Fous, ivres ou méchants?

par Marie-Aimée Cliche, published by Boréal, 2011, 24,95$

Reviewed by Jade Cabana

28 octobre 2011

À l’été 2011, le procès hautement médiatisé de Guy Turcotte, reconnu non criminellement responsable du meurtre de ses deux enfants, a fortement ébranlé le Québec. Durant plusieurs semaines, les médias furent inondés de messages de sympathie envers les enfants et la mère, mais également d’incompréhension envers le geste et surtout la décision du jury. Le phénomène des filicides n’est toutefois pas nouveau au Québec et l’étude des archives judiciaires et des sections « faits divers » des journaux nous montre l’antériorité des meurtres en contexte familial. C’est dans cette optique que Marie-Aimée Cliche, chargée de cours au Département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal, nous présente son ouvrage Fous, ivres ou méchants ? Les parents meurtriers au Québec, 1775–1965, paru aux éditions du Boréal en 2011.

Ayant déjà abordé le sujet de la violence envers les enfants dans son ouvrage Maltraiter ou Punir ? La violence envers les enfants dans les familles québécoises, 1850-1969 publié en 2007, elle dépeint cette fois l’évolution des formes de filicides et s’intéresse particulièrement à la progression des connaissances médicales et médico-légales sur la folie, et ce, sur une période de près de 200 ans. La frontière séparant l’histoire de la folie de l’histoire à proprement parler du crime de filicide reste ici perméable et nous amène parfois à la limite de la psychiatrie et de la psychologie. Son ouvrage séparé en quatre grandes périodes regroupe l’analyse de 140 affaires de filicides au Québec s’étant déroulées entre 1775 et 1965, en plus d’ajouter 688 autres affaires issues du reste du Canada et de l’extérieur du pays. Malgré son désir de s’éloigner d’un traitement strictement statistique de ses sources, l’auteure nous fournit quand même plusieurs données dans son premier chapitre afin de mieux visualiser la répartition géographique, temporelle et sociale des causes étudiées. Cette introduction nous permet également d’émettre quelques constats, dont le caractère très féminin de ce crime, plus souvent commis par les mères biologiques que par les pères (p. 15).

Son deuxième chapitre, « Ignorance ou indifférence ? », portant sur la période entre 1775 et 1875 est bien mince et ne représente que 24 pages sur l’ensemble des 274 que compte le livre. Cette disproportion de l’information est expliquée en partie par Marie-Aimée Cliche par le manque de sources liées à cette période et à la dureté des conditions de vie de l’époque (p. 63). Or, il aurait justement été intéressant de pousser davantage cette réflexion et d’élaborer davantage sur cette absence de sources. S’agit-il simplement d’une destruction manuelle ou évènementielle des archives, d’un taux de dénonciation particulièrement bas des homicides en général ou d’une situation particulière dans le cas des meurtres en contexte familial ? Il est également dommage que l’auteur ne mentionne pas la situation particulière des coroners à ce moment puisque ces derniers ne sont pas issus de la profession médicale avant la fin du XIXe siècle. Cela pourrait fort bien expliquer le nombre moins élevé de cas considérés comme des filicides pour la période couverte par le premier chapitre. La situation des coroners est très brièvement abordée dans le chapitre suivant alors qu’elle mentionne que ces derniers sont « eux-mêmes médecins » (p. 91).

Son troisième chapitre sur la « Boisson infernale » est des plus intéressants puisqu’il met en scène des éléments et des situations de tous les jours telles que l’influence de l’alcool, les cas de suffocations dans le lit parental, les risques des sirops calmants pour bébé tout en mettant en relief le manque de connaissances généralisé à une époque où la pédiatrie fait ses débuts. Le recoupement entre les sources juridiques et journalistiques donne naissance à un tableau (p. 88) fort instructif qui dresse un portrait non exhaustif des sirops calmants annoncés dans les journaux d’époque ainsi que leurs occurrences au niveau des cas de filicides. Cette section, par l’utilisation de ces situations du quotidien, susceptibles d’être reproduites par tout un chacun, nous rapproche de ces hommes et femmes impliqués dans les cas étudiés.

Les deux derniers chapitres couvrent l’histoire d’Aurore Gagnon (1920-1945) ainsi que les années suivant la Seconde Guerre mondiale (1946-1965). Ces chapitres constituent de beaux exemples de travail historique où l’auteure dresse plus clairement l’évolution des mœurs, des peines, des motifs et de la relation entre les genres et les agents extérieurs tels que la pauvreté, l’alcool et les travailleurs sociaux. Par des descriptions plus complètes et plus approfondies, elle parvient à faire saisir la longue et complexe évolution du discours médical et de la jurisprudence en la matière.

Il appert toutefois que Marie-Aimée Cliche sombre par moments dans la surinterprétation des sources, notamment lorsqu’elle tente de diagnostiquer les auteurs d’infanticides. La frontière entre la description et l’interprétation personnelle est des plus poreuses, comme on peut le constater dans le passage suivant: « Le jury accorde à ce dernier le bénéfice du doute et l’acquitte, même s’il est évident qu’il a voulu intimider sa femme, ce qui en fait l’auteur d’un cas typique de violence instrumentale, telle que décrite par Anne Campbell » (p. 32). Là où le bât blesse, c’est que l’auteure catégorise le crime en se basant sur un système de classement élaboré par le Dr. Anne Campbell, professeur au département de psychologie à la Durham University, spécialiste des agressions envers les femmes. Il nous apparaît pour le moins téméraire — trop, même — de catégoriser un individu en se basant strictement sur des archives judiciaires, sans formation étendue en psychologie ou en psychiatrie, et ce, en se basant sur un système moderne de classification.

Malgré ce portrait a priori assez complet de l’histoire du filicide au Québec entre 1775 et 1965, nous restons sur notre faim, avec la certitude que le livre aurait bénéficié de quelques mois supplémentaires de peaufinage. Cette sortie précoce serait-elle liée au contexte judiciaire actuel, notamment avec le cas du Dr Turcotte ? La postface nous pousse à le croire. En somme, cet ouvrage est une bonne exploration des sources judiciaires et journalistiques d’époque, et ce, même si nous aurions préféré, non pas qu’elle fasse parler les archives judiciaires, mais qu’elle les laisser parler d’elles-mêmes un peu plus fréquemment. Cela dit, cette incursion dans l’histoire des parents meurtriers au Québec nous permet néanmoins de mieux comprendre la longue évolution que subirent les causes de filicides depuis l’avènement des lois criminelles anglaises, mais également de mieux appréhender notre position actuelle quant aux filicides en général.

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