des Bois, dans l’actuel Ontario, jusqu’aux Rocheuses. Au-delà des montagnes, cependant, la frontière restait indéfinie. John O’Sullivan, journaliste et partisan de l’annexion, résuma l’état d’esprit populaire aux États-Unis lorsqu’il écrivit en 1845 que l’Oregon était américain « en vertu de notre destin manifeste de couvrir le continent attribué par la Providence pour le libre développement de nos millions d’habitants qui se multiplient chaque année ». Heureusement pour le Canada, les Américains étaient occupés, dans les années 1840, à annexer le Texas, ainsi que les territoires mexicains situés entre le Texas et l’océan Pacifique. Au lieu d’entrer en guerre, ils négocièrent en 1846 avec la Grande-Bretagne le partage du territoire de l’Oregon, créant ainsi la frontière qui existe encore aujourd’hui. 

La guerre de Sécession, et surtout ses conséquences, provoquèrent une nouvelle vague d’inquiétude. Les troupes américaines, lourdement armées et aguerries, allaient-elles se diriger vers le nord? Le Canada leur avait fourni le prétexte idéal en fermant les yeux sur les Confédérés qui se réfugiaient dans la colonie britannique et l’utilisaient comme base pour lancer des attaques vouées à l’échec contre les États-Unis, dont une contre St. Albans, dans le Vermont, en 1864. La Fenian Brotherhood — composée de radicaux irlandais-américains qui voulaient conquérir le Canada soit pour détourner les troupes britanniques et faciliter un soulèvement irlandais, soit pour le prendre en otage jusqu’à ce que la Grande-Bretagne libère l’Irlande — était active à cette époque. Si certains dirigeants politiques américains exprimaient de la sympathie pour la cause feniane, ils étaient davantage préoccupés par la tâche dantesque visant à réparer leur union brisée et à acheter l’Alaska à la Russie en 1867. Le gouvernement américain était également réticent à provoquer une confrontation avec la Grande-Bretagne, qui aurait pu mettre en péril leurs relations commerciales. 

La Résistance de la rivière Rouge en 1869-1870 a conduit certains États du nord à réclamer l’annexion de la colonie de la rivière Rouge à Fort Garry (plus tard Winnipeg). L’assemblée législative du Minnesota a adopté une résolution en mars 1868 exprimant son regret que le territoire situé entre le Minnesota et l’Alaska — cédé à la Compagnie de la Baie d’Hudson par la Couronne britannique en 1670 sans le consentement de ses habitants autochtones — soit sur le point de faire partie du Dominion du Canada. Les législateurs ont déclaré qu’ils se « réjouiraient » si, au contraire, ce territoire venait à faire partie des États-Unis. Deux ans plus tard, Zachariah Chandler, sénateur du Michigan, exhortera le Congrès à entamer des négociations avec Winnipeg en vue d’une annexion. Ces appels resteront sans suite. 

La dernière fois que le Canada s’est activement préparé à une guerre avec les États-Unis, c’était en 1895, lorsqu’un obscur différend concernant la frontière entre le Venezuela et la Guyane britannique a conduit le président américain Grover Cleveland à brandir la menace d’une guerre. Le Canada, dont la politique étrangère était encore décidée en Grande-Bretagne, était la cible la plus proche. Le gouvernement canadien a rapidement commandé à la Grande-Bretagne 40 000 fusils, 2 300 carabines, 24 canons de campagne et quelques mitrailleuses Maxim pour la milice. Les deux parties feront marche arrière avant que les premiers coups de feu ne soient tirés. 

Pourtant, encore dans les années 1940, certains dirigeants politiques canadiens étaient convaincus que les États-Unis attendaient simplement leur heure. Le premier ministre Mackenzie King confia à un ami après la Seconde Guerre mondiale que l’objectif secret de tous les dirigeants américains, y compris Franklin Roosevelt, qui fut président de 1933 à 1945, était de dominer le Canada et, à terme, de s’emparer du pays. Si cela est vrai, Trump n’est pas une aberration, mais s’inscrit dans une longue tradition de la pensée politique américaine.

Le Canada a survécu aux menaces et aux invasions américaines pour des raisons qu’il serait difficile de reproduire aujourd’hui, à l’exception peut-être des divisions internes aux États-Unis. Les caprices de la couronne et les jeux politiques entre les puissances coloniales européennes ont été des facteurs importants à l’époque; bien plus tard, la présence britannique au Canada a probablement tempéré les envies américaines de s’emparer de la colonie aux moments opportuns. 

« Ils convoitaient la Floride, et ils s’en sont emparés; ils convoitaient la Louisiane, et ils l’ont achetée; ils convoitaient le Texas, et ils l’ont volé; puis ils ont provoqué une guerre avec le Mexique, qui s’est terminée par l’acquisition de la Californie », a déclaré le parlementaire irlando-canadien Thomas D’Arcy McGee à la Chambre des communes en 1865, lors des débats précédant la Confédération. « Ils prétendent parfois mépriser ces colonies, les jugeant indignes de leur ambition; mais sans la main de fer de l’Angleterre sur nous, nous n’aurions pas aujourd’hui une existence distincte. » 

Un rapport rédigé par des stratèges militaires russes en 1887 examinait le chemin de fer Canadien-Pacifique sous l’angle de sa capacité à acheminer des troupes britanniques vers le Pacifique pour affronter les Russes, même si la plupart des forces britanniques avaient quitté le Canada en 1871. Deux analyses de la situation militaire le long de la frontière canado-américaine, rédigées en 1888 et 1890 par des officiers militaires américains, prenaient également en compte la participation de la marine britannique et d’autres forces militaires dans toute confrontation future. 

Les préoccupations américaines ont également aidé le Canada à survivre, car d’autres objectifs prenaient souvent le pas. Les Américains ont envoyé une force faible et mal équipée au Canada en 1775-1776, car ils avaient besoin de la plupart de leurs troupes, de leur argent et de leur équipement pour protéger les Treize Colonies. Dans les années 1840, le Texas, le Mexique et la Californie ont exercé une attraction plus forte sur leurs instincts expansionnistes. Ce n’est pas que les dirigeants américains ne voulaient pas ajouter le Canada à leur union, c’est simplement qu’ils voulaient d’autres territoires de manière plus pressante. 

Des problèmes intérieurs, tant réels qu’anticipés, ont probablement contrecarré certains projets d’annexion, en particulier après la guerre civile, lorsque l’intégration du Canada à l’Union risquait de rompre le fragile équilibre entre les États du Nord et ceux du Sud. Enfin, il existe aux États-Unis une tendance à penser que les Canadiens finiront par voir la lumière et se joindront à eux sans qu’il soit nécessaire de les y contraindre. Cette « théorie de l’empire par maturation naturelle » est apparue dès les années 1850, comme l’écrit l’historien Reginald Stuart dans son ouvrage United States Expansionism and British North America, 1775-1871. Ses partisans estiment que le temps joue en leur faveur. 

Le plus important de ces facteurs, la présence britannique au Canada, n’est plus d’actualité. Les liens du Canada avec la Grande-Bretagne se sont affaiblis au point qu’il n’est plus certain que la Grande-Bretagne nous soutiendrait si Trump décidait de recourir à la force militaire. Le meilleur espoir du Canada est que l’un des nombreux feux allumés par Trump se transforme en un brasier qui accaparera toute son attention. Il a l’embarras du choix, notamment l’affaiblissement de l’économie américaine par les droits de douane et les menaces tarifaires; la déstabilisation de l’Europe par son mépris pour l’Ukraine et ses éloges à l’égard du président russe Vladimir Poutine; et l’effondrement possible du gouvernement américain à la suite des coupes chaotiques dans le financement et les effectifs. 

La crainte de créer un déséquilibre interne, non pas entre les États mais entre républicains et démocrates, pourrait également retenir Trump. Ou bien — et ce n’est pas souhaitable — il pourrait décider de s’en prendre d’abord au Groenland ou au canal de Panama. 

Il reste la possibilité, aussi lointaine qu’elle puisse paraître au début de l’année 2025, que ce président imprévisible aux ambitions impériales décide que l’annexion du Canada aux États-Unis consolidera sa place dans l’histoire. Il semble convaincu, malgré toutes les preuves du contraire, que les Canadiens souhaitent devenir Américains. Il en allait de même pour les délégués du Congrès lorsqu’ils lancèrent leur première invasion en 1775. Les paroles d’Adams, fervent partisan de cette tentative, pourraient servir d’avertissement au président actuel. « Hélas, le Canada, se lamentait-il auprès d’un ami après l’échec de l’invasion en 1776. Nous n’avons trouvé que honte et malheur dans cette région. » 


Événements marquants dans les relations entre le Canada et les États-Unis

1775

Une force américaine tente, sans succès, de prendre la ville de Québec dans le cadre d’un plan visant à annexer le Canada.


1812-1815

Les États-Unis attaquent le Canada dans le cadre de la guerre de 1812, qui se solde par une impasse.


1837 et 1838

Malgré les rébellions au Haut-Canada et au Bas-Canada, le républicanisme ne parvient pas à s’imposer en Amérique du Nord britannique.


1869-1870

La résistance de la rivière Rouge suscite, dans certains États du nord, des appels à l’annexion de la colonie de la rivière Rouge.


1938

Le pont des Mille-Îles, qui enjambe le fleuve Saint-Laurent, est inauguré, reliant le Canada aux États-Unis.


1965

Le Pacte automobile Canada-États-Unis conduit à l’intégration des industries automobiles au sein d’un marché commun.


1994

L’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entre en vigueur.


2025

Le président américain Donald Trump exprime son souhait de faire du Canada le « 51e  État ».

Cet article est paru dans le numéro juin-juillet 2025 du magazine Canada’s History.

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