Ouvrir la voie
Fin janvier 1944, le Gerrish Street Hall, situé dans le quartier nord de Halifax, se remplit de membres de la communauté noire et de journalistes locaux. Pearleen Oliver, à la tête de l’église, s’adresse à la foule pour condamner la ségrégation. Elle parle d’une jeune fille qui s’est présentée à sa porte, désemparée, après s’être vu refuser l’accès au programme de formation en soins infirmiers de l’hôpital pour enfants, de ses frères qui se battent outremer et de l’hypocrisie d’une nation qui défend la démocratie à l’étranger tout en la bafouant chez elle. Elle remet en question les promesses d’une future égalité raciale. Cependant, elle réserve ses critiques les plus virulentes à l’ouvrage The Story of Little Black Sambo, alors enseigné dans les classes de deuxième année de la Nouvelle-Écosse. Destiné à amuser les lecteurs blancs, le livre met en scène un petit garçon vêtu d’un pantalon violet et muni d’un parapluie rose, qui court en rond autour d’un groupe de tigres. Selon Oliver, de telles histoires présentent les Noirs « d’une manière irrespectueuse ».
Le lendemain, un homme noir de la région écrit au premier ministre de la Nouvelle-Écosse, Alexander MacMillan, pour demander que Little Black Sambo soit retiré de la liste des manuels scolaires. Il veut que le texte soit remplacé par « les histoires de nos grands hommes et des contributions que notre race a apportées à la culture », avant de conclure par cette déclaration : « Nous sommes un peuple qui lutte pour ses droits démocratiques, pour surmonter les préjugés et triompher de l’intolérance. Nous aiderez-vous? »
Deux jours plus tard, il envoie une autre lettre, cette fois adressée à son ami, le maire de Halifax, John Lloyd. Il y joint la résolution de la ligue datée du 26 janvier. Le maire répond rapidement, adressant sa lettre à « M. Husbands » et en mentionnant son titre de président de la Halifax Colored Citizens Improvement League (HCCIL). « Je vous souhaite plein succès dans votre initiative, écrit-il, avant de conclure par : Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs ». À l’époque, il était rare qu’un homme noir soit reconnu en ces termes par un fonctionnaire blanc à Halifax, où régnait encore une ségrégation de facto.
L’homme noir en question, Beresford Augustus (plus connu sous le nom de B.A.) Husbands, est un expatrié barbadien qui a passé près de sept décennies à dénoncer officiellement les nombreuses injustices subies par les Noirs de la Nouvelle-Écosse. Avant l’essor du célèbre mouvement pour les droits civiques au Canada, souvent associé aux années 1950 et 1960, Husbands dirigeait la HCCIL. Fondée en juin 1930, cette ligue était conçue comme une « organisation visant à promouvoir les intérêts des Canadiens de couleur » et se consacrait « au bien-être des enfants de couleur défavorisés ». Dans le but d’unir la communauté noire autour d’objectifs sociaux et politiques communs, la ligue militera avec beaucoup de succès pour améliorer les possibilités d’emploi, d’éducation et de formation professionnelle des Noirs de la Nouvelle-Écosse.
Husbands est l’homme du moment. Arrivé à Halifax au début du siècle, il s’intègre à la communauté afro-néo-écossaise, fréquente l’école Joseph Howe et épouse Iris Lucas, originaire de Lucasville, une ville voisine, en 1903. Il travaille pour H.R. Silver, un riche marchand, avant de rejoindre l’InterColonial Railway en tant que porteur. En 1930, Husbands a déjà créé plusieurs entreprises : une agence de publicité, un magasin de détail, une agence d’emploi, une société d’importation de produits antillais et une grande entreprise immobilière. Il a également été membre fondateur du conseil exécutif du chapitre de Halifax de l’Universal Negro Improvement Association et président du conseil d’administration de l’African Methodist Episcopal Zion Church. Tout au long de sa carrière, Husbands mettra à profit sa position unique entre deux mondes pour promouvoir le progrès collectif des Noirs.
Aujourd’hui, peu de gens se souviennent du nom de Husbands, et encore moins du rôle crucial que sa ligue a joué dans la vie civique des Noirs à Halifax. Cependant, de 1930 jusqu’à sa mort en 1968, Husbands a toujours œuvré à paver la voie vers l’autodétermination de sa communauté.
Des lampadaires aux droits civiques
L’année 1929 s’annonce horrible pour la communauté noire d’Halifax. Le Morning Chronicle rapporte que le jour de l’An, « un homme de couleur » s’est approché de trois enfants blancs qui jouaient sur Citadel Hill et, à l’aide d’un « grand couteau de poche », a poignardé Billy Walsh, âgé de sept ans, avant de prendre la fuite. La police arrêtera plusieurs suspects, qui seront tous relâchés lorsque les enfants déclareront qu’aucun d’entre eux n’était l’agresseur. Pendant plusieurs jours, les recherches se poursuivent, tandis que les journaux locaux attisent les tensions avec des titres tels que « L’assassin noir toujours en liberté ». Finalement, aucune arrestation n’est faite, mais les relations raciales dans la ville en souffrent. Husbands dénonce publiquement ces allégations, déclarant qu’« aucun homme noir n’a quoi que ce soit à voir avec cette affaire ».
La controverse s’essouffle à peine que, quelques semaines plus tard, les membres du Men’s Teachers Club suggèrent que les écoles de Halifax rétablissent une politique de ségrégation raciale afin de limiter la surpopulation dans les classes. Au départ, la communauté noire est divisée : James A.R. Kinney, simple citoyen, et Joseph E. Griffith, avocat, condamnent cette proposition, la qualifiant de tentative de ségrégation raciale dans le système scolaire, tandis que les pasteurs William White et W.J. Davidson estiment que la scolarisation réservée aux Noirs offre « des possibilités intéressantes ». Husbands est d’accord avec ces derniers, affirmant qu’il a discuté avec « un grand nombre de personnes de couleur » dans la ville et que les deux tiers d’entre elles se sont prononcées en faveur du projet.
Plus tard dans l’année, le mécontentement est ravivé lorsque les habitants d’Africville, une communauté noire très soudée de Halifax longtemps privée de services de base tels que l’eau courante, les égouts et des routes pavées, lancent une pétition pour faire installer des lampadaires. Bien qu’elle ait été signée par de nombreux membres de la communauté, la pétition reste ignorée tant par le comité des travaux publics que par l’ingénieur municipal. Refusant d’être écartée, la communauté forme une délégation menée par Husbands qui portera la pétition directement devant le conseiller municipal Walter O’Toole; ce dernier leur promet son soutien. Le duo rencontrera ensuite l’ingénieur municipal qui, selon l’Evening Mail, accueillera favorablement la demande des villageois.
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« C’est grâce aux efforts du conseiller municipal W.J. O’Toole, représentant du cinquième district, et de B.A. Husbands que la pétition des habitants d’Africville demandant l’installation d’un éclairage public dans le village n’est pas "mise au rancart", rapporte le journal. Les habitants d’Africville estiment qu’en tant que contribuables de Halifax, ils ont droit à un éclairage public adéquat. »
Bien que modeste dans ses revendications, la pétition montre que les Noirs d’Halifax commencent à exiger d’être traités comme des citoyens égaux, méritant des services de base, tant officiellement que publiquement. Ils veulent faire entendre leur voix au sein de la société. Reconnaissant ce besoin collectif, Husbands et d’autres « citoyens de couleur influents » annoncent publiquement leur intention de former une organisation alors appelée le United Club dans un article du Evening Mail publié seulement un mois plus tard. Ouvert à tous les membres de la communauté noire du comté de Halifax et de toute la Nouvelle-Écosse, le groupe est explicitement non confessionnel, une première dans les 300 ans d’histoire de la communauté afro-néo-écossaise. À ses débuts, l’organisation acquiert un bâtiment situé dans un lieu central avec l’objectif clair de le rénover à des fins « sociales, sportives et communautaires ».
La ligue et la lutte pour l’égalité
Le United Club donnera naissance au HCCIL, officiellement créé dans les locaux de la Chambre de commerce de Halifax en juin 1930. Plus qu’une simple organisation à but non lucratif, il devient, sous la direction de Husbands, la première expérience durable de politique civique noire en Nouvelle-Écosse.
Dans son livre The Nova Scotia Black Experience Through the Centuries, qui retrace de manière exhaustive la présence des Noirs dans la province, l’historien local Bridglal Pachai décrit Husbands comme « le père de la politique noire naissante en Nouvelle-Écosse », soulignant qu’avant 1938, aucun autre leader laïc ne s’était distingué. Au cours de ces premières années, la ligue et son président sont pratiquement synonymes, « comme une sorte de one-man-show ». Grâce à Husbands, la ligue poursuit son objectif d’égalité sous la forme d’une série de revendications concrètes : reconnaissance culturelle, égalité d’accès aux possibilités professionnelles et éducatives, et droit de vivre dans la dignité.
Pour atteindre ces objectifs, la ligue regroupe ses membres en sous-comités et en groupes de travail — notamment le Halifax North Cultural and Recreation Youth Centre, le Colored Men’s Conservative Social and Athletic Club, le comité auxiliaire féminin et le comité des loisirs et des divertissements — ce qui permet aux membres de la direction de mieux défendre les intérêts de la communauté noire locale. Profondément préoccupé par le taux de chômage élevé chez les jeunes Noirs et par leur sous-représentation dans la gouvernance de la ville, par exemple, Husbands écrit au conseil municipal pour critiquer l’absence de débouchés, en utilisant son titre de président du Colored Men’s Conservative Social and Athletic Club : « Je tiens à attirer votre attention sur le fait qu’il n’y a aucun représentant de couleur dans aucun des services municipaux locaux. Notre communauté compte de nombreuses personnes qui ont récemment obtenu leur diplôme d’études secondaires avec mention et qui souhaitent trouver un emploi. Leurs efforts en ce sens ont été vains. Nous estimons que lorsque des postes se libèrent à la mairie ou dans d’autres services municipaux, nos concitoyens devraient avoir la possibilité de postuler, et nous espérons que notre demande sera examinée avec la plus grande attention. Nos jeunes ne veulent pas continuer à vivre de l’aide sociale. Ils veulent travailler. »
Après ces premières actions, Husbands et la ligue continuent à insister sur l’importance de l’éducation des Noirs dans toute la province. Suite à la réunion des membres de la ligue à Gerrish Street pour dénoncer les images racistes de Little Black Sambo, Husbands offre son soutien inconditionnel à Pearleen Oliver dans sa campagne pour mettre fin à la ségrégation dans la profession d’infirmière. Il aligne l’objectif de la ligue sur celui d’Oliver pour favoriser l’égalité d’accès à la formation professionnelle pour les Noirs. Deux mois plus tard seulement, leurs pressions mènent à des changements : le premier ministre MacMillan s’engage à retirer cette histoire des prochaines versions du programme scolaire, et deux femmes noires, Ruth Bailey et Gwennyth Barton, seront admises pour la première fois dans un programme canadien de formation en soins infirmiers.
La ligue organise également des visites d’établissements industriels à Halifax et à Dartmouth pour aider les enfants à choisir une profession. Elle propose aussi des programmes éducatifs et sportifs pendant la semaine et, sous la direction de M. Husbands, invite des conférenciers pour motiver les élèves. Inspirés par des modèles qui leur ressemblent, les jeunes décident de rester à l’école et d’élargir leurs perspectives professionnelles. « Les classes mixtes de garçons et de filles de la Halifax Colored Citizens Improvement League [...] ont eu droit à une conférence de Bredu Pabi », rapporte le Mail-Star le 29 octobre 1955. M. Pabi est originaire de la Côte-de-l’Or [aujourd’hui le Ghana] en Afrique et étudie le droit à l’Université Dalhousie. »
En 1948, la ligue s’est constituée un impressionnant cercle d’alliés parmi l’élite blanche de la ville, invitant des avocats, des médecins, des conseillers municipaux et même le chef de la police à former un comité consultatif honoraire. Dans une lettre datée du 3 juin 1952, Husbands invite officiellement le maire Art Donahoe à assumer le rôle de président honoraire. « Vous remarquerez sur ce papier à en-tête, explique-t-il, que nous avons comme président honoraire l’ancien maire G.S. Kinley, qui s’est joint à plusieurs autres maires de notre ville en nous faisant l’honneur de nous autoriser à utiliser son nom à ce titre, aux côtés des autres gentlemen mentionnés. » En plaçant des politiciens blancs influents à des postes symboliques, Husbands retient leur attention et obtient leur appui.
Après des décennies de militantisme, la ligue entre dans les années 1960 en étant à nouveau confrontée aux problèmes qui affligeaient Africville. Lorsque le conseil municipal de Halifax publie un rapport en juillet 1962 recommandant la destruction du quartier, les membres de la communauté se réunissent pour faire face à la menace, avec Husbands à la tête des discussions. Il rédige également une série d’appels publics dans la rubrique « Courrier des lecteurs » du Mail-Star. Dans l’un d’eux, Husbands compare la situation d’Africville au traitement réservé aux serfs de l’Europe féodale et au terme nouvellement inventé d’« apartheid ». Il fait valoir que le concept de « liberté » ne s’est pas appliqué équitablement aux Noirs au moment de leur immigration et de leur installation en Nouvelle-Écosse. À la lumière de cette réflexion, Husbands plaide pour un traitement équitable des résidents d’Africville qui payent des impôts et pour que leur relocalisation soit traitée avec dignité.
« Je pense que la ville pourrait accorder aux habitants actuels d’Africville une somme équivalente à la valeur marchande actuelle de leur occupation sur le terrain et appliquer cette somme au coût des nouveaux logements, écrit-il. J’entends par là que les citoyens d’Africville seraient autorisés à échanger leur occupation au sein la communauté actuelle contre une part importante dans la nouvelle communauté, qui sera bien construite et desservie, à l’ouest de la rue MacIntosh. La première objection qu’une telle proposition risque de soulever, c’est que la ville favorise ainsi une classe et un type de citoyens particuliers. La même chose n’existe-t-elle pas à Mulgrave Park? Ou encore à Uniacke Square? En conclusion, je voudrais suggérer que ce qui est bon pour le quartier de Jacob Street l’est tout autant pour le quartier d’Africville, mais en même temps, j’estime que les habitants d’Africville, qui ont fait des efforts dans la mesure de leurs moyens pour offrir un toit à leurs familles, devraient avoir la même chance d’améliorer leur sort et, par la même occasion, celle de la communauté dans son ensemble. »
Même sur la scène internationale, la ligue fait entendre sa voix. En mars 1965, elle envoie au secrétaire d’État américain un message en appui à la loi sur le droit de vote à la suite des violentes attaques contre des manifestants à Selma, en Alabama. Cet acte de solidarité transnationale lie la lutte des Noirs de Nouvelle-Écosse pour l’égalité aux luttes plus vastes de la diaspora des années 60.
Le chemin tracé par Husbands
La ligue, dont plusieurs générations de citoyens conservent un émouvant souvenir, a remporté de nombreuses victoires cruciales pour la communauté noire. Lorsque le centre récréatif George Dixon ouvre ses portes en 1969, il concrétise une vision exprimée pour la première fois par Husbands plus de 30 ans auparavant. Plus tard, des organisations telles que le Coloured Education Centre (1938), la Nova Scotia Association for the Advancement of Coloured People (1945) et le Black United Front (1968) suivent les traces de Husbands en offrant aux Noirs de nouvelles plateformes institutionnelles pour se mobiliser et défendre leurs droits.
Avant que la barrière raciale ne tombe dans le domaine des soins infirmiers, Husbands est un jour admis à l’hôpital Victoria General, où les infirmières qui s’occupent de lui sont toutes blanches. Il demande à la secrétaire de la ligue, Edith Gray, d’apporter des fleurs à chacune des infirmières. Lorsqu’elle s’y oppose, Husbands lui répond : « Je suis un homme noir ici. Je vais ouvrir la voie au prochain homme noir qui viendra après moi. » De telles anecdotes renforcent l’idée que la plus grande contribution de Husbands sera l’exemple qu’il a donné.
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