La dernière bataille de la Grenouillère

La Compagnie de la Baie d’Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest se livraient une lutte acharnée qui a mené à la mort de nombreuses personnes.

Illustré par Celia Krampien • Écrit par Heather Wright

Mis en ligne le 19 novembre 2015

Grantown (Manitoba) 1821

Les garçons se battaient, comme chaque fois qu’il y avait assez de familles réunies et qu’ils n’avaient rien d’autre à faire.

Les familles s’étaient rassemblées pour l’anniversaire de la grand-mère de Pierre. Les oncles, les tantes et les cousins et cousines qui avaient pu faire le voyage étaient tous ensemble à Grantown. Pendant que les adultes bavardaient et que le porc tournait sur la broche, les garçons avaient lancé la bataille.

Dans le champ derrière la grange, rebaptisé la Grenouillère, ils choisissaient leur camp. Paul, le père de Pierre, était appuyé sur la clôture et les observait.

— Moi, je suis Cuthbert Grant! cria Pierre.

— Tu l’as été la dernière fois. Cette fois, tu seras le gouverneur Semple, dit Francis.

— D’accord, mais la prochaine fois, je veux être un gars de la CNO.

— J’ai été avec la CBH deux fois, s’exclama Michel. Là, je veux faire partie de la CNO.

— Tu peux être François Boucher. Maintenant, va parler à Semple comme Grant l’a ordonné! dit Francis.

Les garçons étaient répartis en deux groupes inégaux — plus d’hommes de la CNO que de la CBH — dirigés par Michel d’un côté et Pierre de l’autre.

— Attends! Je n’ai pas de cheval, protesta Michel.

Pierre courut vers la clôture et saisit deux râteaux à foin. Il en tendit un à Michel.

— Voilà! dit Pierre. Michel et lui enfourchèrent leurs chevaux imaginaires en se regardant d’un air farouche, prêts à devenir les personnages qu’ils avaient choisis et à mener leurs troupes au combat.

— Qu’est-ce que vous voulez? cria Michel/ Boucher.

— Qu’est-ce que vous voulez? répliqua Pierre/Semple.

— On veut notre fort!

— Alors, allez-y, à votre fort!

— Pourquoi avez-vous détruit notre fort, vaurien?

Pierre fit semblant de s’emparer des rênes du cheval de Michel. C’était le signal! Tous les garçons se mirent à pointer un fusil imaginaire en criant « bang! ». En quelques minutes, la plupart des hommes de la CBH gisaient par terre. Et ceux de la CNO chantonnaient : « Victoire, victoire, la victoire de la Grenouillère! »

Pierre aperçut son père appuyé contre la clôture, une feuille de papier à la main. — C’est bien comme ça que ça s’est passé, hein, papa?

Les autres garçons se relevèrent ou cessèrent de crier. Tous attendaient la réponse de Paul. Après tout, il avait connu un homme qui avait vraiment participé à la bataille cinq ans plus tôt.

— Oui, c'est comme ça, répondit-il. Mais est-ce qu'un de vous peut me dire pourquoi les deux clans se battaient?

— C'était au sujet de la nourriture. Au sujet de notre pemmican, répondit Francis. Les hommes de la CBH ont pris la nourriture de notre poste de traite, sur l'Assiniboine. Et ils nous ont empêchés d'envoyer à manger à nos compagnons qui chassaient des animaux à fourrures. Comme ils avaient donné notre nourriture aux colons, nos hommes n'avaient plus rien à manger. Alors, ils ne pouvaient pas chasser.

— Ensuite, le gouverneur Semple est arrivé, il a détruit notre fort et il nous a tous chassés de nos maisons, a ajouté Michel. Et il nous a empêchés de prendre la rivière pour apporter à manger à nos hommes.

Les garçons hochaient la tête. Ils connaissaient bien l'histoire.

— Vous vous rappelez ce qui s'est passé après la bataille? demanda Paul.

— Beaucoup de gens ont été arrêtés et envoyés à Montréal, mais ils sont tous rentrés chez eux, dit Pierre.

— Mais il y en a tout plein d'autres qui sont morts et qui ne sont jamais rentrés, fit Paul à mi-voix.

Les garçons approuvèrent de la tête, l'air solennel. Ils avaient déjà entendu parler des attaques contre les forts et des canots pris en embuscade pendant le conflit entre la CBH et la CNO. Ils s'étaient tous inquiétés quand leurs pères et leurs frères avaient été loin de la maison.

Paul plia et déplia le papier qu'il tenait à la main.

— Qu'est-ce que c'est, papa? demanda Pierre. Ils ne recevaient presque jamais de lettres, et il eut peur que ce soit de mauvaises nouvelles.

— Le cousin Jean l'a apportée. Ça vient de l'oncle Louis.

— Et qu'est-ce que ça dit? demanda Pierre.

— Ça dit que la Compagnie du NordOuest et la Compagnie de la Baie d'Hudson ont fusionné. C'est fini.

— On s'est battus tout ce temps-là et on n'a pas gagné? demanda Pierre.

— Dans une bataille, il y a juste un camp qui peut gagner. Mais quand on fait la paix, on peut tous gagner, dit son père. On peut travailler et élever nos familles.

Pierre, la tête basse, donnait des coups de pied dans l'herbe.

— Qu'est-ce qu'il y a? demanda son père.

— Ça ne sera plus aussi amusant de jouer à la Grenouillère, répondit Pierre.

— Vous trouverez d'autres jeux, dit Paul. Pour le moment, pourquoi est-ce que vous ne vous concentrez pas sur ce cochon qui rôtit depuis des heures?

Les garçons bondirent sur leurs pieds et coururent faire remplir leur assiette. Paul déchira la lettres en petits morceaux qu'il envoya flotter dans le vent. Il se retourna et regarda les gens de sa famille. Plutôt que de se demander d'où viendrait la prochaine attaque, ils étaient heureux, en sécurité. Ils avaient un avenir. « La paix, c'est mieux », se dit-il.


Lord Selkirk, qui avait investi beaucoup d’argent dans la Compagnie de la Baie d’Hudson, avait encouragé des colons écossais à s’établir dans la colonie de la Rivière Rouge, près de Winnipeg.

Beaucoup sont arrivés en 1815, mais il était trop tard pour planter des choses à manger. Miles Macdonell, qui dirigeait la colonie pour le compte de la CBH, a saisi des réserves de pemmican des hommes de la CNO pour nourrir ses colons. Il a ensuite fait la Proclamation sur le pemmican, qui interdisait l’exportation de pemmican pour les hommes de la CNO.

Robert Semple, le gouverneur de la CBH sur la rivière Rouge, a ensuite détruit le principal poste de traite de la CNO, à Fort Gibraltar.

Le 19 juin 1816, Semple et un groupe d’environ 25 hommes de la CBH ont quitté le fort de la Grenouillère pour affronter le général Grant, accompagné de 61 Métis et hommes de la CNO. Les Métis appelaient cet endroit la Plaine des Grenouilles. Dans la bataille, 21 hommes de la CBH — dont Semple — et un Métis ont été tués.

Le directeur de la CNO et beaucoup d’autres hommes ont été jugés à Montréal, mais les enquêteurs ont décrété qu’aucun des deux camps ne pouvait être jugé complètement responsable et ils ont libéré tout le monde.

Pendant cinq ans, la violence entre les deux compagnies s’est aggravée. Lord Selkirk est mort en 1820, et les deux compagnies ont fusionné l’année suivante.

Notre histoire se déroule à Grantown, un village proche de Winnipeg baptisé en l’honneur de Cuthbert Grant qui s’appelle maintenant Saint-François-Xavier. Il y a aujourd’hui un monument au centre-ville de Winnipeg, près du site de la bataille.

Cet article est paru dans le numéro de décembre 2015 du magazine Kayak: Navigue dans l’histoire du Canada.

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