Fondation de Ville-Marie

Il y a 375 ans, un petit groupe de colons français fait face à tous les dangers pour établir ce qui deviendra la grande ville de Montréal.

Par John Kalbfleisch

9 mai 2017

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Le printemps se fair attendre dans la vallée du Saint-Laurent en 1642. Ce n’est que le 8 mai que les eaux se libèrent suffisamment pour permettre à un groupe d’aventuriers de quitter la ville de Québec pour remonter le fleuve. Officiellement, l’expédition est guidée par le gouverneur de la Nouvelle-France, Charles Huault de Montmagny. Mais comme le gouverneur jugeait l’expédition périlleuse et était impatient de retourner à Québec, ses vrais leaders sont un ancien soldat pieux du nom de Paul de Chomedey, le sieur de Maisonneuve, âgé de seulement 30 ans, et la très dévote Jeanne Mance, une infirmière de cinq ans son aînée.

Leur objectif est de fonder une mission catholique sur l’île de Montréal, à près de 265 kilomètres de Québec. Elle devait s’appeler Ville-Marie, en l’honneur de la Vierge Marie.

Parrainés par la Société Notre-Dame de Montréal, une des très nombreuses organisations religieuses nées du mouvement de la contre-réforme qui a marqué ce siècle, les fondateurs s’étaient fixé un objectif assez inhabituel. Comme l’a décrit l’historien de renom, Gustave Lanctot, il s’agit sans doute d’un évènement unique dans l’histoire : la naissance d’une ville dont l’unique but est d’honorer Dieu et de convertir les indigènes.

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Au départ, l’expédition ne sourit pas au gouverneur Montmagny. Il exhorte plutôt les colons à s’installer sur l’île d’Orléans, plus proche de Québec et plus facile à défendre contre les attaques des Iroquois. Mais le groupe insiste en expliquant que Montréal est au carrefour de nombreuses nations autochtones et constitue un lieu idéal pour les évangéliser. Le fait que certaines de ces nations soient hostiles aux colons ne fait pas peur à Maisonneuve :

« Mon honneur est en jeu, dit-il à Montmagny, et vous conviendrez avec moi qu’il me faut y fonder cette colonie, même si tous les arbres de l’île devaient se transformer en Iroquois.»

Le voyage en lui-même était un acte de foi. Les colons avancent lentement, car leurs petites embarcations peu profondes peinent à fendre les eaux tumultueuses du fleuve. Ils n’avaient jamais vu de rivières si larges ni de forêts si denses en France. Ils firent peut-être une pause à Trois-Rivières, la seule colonie en amont de Québec; sinon, le soir venu, ils attachaient fermement les bateaux sur la berge pour y camper. Cette expédition est entourée de mystère, encore à ce jour. Nous ne connaissons pas le nom de tous les colons, ni leur nombre. Environ 40, peut-être un peu plus, incluant au moins trois femmes et quelques enfants. On ne sait pas combien ils avaient d’embarcations : deux, trois ou quatre, selon la façon dont on lit les récits de ce voyage. Mais surtout, on ne sait pas exactement à quel moment ils sont arrivés à destination, une date qui devrait être une des plus importantes de l’histoire canadienne. Il leur a fallu plus d’une semaine pour atteindre l’île de Montréal. Mais combien de temps exactement ? Sont-ils arrivés le 17 ou le 18 mai?

Selon les Relations des Jésuites – des rapports annuels que les prêtres jésuites envoyaient à leurs supérieurs religieux à Paris – le frère Barthélemy Vimont faisait partie de l’expédition. Dans son rapport de 1642, Vimont inscrit, sans tambour ni trompette, que le 17e jour de mi &hellip ; monsieur le Gouverneur a remis l’île entre les mains du sieur de Maisonneuve. Cependant, quelque 30 ans plus tard, le frère sulpicien François Dollier de Casson, le premier historien reconnu de Montréal,. arme qu’ils sont arrivés le 18 mai.

Vimont était un témoin direct, ce qui n’était pas le cas de Dollier, arrivé en Nouvelle-France en 1666.

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Il a cependant eu accès à certains documents et a pu interroger certains des fondateurs survivants de Ville-Marie, incluant Jeanne Mance. Mais ils avaient peut-être tous deux raison. L’expédition sera arrivée sur l’île le 17 mai à la tombée de la nuit, mais plutôt que d’affronter les eaux agitées du cours d’eau Sainte-Marie, ils auront préféré attendre le jour à bord de leurs embarcations pour accoster de façon plus sécuritaire.

Leur cible est un pré triangulaire d’environ un kilomètre en amont du cours d’eau Sainte-Marie. Samuel de Champlain était tombé sur ce pré en 1611, alors qu’il cherchait un site convenant à l’établissement d’un village et l’a nommé Place-Royale. Ce terrain de près de 20 hectares semblait bien se prêter à l’agriculture, et comportait également ses propres défenses naturelles : le fleuve Saint-Laurent d’un côté, la petite rivière Saint-Pierre de l’autre et enfin, pour en restreindre davantage l’accès, une bande de terrain marécageux.

 

L’explorateur Jacques Cartier a également visité l’endroit en 1535. À cette époque, les Iroquoiens du Saint-Laurent y cultivaient la terre. Cartier fut reçu dans un village des environs nommé Hochelaga. Ce village aurait été abandonné quelques années plus tard. (Les Iroquoiens du Saint-Laurent ne faisaient pas partie de la Confédération iroquoise, ou Haudenosaunee).

Lorsque Maisonneuve et ses compagnons mettent pied à terre, ils remercient Dieu de les avoir guidés vers un lieu si propice à leur mission. Jeanne Mance et une autre femme, Marie-Madeleine de Chauvigny de la Peltrie, fondatrice des Ursulines de Québec, construisent un autel rudimentaire et le décorent de fleurs sauvages. Le père Vimont y célèbre la première messe sur l’île. On y chante l’hymne « Veni Creator Spiritus » (Viens, Esprit créateur). Dans son sermon, Vimont aurait dit, selon Dollier :

« Regardez, vous ne voyez pour l’instant qu’une graine de moutarde, mais elle est semée par des mains si pieuses et animées d’une foi et d’une piété si ferventes, que les Cieux la destineront sans doute à de grands exploits … Je suis convaincu que cette graine se transformera en un arbre aux destinées magnifiques. »

On passe le reste de la journée à chanter des hymnes et à rendre grâce au Seigneur. Il n’y a pas de cierges, mais on recueille des lucioles qui, selon Dollier, « formeront une superbe guirlande », même s’il prétend qu’on les aurait attrapées en plein jour, ce qui est parfaitement improbable.

Mais on ne fait pas que prier. Également le 17, selon Vimont, ou le 19, selon Dollier, les hommes se mettent à l’ouvrage pour ériger une palissade afin de se défendre contre les Iroquois.

Au début, tout se passe bien à Ville-Marie. Maisonneuve est ses gens construisent une « habitation », une sorte de maison commune avec quelques pièces réservées à l’hôpital de Jeanne Mance. On construit également des bâtiments extérieurs et une chapelle rudimentaire, on cultive la terre et on agrandit la palissade. Une douzaine de colons supplémentaires arrivent plus tard pendant l’été. Un petit groupe d’Algonquins se rend dans la colonie en juillet et certains seront baptisés. Le premier, un garçon âgé de quatre ans, sera nommé Joseph. Jeanne Mance et Maisonneuve seront ses parrains. « Voici le premier fruit que cette île a produit pour notre salut; et ce ne sera pas le dernier », déclare le frère Vimont.

Chaque matin, les colons reçoivent la communion, se préparant ainsi à tous les dangers qu’un environnement aussi sauvage pourrait leur réserver. Les Français avaient prévu un hiver rigoureux et protégé leurs installations du mieux qu’ils le pouvaient contre les éléments. Mais ils n’avaient pas anticipé les effets soudains et inattendus d’un dégel. Juste avant Noël, la neige commence à fondre, la crue du fleuve Saint-Laurent s’amorce et bientôt, l’eau commence à s’infiltrer par la palissade. Si l’eau atteint leurs réserves de nourriture et de poudre, le reste de l’hiver risque d’être très difficile.

Ils s’en remettent à la prière avec une ardeur renouvelée. Maisonneuve commande une petite croix qu’il installe près des berges inondées. Il jure que si Dieu les épargne, il érigera une croix bien plus grande sur le sommet du Mont Royal, qui surplombe Ville-Marie.

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Leurs prières sont exaucées, puisque le jour de Noël, les eaux se retirent. Une grande croix de bois est construite et le 6 janvier, jour de l’Épiphanie, Maisonneuve tient sa promesse. Tous les colons l’accompagnent pour porter laborieusement la croix sur le sommet de la montagne, où elle est solidement installée.

La croix originale a disparu, mais en 1924, la Société Saint-Jean-Baptiste érige une grande croix d’acier à sa place pour commémorer cet acte de piété de Maisonneuve. La croix illuminée est encore à ce jour un attrait unique de la ville.

À Ville-Marie, l’arrivée du printemps s’accompagne de nouveaux dangers. En effet, les Iroquois ont été informés de la présence de colons français sur le territoire. La Confédération Haudenosaunee, et notamment ses cinq nations les plus à l’est, les Mohawks, était à cette époque bien installée dans la vallée du Haut-Saint-Laurent. Après avoir repoussé d’autres nations rivales, comme les Wendat, ou les Hurons, et les Algonquins, les Iroquois n’ont aucune intention de céder leurs territoires à un nouvel envahisseur.

Comme les Français étaient bien armés — ils disposaient même d’un petit canon — les Iroquois évitaient les attaques frontales. Ils s’employèrent plutôt à mener des attaques ciblées et ponctuelles, s’en prenant aux colons un par un alors qu’ils s’aventuraient hors des palissades pour couper du bois ou cultiver la terre. C’est ainsi que le 9 juin 1643, Bernard Berté, Guillaume Boissier et Pierre Laforest furent les premiers colons de Ville-Marie à être assassinés.

Ils étaient à l’ouvrage, à quelques centaines de mètres de la palissade, lorsqu’environ 40 Iroquois fondirent sur eux. Les trois hommes furent immédiatement tués et scalpés; trois autres furent capturés et torturés. Un d’entre eux réussit à s’échapper et revint à Ville-Marie, mais les corps des autres colons ne furent jamais retrouvés.

À partir de ce moment, les hommes partent travailler accompagnés de gardes armés, ce qui ne met pas fin aux embuscades meurtrières des Iroquois. Les colons sont démoralisés, certains d’entre eux commencent à se plaindre du style défensif de Maisonneuve, le qualifiant de couard. Pour les avertir des attaques imminentes, la petite colonie fait appel à une meute de chiens dirigée par une femelle du nom de Pilote. À la fin mars 1644, les animaux commencent à aboyer furieusement, pressentant l’approche d’un groupe d’Iroquois hostiles. Cette fois, plutôt que d’attendre passivement dans le petit fort, Maisonneuve guide ses hommes à l’extérieur et dans la neige. Ils avancent péniblement, car seulement quelques-uns d’entre eux sont dotés de raquettes.

Soudainement, les guerriers se jettent sur eux et un combat acharné s’ensuit. Les Français battent en retraite et Maisonneuve défend l’arrière. Mais avant qu’il ne puisse atteindre le fort, il est entouré. Selon les récits de Dollier, les guerriers s’écartent pour laisser leur chef capturer lui-même Maisonneuve.

Maisonneuve avait un pistolet dans chaque main, mais le premier s’éraille. Le chef fond sur lui juste au moment où il tire avec le deuxième pistolet. Le chef est mortellement atteint et ses hommes, plutôt que de s’en prendre à Maisonneuve, repartent avec le corps de leur chef. Seul, Maisonneuve parvient à revenir au fort. À partir de ce moment, personne ne remettra son courage en cause, ni la nécessité de faire preuve d’une plus grande prudence.

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L’autre ennemi, l’imprévisible fleuve Saint-Laurent, reste inquiétant et les colons s’emploient à déménager leurs installations sur des terres en surplomb, de l’autre côté de la paisible rivière Saint-Pierre. L’hôpital rudimentaire que Jeanne Mance avait fondé à l’automne 1642 est installé dans des locaux mieux aménagés en 1645. Ce sont les débuts de l’Hôtel-Dieu de Montréal, un des plus grands centres hospitaliers du Canada. Au cours de cette même année, une trêve est conclue entre les Français, les Hurons et les Algonquins, d’un côté, et les Iroquois de l’autre. Les colons de Ville-Marie sont également autorisés à s’adonner au commerce de la fourrure.

De nouveaux colons arrivent et la population s’accroît lentement. Il y a même quelques soldats. En 1648, les premiers champs au-delà des palissades, près de l’Hôtel-Dieu, sont cédés aux pionniers. Pierre Gadoys, âgé de 54 ans, devient le premier habitant de Ville-Marie, cultivant près de 16 hectares de ses propres terres. On commence également la construction d’un moulin.

Cependant, la trêve ne dure pas. Les Iroquois arpentent le territoire près de la baie Georgienne et en expulsent les Hurons. Deux missionnaires jésuites se retrouvent parmi les centaines d’hommes et de femmes qui sont assassinés en 1649. Des centaines d’autres trouvent refuge auprès des Français.

Pendant toute cette année-là, écrit Dollier, la colonie reçoit des centaines de Hurons fuyant la sauvagerie des Iroquois. Bon nombre des réfugiés se rendent en aval, à Québec, où certains de leurs descendants habitent aujourd’hui la réserve de Wendake. D’autres sont « adoptés » par les nations haudenosaunee.

Le spectacle terrifiant de ces populations en déroute laissait présager une attaque d’envergure de la part des Iroquois, puisqu’il ne leur restait plus que cette colonie à conquérir en amont.

Le danger était si grand que Maisonneuve ordonne à tous de gagner le fort. La vie communale reprend donc, comme en 1642. L’Hôtel-Dieu de Jeanne Mance était fermé, le bâtiment de pierre ayant été converti en poste avancé où des hommes armés étaient stationnés en tout temps.

Mais l’hécatombe se poursuit. En 1651, selon les Relations des Jésuites, Ville-Marie ne comptait plus que 50 habitants français, hurons et algonquins. À l’automne de 1651, les attaques répétées des Iroquois laissèrent le très déterminé Maisonneuve au bord du désespoir. C’est à ce moment qu’intervient Jeanne Mance. Elle disposait d’environ 2 000 livres remises par un donateur français pour ses œuvres et comprit rapidement que si Ville-Marie était perdue, il en irait de même de son hôpital. Elle offre son argent à Maisonneuve an qu’il se rende en France pour demander de l’aide. Il accepte le don, affirmant que s’il ne revenait pas avec au moins une centaine de nouveaux colons, il demanderait aux derniers résidents de Ville-Marie de retourner en France.

Il sera absent pendant deux ans. La colonie est mise à dure épreuve; mais heureusement, Maisonneuve avait nommé le valeureux Lambert Closse sergent-major et responsable de la défense de la ville. Parfois, les blocus des Iroquois sur le Saint-Laurent coupaient tout échange et toute communication entre Ville-Marie et Trois-Rivières et Québec.

Pendant ce temps, Maisonneuve réussit à recueillir des fonds en France, lui permettant ainsi de recruter de nombreux colons. Au printemps de 1653, il a 154 hommes sous contrat. Il s’agit de gens de métier, dont un charpentier, un tonnelier, un armurier, un maçon, un brasseur, et deux chirurgiens.

Au moment du départ, en juin, près de la moitié des futurs colons lui font faux bond. Mais les autres, incluant plus d’une douzaine de filles à marier, destinées à des colons français de Ville-Marie, sont prêts à partir. À bord se trouve également Marguerite Bourgeoys, alors âgée de 33 ans. Future fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame, une des plus importantes communautés enseignantes, elle aura un effet aussi profond sur l’évolution de Montréal que Jeanne Mance. Marguerite Bourgeoys, canonisée en 1982, sera la première sainte du Canada.

Le voyage de retour de Maisonneuve n’est pas de tout repos. Le navire est vieux et peu able en mer et il doit rebrousser chemin jusqu’au port français de Saint-Nazaire. Les soldats à bord auraient renoncé sans hésitation au voyage mais, comme l’écrivit Marguerite Bourgeoys, « Monsieur de Maisonneuve laissa tous les soldats sur une île dont il était impossible de s’échapper. S’il ne l’avait pas fait, tous se seraient enfuis. Quelques-uns tentèrent de se sauver en se jetant à l’eau. »

Il fallut un mois pour réparer le navire (ou pour en acquérir un autre) et ce n’est qu’à la n de septembre que l’équipage atteint enfin Québec, où le navire s’échoue après que l’on ait constaté de nouvelles fuites. On l’incendie sur place. Pendant ce temps, la maladie avait emporté au moins huit passagers. Il n’en survécut qu’une centaine, mais cela suffisait.

Après quelques semaines, le temps qu’il faudra pour bâtir de nouvelles embarcations, le groupe arrive à Ville-Marie en novembre 1653, triplant du coup la population de la ville. Dollier relate les répercussions de ce nouvel arrivage.

Dès l’arrivée des colons, on se met à rénover la chapelle de l’hôpital et à agrandir les bâtiments, décrit Dollier. Les filles à marier se marient et fondent des familles. Contrairement aux Filles du Roi, qui arrivèrent en Nouvelle-France en 1663 pour les mêmes motifs, les filles à marier ne reçoivent pas de dot du Roi.

Malgré les travaux de construction, la culture du sol et les mariages, les habitants sont constamment sur la défensive et l’ennemi ne parvient pas à lancer l’attaque, explique Dollier. On leur transmet un sentiment de peur tellement puissant qu’ils ne pensent même pas à aller à l’encontre de leur mission ou à la contredire, comme ils l’avaient fait auparavant.

En effet, la menace des Iroquois continue de planer sur la colonie pendant plusieurs décennies.

En 1665, les 1 000 hommes du Régiment Carignan Salières arrivent de France alors que Maisonneuve, qui depuis quelques années était à couteaux tirés avec les autorités à Québec, est rappelé à Paris. La présence de soldats français mène à un accord de paix en 1667, mais c’est une paix précaire, éprouvée par les conflits liés à l’expansion du commerce de la fourrure par les Anglais et les Français.

En 1687, une armée française pénètre dans la région aujourd’hui située dans l’ouest de l’État de New York, incendiant des villages appartenant aux Seneca, une nation iroquoise alliée des Anglais, et détruisant leurs vastes réserves de maïs, soit environ 1,2 million de boisseaux.

Pour se venger, et avec l’appui des colons anglais, puisque l’Angleterre était alors en guerre contre la France, une bande de guerriers iroquois attaque l’île de Montréal au village de Lachine, en 1689. (Lachine avait été établie à environ 15 kilomètres en amont de Ville-Marie et des rapides de Lachine, en 1667). Deux douzaines de Français sont tués et une soixantaine, kidnappés.

Ce n’est qu’avec la Grande Paix de Montréal, signée en 1701 par les Français et près de 40 Premières Nations, incluant la Confédération Haudenosaunee, que les combats cessent réellement.

Ville-Marie bénéficie de cette paix et se développe. Même si la vocation religieuse de la ville demeure importante, d’autres occupations, comme le commerce et l’agriculture, gagnent en popularité. Le nom Montréal remplace désormais celui de Ville-Marie, comme si l’on avait voulu créer une distance par rapport à ses origines religieuses. Mais peu importe le nom, la communauté survit.

En 1992, Pointe-à-Callière, musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, ainsi nommé en l’honneur du troisième gouverneur de Montréal, ouvre ses portes à l’endroit même où les fondateurs de la ville célébrèrent leur première messe. En 2017, pour le 375e anniversaire de fondation de Montréal, le Musée ouvre un nouveau pavillon qui met en valeur le fort de Ville-Marie, le tout premier établissement qui a abrité Paul de Chomedey de Maisonneuve, Jeanne Mance ainsi que les quelque 47 pionniers venus fonder Montréal.

Depuis ses débuts fragiles il y a 375 ans, Montréal est devenue une métropole diversifiée de près de quatre millions d’habitants. Tout au long de l’année 2017, sa riche histoire sera racontée au moyen de reconstitutions historiques, de concerts publics, de théâtre de rue et de nombreuses autres activités. Ce sera tout un spectacle, car ce mariage du français et de l’anglais n’existe nulle part ailleurs au Canada.

Comme l’avait prédit le frère Vimont il y a presque quatre siècles de cela, la communauté de Ville-Marie a grandi, d’une petite graine à un arbre immense promis à de grandes destinées.

La Perspective des Iroquois

Pour la Confédération Haudenosaunee, le 375e anniversaire de Montréal n’est pas un motif de réjouissances.

Drapeau de la confédération iroquoise

Imaginez-vous que des étrangers arrivent chez vous à l’improviste et décident d’accaparer vos biens. Pour vous convaincre de cette nouvelle réalité, ils usent de violence. Et maintenant, 375 ans plus tard, imaginez-vous devoir vous réjouir d’un tel traumatisme.

Voilà la réalité de la Confédération Haudenosaunee en ce 375e anniversaire de la fondation de Ville-Marie, aujourd’hui Montréal.

« Par cet anniversaire, les colonisateurs soulignent des actes d’une grande violence, le vol de la terre, de la culture, de la dignité et de l’humanité des peuples haudenosaunee », explique Hazel King, directrice du Haudenosaunee Development Institute, la voix officielle de la Confédération sur tout ce qui concerne le territoire et le développement.

Les anciens livres d’histoire représentent souvent les Haudenosaunee, également appelés Iroquois, comme les « méchants » de l’histoire de la Nouvelle-France; ils auraient fait peser une menace constante sur les colons français et leurs alliés hurons et algonquins. En effet, une des premières interventions de Samuel de Champlain après la fondation de Québec en 1608 sera de faire équipe avec ses nouveaux partenaires autochtones en 1609 pour attaquer les Iroquois du lac Champlain.

Mme King affirme que ce stéréotype du « méchant iroquois » ne tient pas compte de la complexité des liens entre les peuples autochtones avant l’arrivée des Européens. En outre, il occulte les motifs secrets des colonisateurs, qui ont alimenté cette hostilité entre les différentes nations et en ont bénéficié.

« Les Français voulaient accaparer les terres et les ressources, dit-elle. En nourrissant les dissensions entre les Indiens et en provoquant des guerres entre les Hurons et les Iroquois, les colons ont en réalité manipulé notre peuple. »

Mme King invite les Canadiens à voir le 375e anniversaire de Montréal comme une occasion de découvrir l’histoire des peuples autochtones qui ont occupé la région avant la fondation de Ville-Marie.

« Notre connaissance de l’histoire du territoire est bien différente de celle qui est enseignée dans les écoles, ajoute-t-elle. De nombreux enfants étudieront l’histoire des 375 dernières années de Montréal, mais que savent-ils réellement de ce qui s’est passé avant? »

 

John Kalbfleisch a collaboré au dossier portant sur le 375e anniversaire de Montréal dans le magazine Canada’s History. Il est l'auteur de This Island in Time: Remarkable Tales from Montréal’s Past. Il collabore également en écrivant dans Montreal Gazette.

Cet article est paru dans le numéro avril-mai 2017 du magazine Canada’s History.

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