Le village mystérieux

Avant Montréal, il y avait Hochelaga – Une communauté agricole du 16e Siècle qui a mystérieusement disparu.

Par Darren Bonaparte

9 mai 2017

Woodcut
En 1535, l’explorateur français Jacques Cartier et son équipage sont les premiers Européens à fouler le sol de l’île de Montréal. Ils y trouvent un village de plus de mille personnes, impatientes de rencontrer les nouveaux arrivants. Sa description de ce qu’il voit fascine les lecteurs depuis près de 500 ans :

« Et au milieu de ces champs se tient le village d’Hochelaga, près d’une montagne, dont les pentes sont fertiles et cultivées. De son sommet, on peut voir une immense partie du territoire. Nous avons appelé cette montagne Mont-Royal.

Le village est circulaire et est entièrement enclavé par une palissade de bois en trois sections, comme une pyramide… Le village compte une cinquantaine de maisons, mesurant une cinquantaine de pas de longueur et de 12 à 15 pas de largeur, faites entièrement de bois et couvertes de grands morceaux d’écorce aussi larges qu’une table, habilement disposés selon leur art. À l’intérieur de ces maisons, on aperçoit plusieurs chambres et pièces et au milieu, un grand espace sans plancher, où l’on allume le feu et où les résidants se réunissent. »

En février 2015, le photojournaliste Robert Galbraith fait cesser les travaux de construction d’un grand immeuble au centre-ville de Montréal. Il craint en effet que les ouvriers, creusant le sol pour installer un réseau d’égouts, ne détruisent Hochelaga, le village iroquois visité par Cartier. Alors que les archéologues se mettent au travail, les médias s’intéressent au mystère entourant ce village.

Cartier ne retrouve aucune trace du village ou de ses habitants lorsqu’il retourne dans la région, en 1541. Même constat pour Samuel de Champlain, le prochain explorateur à atteindre l’île, en 1608. Sir John William Dawson pensait l’avoir trouvé, au sud de la rue Sherbrooke, entre les rues Mansfield et Metcalfe dans les années 1860. Au début des années 1970, les archéologues James Pendergast et Bruce Trigger étudient des artefacts, mais sont incapables de confirmer que le site Dawson était en fait le village aux 50 maisons longues décrit par Cartier.

La découverte de lieux de sépulture et d’artefacts près du site Dawson en 2015 éveille l’intérêt du public sur le mystère de l’emplacement d’Hochelaga. Mais ce n’est pas le seul mystère qui entoure ce lieu. En effet, nous sommes toujours perplexes au sujet de ses habitants. Qui étaient-ils et que sont-ils devenus?

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Les réponses ont tardé à venir. Au 19e siècle, lorsque l’archéologie n’en était qu’à ses premiers balbutiements, les savants croyaient que les habitants d’Hochelaga étaient des Hurons ou des Mohawks. Il est apparu par la suite évident qu’il s’agissait d’un groupe distinct, malgré des similitudes dans le langage et la culture. Il pourrait y avoir eu jusqu’à 25 nations de ces « Iroquoiens du Saint-Laurent », éparpillés le long du fleuve, du lac Ontario jusqu’en aval de Québec.

Ce qu’il est advenu des Iroquoiens du Saint-Laurent est une autre histoire. Selon de nombreux récits populaires, ils disparurent sans laisser de trace, une troublante version canadienne de la colonie perdue de Roanoke (Roanoke était une colonie anglaise du 16e siècle établie sur une île située aujourd’hui au large de la Caroline du Nord). Mais avant de reléguer le peuple d’Hochelaga au monde des légendes, telles que Bigfoot ou les OVNIS, certaines preuves laissent entendre qu’il aurait été assimilé par des tribus avoisinantes (ce qui fut sans doute également le cas des colons de Roanoke).

Certains disent que Cartier et ses hommes auraient introduit des maladies qui affiaiblirent les habitants, les rendant vulnérables à leurs ennemis. Certains furent faits prisonniers ou trouvèrent refuge chez des nations alliées. En 1998, Pendergast a avancé l’hypothèse selon laquelle Hochelaga aurait cessé d’exister entre 1541 et 1603, probablement vers 1580.

Selon les Relations des Jésuites, certains habitants d’Hochelaga étaient encore présents à Montréal bien après leur dispersement. En 1642, des colons français rencontrèrent certains d’entre eux et découvrirent leur histoire lors d’un grand festival religieux tenu le 15 août. Le frère Barthélemy Vimont écrit :

« Nous avons visité la grande forêt qui couvre l’île; après avoir été mené jusqu’à la montagne qui lui donne son nom, deux Sauvages firent une pause à son sommet et nous expliquèrent que leur peuple appartenait à la nation qui avait déjà vécu sur cette île.

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Ensuite, étendant les mains vers les collines que l’on aperçoit à l’est et au sud de la montagne, ils nous montrèrent les lieux où se trouvaient des villages habités par de nombreux Sauvages. “Les Hurons, qui étaient alors nos ennemis, chassèrent nos ancêtres de ce pays. Certains partirent en direction des Abnaquiois, d’autres vers le pays des Iroquois, et d’autres trouvèrent refuge chez les Hurons et devinrent des membres de leur tribu. Et c’est ainsi que cette île fut graduellement désertée”. »

On a trouvé des traces des Iroquois du Saint-Laurent, sous la forme de poteries et de pipes, lors d’excavations menées dans des villages hurons, mohawks, oneidas, onondagas et abenakis. Ces découvertes semblent confirmer les paroles de ces guides datant de 1642.

Des membres de chacune de ces nations se seraient installés de façon permanente dans la vallée du Saint-Laurent. Certains vé- curent à la Mission de la Montagne pendant un certain temps, un lieu fondé par les Sulpiciens sur l’île de Montréal, en 1676. Des tours de pierre furent bâties en 1694 à cet endroit surplombant la rue Sherbrooke, à un peu plus d’un kilomètre du site archéologique que serait peut-être Hochelaga.

On a peut-être établi un lien entre les habitants d’Hochelaga et les Ononchataronons, une bande algonquine qui vivait le long de la rivière Nation sud, dans l’est de l’Ontario, au 17e siècle. Les membres de cette tribu affirment qu’ils étaient les premiers occupants de l’île de Montréal et des grandes étendues de terres des deux côtés du fleuve Saint-Laurent. Selon les Relations des Jésuites, les Français les auraient convaincus de coloniser l’île à nouveau en 1646, mais ils se dispersèrent peu de temps après, cédant à la menace des Iroquois. Le prêtre jésuite et historien, Pierre François Xavier de Charlevoix, visita la région en 1721 et constata que les Ononchataronons n’existaient plus.

On trouve d’autres indices sur la rive sud du Saint-Laurent, là où se trouvent les Mohawks de Kahnawà:ke. La tradition orale de cette communauté les relie également à l’île de Montréal. Le terme mohawk pour désigner l’île est Tiohtià:ke, « là où les peuples se dispersent ». Est-ce que l’origine de ce mot pourrait avoir quelque chose à voir avec le sort des habitants d’Hochelaga?

Alors que les archéologues continuent de fouiller les entrailles des rues de Montréal, peut-être que de nouvelles découvertes nous aideront à faire la lumière sur les Amérindiens d’Hochelaga.

Darren Bonaparte est un auteur mohawk à qui l’ont doit l’ouvrage Creation and The Living History of the Iroquois and A Lily Among the Thorns: The Mohawk Repatriation of Kàteri Tekahkwí:tha. Il a également créé The Wampum Chronicles, un site Web sur l'histoire des Haudenosaunee.

Cet article est paru dans le numéro avril-mai 2017 du magazine Canada’s History.

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