Assaut aéroporté
Le ciel est clair et calme le matin du 24 mars 1945, alors que le major Richard Hilborn se prépare à sauter, dans son avion de transport C-47 Dakota, et regarde son appareil, ainsi que d’innombrables autres, voler en formation V au-dessus de la mer du Nord. Originaire de Preston, en Ontario, il fait partie, avec environ cinq cents autres membres du 1er Bataillon canadien de Parachutistes, de l’énorme armada aérienne alliée appelée Opération Varsity, qui s’apprête à lancer une offensive finale et décisive en Allemagne pour mettre fin à la Seconde Guerre mondiale.
Les parachutistes se dirigent vers une zone défendue par des soldats allemands aguerris qui se battent pour protéger leur patrie. Mais, après une année d’expérience au combat dans des conditions plus qu’éprouvantes, Hilborn se fait confiance, ainsi qu’aux hommes sous son commandement. « Nous formions désormais un bataillon endurci et expérimenté, écrira le major environ cinq décennies plus tard dans son autobiographie auto-éditée, It’s Been Fun. Je crois que nous étions enfin aussi bons que n’importe qui dans le métier. »
Le Bataillon canadien fait partie de la 6e Division aéroportée britannique, intégré à la 3e Brigade de parachutistes de la division sous le commandement du brigadier James Hill. Ce jour-là, les Canadiens quittèrent l’Angleterre à 7 h 30, au sein d’une armada lancée depuis vingt-six aérodromes différents et comprenant plus de 1 600 avions de transport de troupes, 1 300 planeurs militaires et près de 900 chasseurs d’escorte. Les aéronefs transportent environ 16 000 parachutistes américains, britanniques et canadiens — ainsi que des véhicules, du matériel et des armes — au-delà du Rhin, vers l’ouest de l’Allemagne.
Dans les jours qui suivirent l’invasion, il y a quatre-vingts ans, les journaux affirmèrent que la file d’aéronefs quittant la côte anglaise mesurait près de 250 kilomètres de long et qu’il fallait plus d’une heure pour qu’elle passe au-dessus d’un point donné. Ce fut le plus grand assaut aéroporté de l’histoire.
Au sol, les Alliés balaient l’Europe de l’Ouest suite au succès du débarquement du 6 juin 1944, libérant Paris en août et Anvers, en Belgique, en septembre 1944. En janvier 1945, les Alliés repoussent une importante contre-offensive allemande connue sous le nom de Bataille des Ardennes, dans la région du même nom, en Belgique et au Luxembourg. Les hommes du 1er Bataillon canadien de parachutistes combattront au sol lors de cette bataille avant de retourner en Angleterre pour se regrouper.
Puis, en février 1945, le 21e Groupe d’armées du maréchal britannique Bernard Montgomery — qui comprend des divisions britanniques, canadiennes et américaines — lance une offensive majeure pour repousser les armées d’Hitler vers le Rhin. Les Allemands se retirent de l’autre côté du fleuve, faisant sauter les ponts derrière eux, mais Hitler refuse toujours d’admettre la défaite. Les Alliés décident de poursuivre leur offensive au-delà du Rhin et de pénétrer au cœur de l’Allemagne.
À la tombée de la nuit, le 23 mars, les troupes terrestres britanniques, canadiennes et américaines commencent à traverser le Rhin près de la ville allemande de Wesel, dans le cadre d’une opération baptisée Opération Plunder. Tandis que les tirs d’artillerie et les raids aériens affaiblissent les positions défensives allemandes, les troupes terrestres utilisent des véhicules de débarquement amphibies à chenilles et des ponts à treillis préfabriqués et transportables, appelés ponts Bailey, pour franchir le cours d’eau. Pendant ce temps, les soldats aéroportés ont pour mission de sauter en parachute directement au cœur des lignes de front allemandes sur la rive est du fleuve afin d’engager l’ennemi dans des combats rapprochés.
Contrairement au jour J, où les parachutistes avaient été largués en France occupée sous le couvert de la nuit, le saut sur le Rhin était une opération menée de jour; les parachutistes profitent de la lumière pour rester organisés, rejoindre rapidement leurs points de ralliement et submerger les positions défensives allemandes.
Volant à une altitude comprise entre 100 et 150 mètres, les Canadiens arrivent à la zone de saut près des villes de Hamminkeln et de Wesel à 9 h 55. Des lumières vertes s’allument à l’intérieur des avions, signalant qu’il est temps de sauter, et Hilborn ainsi que les autres Canadiens s’élancent.
Il faut environ dix-sept secondes à chaque parachutiste pour atteindre le sol, ce qui en fait des cibles de choix pour les tirs antiaériens et les mitrailleuses. « Mais pourquoi y a-t-il autant d’abeilles à 300 ou 400 pieds d’altitude, en plein mois de mars? », s’interroge le soldat Morris Zakaluk pendant sa descente vers le champ de bataille, avant de se rendre compte que ce bourdonnement est en fait le bruit des balles ennemies qui sifflent à ses oreilles.
Vingt-trois Canadiens seront tués et quarante autres blessés au cours de l’assaut, certains alors qu’ils sont encore en plein vol. Deux autres seront capturés. Le commandant du bataillon canadien, le lieutenant-colonel Jevon « Jeff » Nicklin, figure parmi les morts. Son parachute s’emmêle dans un arbre au-dessus d’une équipe de tir allemande, et son corps présente sept impacts de balle au bassin. À la suite du décès de Nicklin, le lieutenant-colonel Fraser Eadie sera nommé commandant du bataillon, tandis qu’Hilborn est promu commandant en second.
Pour ceux qui réussissent à atterrir sains et saufs, la bataille ne fait que commencer. Les Canadiens ont reçu l’ordre de s’emparer de la forêt le long de la moitié sud-ouest de la zone de saut, de sécuriser les bâtiments agricoles et les maisons avoisinantes, et de se préparer aux contre-attaques allemandes. Le bataillon atteint ses objectifs en quelques heures, les troupes allemandes ayant soit battu en retraite, soit capitulé sur le champ de bataille. « Ce fut vraiment un combat acharné jusqu’à midi environ », déclarera Hilborn à la Presse canadienne quelques jours plus tard, tandis qu’Eadie décrit l’épisode comme « deux heures de véritable carnage ».
Un parachutiste canadien, le caporal Frederick Topham, aide-soignant, recevra la Croix de Victoria pour son héroïsme ce jour-là. Après avoir vu deux autres infirmiers se faire tuer alors qu’ils tentent de soigner un soldat blessé, Topham, âgé de vingt-sept ans, traverse un champ à toute vitesse, prodigue les premiers soins sous un feu nourri, puis transporte le soldat en lieu sûr sans se soucier de sa propre blessure — une balle qui lui a transpercé le nez. Plus tard dans la journée, il sortira trois hommes d’un véhicule blindé en feu.
À l’issue des combats, Hilborn fera partie d’un groupe d’hommes qui se porteront volontaires pour récupérer le corps de Nicklin, qu’ils envelopperont dans son parachute. « Ce fut pour moi un excellent chef, un ami formidable, et je regrette encore qu’on m’ait privé de la possibilité de continuer à le fréquenter après la guerre », écrit Hilborn dans son autobiographie. Dans une entrevue accordée à Canada’s History, le fils de Hilborn, Michael, déclare que le major avait « insisté » pour aller récupérer le corps de Nicklin. « Je peine à imaginer l’épreuve que cela représentait. Il l’aimait beaucoup. »
Le nombre total de victimes parmi les parachutistes ce matin-là est élevé. Sur les 7 200 membres de la 6e Division aéroportée britannique, environ 1 400 furent tués ou blessés. Parmi les 9 600 membres de la 17e Division aéroportée américaine, 1 300 autres sont tués ou blessés. L’assaut sur le Rhin sera la dernière grande opération aéroportée de la Seconde Guerre mondiale. Ayant remporté la bataille, les Canadiens et les Britanniques bénéficient d’un bref répit pour se remettre et se regrouper en attendant de nouveaux ordres de marche.
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Pendant ce temps, sur le front de l’Est, l’armée russe avance sans relâche. Après être revenus à Kiev, en Ukraine, en novembre 1943, les Soviétiques reprennent la Pologne, la Lituanie, la Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie et la Finlande en 1944. En janvier 1945, ils prennent Varsovie, la capitale polonaise, et ont pour objectif de remporter la course vers Berlin. En février 1945, alors que la victoire sur l’Allemagne semble de plus en plus probable, le président américain Franklin D. Roosevelt, le premier ministre britannique Winston Churchill et le dirigeant soviétique Joseph Staline se réunissent à Yalta, dans la péninsule de Crimée, pour discuter du partage de l’Allemagne d’après-guerre en zones américaine, britannique, française et soviétique.
Bien que les défaites de l’armée allemande à l’Est soient une bonne nouvelle pour les Alliés, Churchill, Roosevelt et le commandant suprême des forces alliées en Europe, Dwight Eisenhower, craignent que le territoire occupé par les Russes ne tombe sous la dictature communiste soviétique après la guerre. Cette préoccupation concerne, entre autres, le Danemark occupé par les Allemands. Les Britanniques et les Américains décident de progresser vers l’est aussi rapidement que possible, non seulement pour couper la route aux forces du feld-maréchal allemand Ernst Busch dans le nord, mais aussi pour faire barrage à l’avance russe à travers le nord de l’Allemagne.
Leur objectif principal est la ville portuaire allemande de Wismar, située à 250 kilomètres au nord-ouest de Berlin, sur la mer Baltique. Stratégiquement située le long de la côte nord, cette pittoresque ville médiévale aux bâtiments de briques rouges et aux rues pavées revêt une telle importance tactique que les nazis travailleront à l’agrandissement de son port et de ses installations de construction navale pendant toute la guerre. Le maréchal soviétique Konstantin Rokossovsky, l’un des commandants les plus éminents de l’Armée rouge, avance vers Wismar depuis l’est avec pour ordre de s’emparer de la ville et de poursuivre sa progression jusqu’à la frontière danoise.
C’est ainsi que le 26 mars 1945, les Canadiens et leurs compatriotes britanniques de la 6e Division aéroportée reçoivent de nouveaux ordres : une marche de cinq cents kilomètres à travers l’Allemagne pour s’emparer de Wismar avant les Russes. « Cette offensive était clairement une décision politique de haut niveau, prise par Eisenhower et Churchill, explique Terry Copp, éminent spécialiste de l’histoire militaire canadienne et directeur émérite du Laurier Centre for the Study of Canada. Si on regarde la carte et qu’on cherche à isoler le Danemark, c’est forcément à Wismar qu’il faut agir. »
Le bilan de l’Opération Varsity, explique M. Copp, convainc même les plus fervents partisans des opérations aéroportées qu’il faut éviter une nouvelle mission de parachutage. Les parachutistes montent donc à bord des chars du régiment britannique des Royal Scots Greys et se préparent à se rendre par voie terrestre jusqu’à la côte de la mer Baltique.
L’expédition jusqu’à Wismar s’annonce éprouvante pour les Canadiens. Mais ils sont prêts, grâce à des années d’entraînement rigoureux — à Fort Benning (aujourd’hui Fort Moore), en Géorgie, à partir de 1942; à la base d’entraînement canadienne de Shilo, au Manitoba, à partir d’avril 1943; et à la caserne Carter, à Bulford, en Angleterre. Leur entraînement va au-delà des exercices habituels des camps d’endurance et vise à faire de ces hommes un groupe élite de soldats sélectionnés parmi les meilleurs volontaires que le pays puisse rassembler.
Les critères de sélection sont élevés, les volontaires étant classés de « A » (le plus recherché) à « E » (le moins recherché). Seuls ceux qui obtiennent la note « A » sont autorisés à commencer l’entraînement aéroporté, ce qui signifie qu’environ la moitié de tous les volontaires sont rejetés. La combativité, la stabilité émotionnelle, une forte motivation et l’autonomie sont des conditions préalables à l’obtention de la note « A », tout comme un niveau élevé de forme physique, mentale et psychologique. Parmi ceux qui se qualifient, environ un tiers échoue le programme de parachutisme — certains en raison de leur incapacité à réussir les tests physiques ou mentaux, d’autres à cause de blessures.
Le lieutenant-colonel D.H. Taylor, commandant du Centre canadien d’entraînement en parachutisme A-35 à Shilo, estime que l’essentiel de la formation doit viser à former « d’abord de bons soldats endurcis, puis des parachutistes ». Sous la direction de Taylor, les hommes doivent suivre un cours d’entraînement au sol de huit semaines avant même de voir un seul parachute. Seuls les candidats ayant réussi l’entraînement au sol sont admissibles au cours de parachutisme de trois semaines.
Parmi les autres épreuves figure une redoutable marche de quatre-vingts kilomètres qui doit être effectuée en moins de vingt-quatre heures, en tenue de combat complète. L’entraînement au maniement des armes et la précision font également l’objet d’une grande attention.
Taylor fait un jour remarquer : « On ne saurait surestimer la ténacité exigée d’un parachutiste. Les hommes ne peuvent pas abandonner la marche simplement parce qu’ils sont fatigués. » Sa remarque se révélera prophétique lorsque les Canadiens partiront pour Wismar. La traversée d’un mois qui les attend se transforme en un cycle incessant de trajets à bord de chars et de jeeps, de réquisition de véhicules ennemis et de bonnes vieilles marches à l’ancienne. Michael Hilborn nous raconte que son père — un sportif passionné qui aimait la boxe, le hockey et la chasse dans sa jeunesse — était à la hauteur de la tâche. « En fait, la plupart d’entre eux, ces gars-là, étaient de véritables athlètes. »
Leur avancée à travers l’Allemagne est si rapide qu’ils se heurtent à un problème inattendu : que faire de tous ces soldats allemands qui veulent se rendre? À ce moment-là, bon nombre des troupes de première ligne avaient compris que la guerre était perdue, et les soldats préféraient se rendre aux Canadiens et aux Britanniques plutôt que de tenter leur chance dans un camp de prisonniers de guerre russe. Le 10 avril, la Presse canadienne rapportait que les parachutistes avaient capturé plus de mille combattants ennemis et qu’« ils ne prenaient plus la peine de renvoyer les prisonniers sous escorte; ils se contentaient de leur indiquer la direction et de leur dire “allez-y” ».
La Presse canadienne rapporte également que les cartes envoyées par le quartier général pour faciliter les mouvements des parachutistes « arrivent généralement après la prise des zones concernées ». Un commandant se serait même servi d’un atlas de l’école secondaire, récupéré peu après le saut au-dessus du Rhin, pour l’aider à planifier la bataille. Les lignes de ravitaillement alliées ont également du mal à suivre le rythme des parachutistes. Pour se protéger du froid et augmenter leur puissance de feu, on voit parfois les Canadiens porter des vestes allemandes en peau de mouton ou manier des armes allemandes, comme l’emblématique mitraillette MP 40 ou le pistolet Luger.
Mais tous les soldats allemands ne sont pas prêts à se rendre. Le 8 avril, les parachutistes affrontent une unité de chars et d’infanterie qui leur tient tête près de la ville de Ricklingen et essuient des tirs d’artillerie et de mitrailleuses. Le journal de guerre du bataillon fait état de quatre victimes. Une semaine plus tard, un avion ennemi largue une bombe sur la Compagnie B, tuant deux hommes et en blessant deux autres.
Certains Canadiens seront témoins des atrocités commises par le régime nazi lorsque leur compagnie arrive au camp de concentration de Bergen-Belsen peu après sa libération, le 15 avril. On estime à 50 000 le nombre de personnes mortes dans ce camp entre 1943 et 1945, dont la romancière Anne Frank, et il abritait plus de 60 000 prisonniers au moment de sa libération. Alors qu’Eadie et quelques autres entrent dans le camp pour évaluer la situation et venir en aide aux prisonniers, Hilborn choisit de ne pas le faire. Sa veuve, Laurette Hilborn-Pond, âgée de 98 ans, déclarera dans une entrevue qu’il pouvait pressentir les horreurs que recelait le camp. « Il a dit qu’il n’avait pas besoin d’y aller. “Je me doutais bien de ce qu’on trouverait là-dedans.” »
Lorsque les parachutistes traversent l’Elbe, à environ 150 kilomètres au sud-ouest de Wismar, le 30 avril, ils commencent à croiser de longues files de soldats et de civils allemands — dont beaucoup fuient l’avancée des Russes. « Ils estimaient que plus nous occupions de territoire, moins cela en laisserait aux Russes », indique l’entrée du journal de guerre datée du 2 mai. « Des milliers de soldats allemands bordaient les routes et se pressaient dans les villages; certains nous acclamaient même, mais la plupart avaient l’air abattu, il faut bien l’avouer. »
Le bataillon fait son entrée à Wismar cet après-midi-là. À peine deux heures après leur arrivée, un officier russe se présente en jeep. Selon le journal du bataillon, l’officier était « plutôt contrarié de nous trouver installés sur ce qui constituait l’objectif ultime des Russes ».
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Hilborn est nommé officier de liaison en chef auprès des Russes à Wismar, et fait appel à plusieurs membres du bataillon issus de familles d’immigrants russes qui parlent la langue. Le journal du bataillon et la propre autobiographie de Hilborn laissent entendre que les rouages de cette diplomatie naissante étaient bien huilés grâce à une abondance d’alcool. « Nous avons vite compris qu’il fallait boire à la russe. Finies les petites gorgées, comme c’est notre habitude en Occident, écrit Hilborn. Il faut “avaler d’un trait” tout le verre », qui sera systématiquement rempli. À ce moment-là, Hilborn est convaincu que la guerre est pratiquement terminée. Les Alliés recouvrent leur artillerie et l’orientent vers l’ouest en attendant les ordres de retour au pays. Mais les Russes se méfient des Britanniques et des Canadiens : ils mettent en place un barrage routier, restreignant l’accès à la zone qu’ils occupent près de la ville. L’artillerie russe reste également pointée vers l’ouest, écrit Hilborn.
Malgré quelques tensions, le temps reste chaud et clair. N’ayant plus à se mettre à l’abri des tireurs d’élite allemands ni à esquiver les obus de mortier, « le principal problème est de savoir comment garder les troupes satisfaites et occupées » pendant qu’elles attendent la fin officielle de la guerre, rapporte le journal de guerre du bataillon, le 6 mai. Le softball, le football et le rugby aident à passer le temps, tout comme la voile et la baignade dans le port. Les troupes ont aussi reçu l’ordre de ne pas fraterniser avec les civils locaux ni avec les soldats soviétiques.
La capitulation sans condition de l’Allemagne est annoncée le matin du 7 mai. Le gin, le whisky, la vodka, le vin et le schnaps coulent à flots à Wismar tandis que les Canadiens célèbrent la fin des hostilités en Europe. Même l’entrée du journal de guerre de ce jour-là indique que « tout le monde s’est bien amusé, mais s’est retrouvé avec l’inévitable gueule de bois ». Le lendemain, le 8 mai, Churchill proclame le Jour de la Victoire en Europe (VE), et les troupes canadiennes et britanniques organisent des célébrations conjointes avec les Russes.
Les Canadiens restent à Wismar près de deux semaines de plus, et organisent un défilé de la victoire le 11 mai et un service commémoratif le 13 mai. Finalement, le 19 mai, les Canadiens sont transportés vers un aérodrome voisin pour retourner en Angleterre; les dernières troupes britanniques suivront jusqu’au 1er juillet. De retour au Canada cet été-là, alors qu’ils reviennent au pays à bord de l’ancien paquebot de luxe français Île de France, les parachutistes sont accueillis en héros lors de défilés à Halifax et à Toronto. À la suite de la capitulation du Japon le 2 septembre, l’unité sera officiellement dissoute le 30 septembre 1945.
Mais en fin de compte, l’intervention rapide des parachutistes canadiens à Wismar n’a pas empêché la ville d’être enfermée derrière le rideau de fer. Selon les accords conclus lors de la Conférence de Yalta en février, Wismar se trouve à environ soixante kilomètres à l’intérieur de la zone d’occupation soviétique. Elle restera sous la domination de l’Allemagne de l’Est communiste jusqu’en 1990.
Les Canadiens ont néanmoins rempli leur mission en freinant l’avance soviétique vers l’ouest, en direction du Danemark. Après avoir enduré cinq années d’occupation nazie marquée par la brutalité, le pays évite de tomber sous la coupe de Staline. La seule exception sera l’île de Bornholm, située au large des côtes, que l’armée soviétique occupera du 10 mai 1945 au 5 avril 1946.
L’expérience de la Seconde Guerre mondiale a marqué à jamais Hilborn et les autres membres du bataillon. Michael Hilborn a raconté qu’il a fallu des décennies à son père avant qu’il puisse lui parler du conflit, et Laurette Hilborn-Pond se souvient encore des conversations qu’elle a eues avec son défunt mari vers la fin de sa vie au sujet de son expérience de la guerre. « Ce n’était pas facile de tuer des gens, a-t-elle dit, après une longue pause. Nous avons eu de longues conversations à ce sujet. J’aime penser que je l’ai vraiment aidé et qu’il m’a fait suffisamment confiance pour m’en parler. »