Attaque contre Terre-Neuve!

Des torpilles allemandes explosent à l'île Bell.

Texte de Nancy Payne; illustrations de Diana Bolton

Mis en ligne le 23 mars 2020

2 novembre 1942, île Bell, Terre-Neuve

— Tu sais que maman va nous punir, hein? demanda Greg à sa soeur.

Pas de réponse — elle était trop loin devant lui sur l’étroit rebord de la falaise. Il se tourna vers Harry, son frère jumeau.

— Si on rentre maintenant, on pourra retourner au lit avant qu’elle se rende compte qu’on est sortis.

— Et Lilian va nous traiter de poltrons pour l’éternité? répliqua Harry. — Pas question!

Greg soupira et se mit à marcher plus vite. Pourquoi Harry et lui laissaient-ils toujours leur grande soeur les entraîner dans ce genre d’aventures? L’idée avait semblé excitante quand elle l’avait suggérée — sortir en cachette après l’heure du coucher pour aller voir les canons qui surveillaient le port — , mais maintenant qu’ils étaient dehors, il faisait vraiment noir, froid et humide.

En plus, tout était différent la nuit. Ils avaient vu des dizaines de fois en plein jour les petites plates-formes de béton sur lesquelles étaient posés les canons, mais maintenant, tout semblait carrément irréel.

— Chut! chuchota Lilian d’un air sévère. — Tu veux que les Canadiens te tirent dessus?

Elle sourit en voyant l’air nerveux de ses frères.

— Vous êtes juste deux petits peureux. Vous êtes prêts à jouer aux espions, oui ou non?

Les garçons haussèrent les épaules, indécis. C’était amusant de jouer avec leur soeur, même si ses idées les mettaient souvent dans le pétrin.

— On est ici, non? murmura Harry.

— Je fais la milice de Terre-Neuve, et tu fais les Canadiens, répondit doucement Greg en plaçant un bout de tuyau devant son oeil. Je surveille l’ennemi.

— Si vous pensez que moi, je vais faire les Allemands, vous vous faites des illusions, grogna Lilian. J’ai une idée — faisons semblant d’être en France, des espions derrière les lignes ennemies.

Mais Greg n’écoutait pas. Il ne se donnait même plus la peine de chuchoter. En fait, il sautait sur place en criant, le doigt en l’air.

— Il y a quelque chose qui bouge là-bas! Je pense que c’est un U-boot!

Harry regarda son frère et sa soeur.

— Vous commencez à jouer ou quoi? Parce que je veux être un espion moi aussi!

Juste à ce moment-là, ils eurent l’impression que toute l’île tremblait. Un énorme « boum » les jeta par terre.

— Ça va? demanda Lilian d’une voix inquiète.

Les jumeaux se contentèrent de hocher la tête, les yeux agrandis de surprise. Que s’était-il passé? Y avait-il un lien avec les rides que Greg avait aperçues à la surface de l’eau? Le port était-il rempli de sous-marins ennemis? Leurs amis et leurs voisins étaient-ils blessés?

Sans un mot, ils dévalèrent la colline pour rentrer. En arrivant à la maison bleue garnie de blanc, ils virent leur mère courir vers eux. Ils s’attendaient à la voir furieuse, mais elle les serra très fort dans ses bras.

— Oh, mes chéris! J’étais sûre qu’il vous était arrivé quelque chose! Elle pleurait presque, heureuse et soulagée.

— Où est papa? demanda Harry. Et qu’est-ce qui est arrivé aux fenêtres? Toutes les vitres de la maison avaient volé en éclats à cause de l’explosion.

— Votre père est allé aider les blessés, dit leur mère. Les Allemands ont coulé deux navires dans le port. Le Rose Castle et le navire français. Je ne peux pas m’empêcher de penser à tous ces hommes à bord et à leurs familles...

Elle serra ses enfants encore plus fort.

— Je parie que les Allemands ont envoyé des torpilles contre l’île Bell parce qu’ils savent combien les gens de Terre-Neuve sont tenaces! déclara Lilian. Ils savent que notre minerai de fer va servir à construire les navires qui vont les vaincre bientôt!

— J’ai entendu dire qu’ils ont tout simplement raté un de leurs tirs, répondit sa mère avec un demisourire. Ne vous inquiétez pas, vous êtes en sécurité. Toute la famille est en sécurité. Il faut en être reconnaissants.

Elle reporta son attention sur les trois enfants.

— Balayez le plancher pendant que je fais du thé et des petits gâteaux pour les sauveteurs. La nuit va être longue.

Harry, Greg et Lilian trouvèrent un balai et un porte-poussière, et commencèrent le ménage en silence. La guerre était arrivée à l’île Bell, mais ce n’était plus excitant du tout.


L’île de Terre-Neuve se trouvait directement sur la voie de navigation entre l’Amérique du Nord et la Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les navires de la « marine marchande » transportaient des provisions essentielles à l’effort de guerre — des armes tout autant que de la nourriture.

Terre-Neuve-et-le-Labrador était une colonie britannique qui ne faisait pas encore partie du Canada, mais elle a beaucoup contribué à l’effort de guerre. Les navires accostaient à l’île Bell, dans la baie de la Conception, pour ramasser du minerai de fer, et l’île de Terre-Neuve abritait beaucoup de bases de l’aviation et de la marine des Alliés dans des endroits comme Argentia, Torbay, Stephenville, St. John’s, Gander et Goose Bay.

Des sous-marins U-boot allemands patrouillaient tout près de la côte de Terre-Neuve et de l’est du Canada, et ils ont attaqué des dizaines de navires.

En septembre 1942, ils ont coulé deux navires dans le port de l’île Bell, le SS Lord Strathcona et le SS Saganaga.

Ils ont ensuite coulé le SS Caribou — un traversier qui reliait Sydney (N.-É.) à Port-aux-Basques (T.-N.) — dans la nuit du 13 octobre 1942, et 136 personnes sont mortes. Les U-boot sont revenus en novembre, et ils ont alors coulé le Rose Castle et un navire des Forces françaises libres, qui résistaient aux nazis. Une torpille a raté sa cible et frappé le port, ce qui a causé une énorme explosion et fait éclater les vitres des maisons.

Tu peux en apprendre plus sur ces attaques et sur l’histoire des mines de la région en visitant le musée de l’île Bell.

Cet article est paru dans le numéro d’avril 2020 du magazineKayak: Navigue dans l'histoire du Canada.

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