Une formidable machine à guérir
« Certaines blessures sont si effroyables que même l’imagination la plus fertile peinerait à les décrire », écrivait l’infirmière Sophie Hoerner, originaire de Montréal, qui a servi au sein de l’Hôpital général canadien no 3 pendant la Première Guerre mondiale. Les armes modernes causent un carnage épouvantable. La pluie d’obus et de balles laisse des centaines de milliers de soldats morts ou mutilés dès les premiers mois de la guerre, à l’été 1914, et les combats sur le front de l’Ouest aboutissent à une impasse faite de tranchées et de fil barbelé, la puissance de feu régnant en maître sur ce champ de bataille inattendu.
En tant que dominion de l’Empire britannique, le Canada entre dans le conflit lorsque la Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne le 4 août 1914. On assiste alors à un afflux massif d’hommes sous les drapeaux, et une nouvelle et vaste armée de plus de 620 000 soldats sera formée, composée des sections d’infanterie, d’artillerie, de cavalerie et du génie, ainsi que de formations de soutien. Mais les pertes massives causées par la guerre industrielle mettent également en évidence les besoins criants en médecins et infirmières. À la fin de la guerre, environ la moitié de tous les médecins canadiens et le tiers de toutes les infirmières avaient servi en uniforme, et le Corps médical de l’armée canadienne (CMAC) passera de vingt officiers en 1914 à plus de vingt mille membres.
Ces soignants en uniforme constituent un élément essentiel de la machine de guerre : ils s’occupent des soins préventifs pour empêcher les maladies de décimer les armées, des soins chirurgicaux pour sauver la vie des soldats, ainsi que du long processus de guérison permettant aux blessés de réintégrer leurs unités. Le haut commandement finira également par comprendre que les services médicaux sont essentiels au moral des troupes, car une défaillance des soins, laissant les blessés sans traitement et condamnés à mourir dans d’atroces souffrances ou des suites d’infections fulgurantes, se révèle éprouvante pour les camarades survivants.
L’Hôpital général canadien n° 3, initialement mis sur pied à Montréal en 1914 par les professeurs et les étudiants de l’Université McGill, permet de mieux comprendre le volet médical de la guerre. Également connu sous le nom d’Hôpital McGill, il comptait dans ses rangs des centaines de membres du personnel médical, dont des médecins célèbres, tels que le capitaine Francis Scrimger, récipiendaire de la Croix de Victoria, et le lieutenant-colonel John McCrae — qui, bien qu’on se souvienne de lui comme du poète canadien le plus célèbre de la Grande Guerre, préférait de loin se considérer comme un médecin sauvant la vie des soldats. À travers l’histoire de cet hôpital et de son personnel, on découvre les défis extraordinaires que présentaient les soins prodigués aux blessés, l’émergence de nouveaux traitements visant à sauver davantage de vies, ainsi que certaines des leçons cruciales tirées du front de l’Ouest qui serviront au lendemain de la guerre à améliorer la santé publique de tous les Canadiens.
Abritant la faculté de médecine la plus prestigieuse du pays, l’Université McGill sera la première d’une longue série d’universités à mettre sur pied des hôpitaux pour les troupes outre-mer. Cette nouvelle unité recevra des fonds de la communauté pour acquérir de l’équipement médical moderne permettant de soigner des patients dans 520 lits — une capacité qui passera ensuite à 1 040 lits. Le 18 novembre 1914, la plupart des hommes en âge de servir au sein de la faculté de médecine, ainsi que certains beaucoup plus âgés, s’enrôlent. L’équipe d’infirmières de l’hôpital, dirigée par la surintendante Katherine MacLatchy, est composée de membres du personnel de deux hôpitaux de Montréal, l’Hôpital général de Montréal et le Royal Victoria. Formée de 33 officiers, de 73 infirmières et de 205 membres de rangs inférieurs (dont la plupart sont des étudiants de McGill ayant obtenu leur diplôme en mode accéléré), l’unité hospitalière s’embarque pour l’Europe au début du mois de mai 1915, se faufilant entre les sous-marins allemands de plus en plus nombreux qui cherchent à couler les navires avant qu’ils n’atteignent l’Angleterre. L’hôpital se joindra aux services médicaux canadiens d’outre-mer pour former, comme le soulignait un rapport officiel de 1919, une « formidable machine à guérir ».
Sur une plaine sablonneuse à Dannes-Camiers, sur la côte française, l’Hôpital McGill monte des dizaines de tentes au début du mois d’août 1915. Un programme d’embellissement est lancé : le personnel allie briques et coquillages pour créer des allées solides entre les 250 immenses tentes, dont certaines peuvent accueillir jusqu’à 60 lits. Les couleurs vives et les motifs complexes des tentes donnent à l’hôpital l’apparence trompeuse d’un cirque géant. Une ligne de chemin de fer relie alors le front à la côte, et les premiers patients arrivent le 7 août 1915. Il s’agit principalement de soldats britanniques blessés par des obus et des balles dans les tranchées; les hôpitaux généraux comme l’Hôpital McGill ne soignaient pas exclusivement les Canadiens, mais venaient en aide à tous les soldats qui avaient besoin d’assistance médicale.
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À la fin de septembre 1915, les Britanniques lancent une offensive majeure à Loos, en France, qui fera près de soixante mille victimes. Ce sera la première épreuve pour le personnel de l’hôpital. L’afflux de blessés se poursuit jour et nuit à partir du 25 septembre, avec plus d’un millier d’arrivées en l’espace d’une semaine. « Cette semaine — la plus chargée depuis notre ouverture — n’est pour moi qu’un mélange confus de sang, de plaies béantes, de solution saline et de bichlorure », écrit un soldat dans son journal.
Pour les chirurgiens et les infirmières, c’est un enchevêtrement de pansements ensanglantés recouvrant d’horribles membres déchiquetés, avec des os perçant la peau, des poumons perforés, des visages mutilés et des cavités sanglantes assez grandes pour y insérer le poing. « Nous avons maintenant effectué plus de 500 opérations et admis plus de 3 000 patients », écrivait le lieutenant-colonel James M. Elder, officier responsable de la chirurgie à l’hôpital, le 6 novembre 1915.
L’hôpital se trouvait à l’extrémité d’une chaîne d’unités médicales en France qui commençait le long du front de l’Ouest, là où les soldats risquaient d’être fauchés par la tempête d’acier. Les brancardiers administraient les premiers soins immédiats sur le champ de bataille et aidaient les blessés à rejoindre un poste de secours régimentaire dans les tranchées situées derrière la ligne de front. Là, un médecin de bataillon d’infanterie tentait de freiner l’hémorragie d’un patient et l’envoyait plus loin vers l’arrière. À quelques kilomètres derrière les lignes se trouvaient des ambulances de campagne, où des soins plus complexes étaient prodigués. Mais ce n’est qu’une fois arrivé à un poste de triage des blessés (PTB) qu’un patient avait les meilleures chances d’être opéré par des chirurgiens. Ces petits hôpitaux de campagne disposaient de plusieurs salles d’opération, d’appareils à rayons X pour localiser les fragments de balles et éclats d’obus, ainsi que d’infirmières chargées de prodiguer des soins et de veiller à ce qu’aucune infection ne se propage.
Après un premier passage à un PTB, les blessés étaient presque toujours envoyés vers un hôpital général situé plus loin derrière les lignes. Dans de nombreux cas, la chirurgie d’urgence pratiquée au PTB nécessitait une intervention supplémentaire quelques jours plus tard pour retirer davantage de plomb et d’acier du corps des soldats, soigner d’autres blessures ou exciser davantage de tissus et de muscles infectés afin d’enrayer l’infection. Tout au long de la guerre, les infections feront de nombreuses victimes, malgré des progrès significatifs. Un médecin de l’Université McGill estimait que « 90 % des interventions chirurgicales de guerre effectuées à la base [l’hôpital général] consistaient à lutter contre la septicémie ».
À une époque où les antibiotiques n’existaient pas encore, la plupart des blessures s’infectaient parce que les champs de bataille avaient été arrosés de matières fécales animales et humaines pendant des siècles. Les billes d’acier tourbillonnantes qui fusent des obus à shrapnel et les éclats dentelés des douilles déchirent les uniformes sales et la peau, transperçant la chair et entraînant des micro-organismes à l’intérieur du corps, où ils se multiplient. De nouvelles techniques chirurgicales s’imposent, car d’innombrables soldats meurent d’infections fulgurantes au début de la guerre.
« Cette semaine n’est pour moi qu’un mélange confus de sang, de plaies béantes, de solution saline et de bichlorure » — journal de guerre d’un soldat
Le tétanos est un véritable fléau, mais les médecins finiront par apprendre à le traiter à l’aide de doses massives de sérum. Toutefois, ce remède ne fonctionne pas contre la gangrène gazeuse, causée par le bacille Clostridium perfringens qui décompose les tissus humains, libérant des bulles de gaz faisant gonfler la chair et dégageant une odeur nauséabonde. Après de nombreuses expérimentations, les chirurgiens découvrent que seule la technique du débridement permet de sauver des vies. Elle consiste à exciser la chair et les muscles pour retirer les zones atteintes, permettant ainsi à l’oxygène de tuer le bacille. Elder, l’officier responsable de la chirurgie à l’Hôpital McGill, écrit : « J’ai vu, en salle d’opération, des cas où les tissus étaient tellement gangrenés par l’infection qu’on pouvait retirer des poignées entières de tissu musculaire. »
Le découpage de la chair et l’irrigation de ces immenses plaies béantes avec une solution saline contribuent à réduire le nombre de décès attribuables à l’infection, mais souvent, lorsque la gangrène gazeuse s’installe dans un membre, la seule option reste l’amputation. « Il est souvent difficile, dans ces cas-là, de trouver un juste équilibre entre la préservation d’un membre et celle d’une vie, écrit Elder. Cette difficulté n’est pas atténuée par le fait que nous avons souvent affaire ici à des infections que l’on rencontre rarement dans la vie civile. »
Au cours du misérable hiver de 1915-1916, les soldats dans les tranchées pataugent dans un mélange de boue, de neige fondue et d’eau froide. À l’Hôpital McGill — qui a quitté ses tentes pour s’installer dans un collège jésuite à Boulogne, en France, en janvier 1916 —, les patients arrivent atteints d’une nouvelle affection surnommée le « pied des tranchées ». Cette lésion était causée par une station debout dans la neige fondue pendant des jours et des jours, entraînant une circulation sanguine laborieuse, un engourdissement des extrémités et, finalement, la pourriture des pieds.
Le lieutenant-colonel John McCrae, alors qu’il occupait le poste d’officier responsable des services médicaux à l’Hôpital McGill, mène une étude sur cette blessure particulière. Son rapport recommandait d’envelopper les pieds atteints dans des linges chauds et d’injecter un astringent doux. Les patients étant nombreux, les médecins ont l’occasion d’observer de nouvelles blessures subies par les soldats postés depuis longtemps en première ligne, telles que les infections bactériennes connues sous le nom de « bouche des tranchées » et diverses formes de grippe inconnues, souvent désignées par l’acronyme POI (pyrémie d’origine inconnue). L’objectif de ces recherches médicales était de mieux soigner les soldats et de les renvoyer dans leurs unités. Cependant, le pied des tranchées comptait parmi les blessures les plus graves, et au moment où les patients arrivaient à l’hôpital, les médecins de McGill constataient que l’infection s’était presque toujours répandue. L’amputation des orteils ou des pieds était souvent la seule solution à ce stade avancé.
Avant la Première Guerre mondiale, McCrae avait coécrit un manuel de pathologie largement respecté, mais loin de la poésie. Enrôlé à l’âge de quarante et un ans, il sera affecté à l’Hôpital général canadien no 3, mais partira pour l’Europe quelques mois avant le déploiement du reste de l’hôpital, dans le cadre d’une affectation temporaire à titre de médecin de la 1ère Brigade d’artillerie du Canada.
Installé dans un abri souterrain le long du canal de l’Yser en Belgique pendant la deuxième bataille d’Ypres en avril 1915 — où les Allemands utiliseront pour la première fois du chlore gazeux sur le front de l’Ouest tout en lançant un formidable assaut d’infanterie et en bombardant sans pitié les forces alliées —, McCrae travaille sans relâche pendant deux semaines, sauvant des vies, voyant des hommes succomber à leurs blessures et ayant à peine le temps de se reposer. Secoué de quintes de toux à cause de ses poumons endommagés par le gaz, il poursuit son travail de chirurgien, refusant de quitter son poste. Dans ses lettres à sa mère, il lui écrit qu’il ne s’attend pas à survivre à la bataille mais lui épargne ses horreurs, bien qu’il note dans une lettre imprudente : « Ce que j’ai ressenti cette nuit — à la vue des soldats français asphyxiés… Je pourrais te l’écrire, mais je crois que tu peux l’imaginer. »
Pour faire face aux corps mutilés, aux tirs d’obus incessants, au chlore gazeux et au manque de sommeil, le médecin compose des poèmes dans sa tête, enchaînant les vers et jouant avec les mots et les images. Lors d’une accalmie, il composera les quinze vers qui deviendront « In Flanders Fields » (Au champ d’honneur).
McCrae survivra à la bataille et sera réaffecté loin de la ligne de front, prenant ses fonctions à l’Hôpital général canadien no 3. Traumatisé par ces combats incessants, il souffre de ce qu’on qualifierait aujourd’hui de trouble lié au stress post-traumatique. Autrefois plein de vie, il revient du front transformé : c’est alors un homme enclin à la mélancolie, colérique et extrêmement dur envers lui-même et les autres. Ses amis proches ont l’impression qu’il a vieilli d’au moins quinze ans. « Depuis ces jours effroyables, il n’a plus jamais été l’homme joyeux et sociable qu’il était autrefois, et il recherche plutôt la solitude », écrit le médecin militaire américain Harvey Cushing, qui travaille dans un hôpital à l’arrière du front et deviendra plus tard un célèbre spécialiste de la chirurgie du cerveau.
Même s’il finira par retrouver une partie de sa bonne humeur, McCrae souffre d’un nouveau type de blessure : le traumatisme dû au bombardement. Dès le début de la guerre, des soldats s’effondrent sous le poids d’un service prolongé, souvent à la suite d’un seul événement traumatisant qui anéantit leur volonté. Les médecins ont de la difficulté à diagnostiquer, puis à traiter ces blessures invisibles. Le capitaine Colin Russel, professeur de neurologie clinique à l’Université McGill et spécialiste chargé des patients atteints de ce traumatisme pendant la guerre, estimait que ce trouble était causé par « l’exposition à un danger grave, ou la crainte d’y être exposé, ce danger revêtant des formes si terrifiantes que la nature humaine peine à les imaginer ».
« Les gars sont très enjoués et font des blagues au sujet de leurs membres manquants. » — A.J. Jackson
La plupart des patients atteints du traumatisme dû au bombardement sont envoyés dans des hôpitaux spécialisés en Angleterre et en France, mais certains se retrouvent à l’Hôpital McGill, où les médecins les traitent avec du repos, et à l’occasion, par la parole. Ces blessures invisibles étaient très mal comprises à l’époque. Alors que le personnel médical se montre généralement compatissant, le haut commandement qualifie souvent les soldats atteints de lâches. De nombreux soldats reviendront au Canada après la guerre souffrant de ces blessures cachées et menant en privé une lutte intérieure pour se libérer de la guerre qui a profondément marqué leur âme.
Avec une superficie d’environ 10,5 hectares, l’Hôpital général canadien n° 3 ressemble à une petite ville. « Il est difficile pour un civil qui n’a pas été outre-mer de se rendre compte de la taille et de l’étendue de ces hôpitaux de base », écrit un médecin, soulignant que même le plus petit d’entre eux peut accueillir « plus de patients que n’importe quel hôpital au Canada ». Au sein de ces communautés de soins, tous les hôpitaux développent une culture particulière, invitant les patients à chanter, à entreprendre une démarche d’art thérapeutique et même à monter des sketchs et des pièces de théâtre. Au n° 3, le personnel publie un journal, le McGilliken, qui propose à ses lecteurs des blagues, des poèmes et des textes pleins d’esprit qui nous permettent aujourd’hui de comprendre comment les soldats se raccrochent au rire pour supporter la tension. L’humour noir était courant chez les patients, qui se moquaient souvent de leurs blessures. A.Y. Jackson, le célèbre peintre blessé au combat au début de juin 1916, écrit à sa mère : « Les gars sont très enjoués et font des blagues sur leurs membres manquants. »
Les combats s’intensifient en 1916, alors que les conscrits affluent par millions dans les armées européennes. La principale force de combat du Canada, le Corps canadien, s’agrandit pour inclure une troisième et une quatrième division, atteignant ainsi environ cent mille soldats. Le long du front, on constate des « pertes » constantes dans les tranchées — ce terme désignant les décès quotidiens de manière clinique et parfois cruelle dans les rapports officiels — mais aussi lors des batailles plus importantes et plus meurtrières à Saint-Éloi et à Sorrel en Belgique, et sur la Somme en France.
« Toute la nuit, j’ai lavé des garçons sales, ensanglantés et infestés de poux, écrivait dans son journal un soldat de l’hôpital. J’ai terminé juste à l’aube et, en regardant par la fenêtre, j’ai vu passer sur une civière un corps inerte, recouvert de l’Union Jack — un autre nom qui s’ajoute à la longue liste de ceux qui meurent pour le Canada. »
De nombreux soldats étaient déjà dans un état trop critique lorsqu’ils arrivaient aux salles d’opération, tandis que d’autres succombaient à des infections dans les salles de convalescence; cette succession incessante de décès pèse lourdement sur le moral du personnel soignant. Certains soldats n’étaient connus que par leur nom; d’autres deviendront des amis et raconteront leurs histoires. Les infirmières écrivaient souvent des lettres à la famille des soldats à l’article de la mort et leur tenaient même la main au moment de quitter ce monde.
Les médecins et les infirmières de l’Hôpital McGill étaient débordés lors de ces grandes batailles. Par exemple, 4 600 patients passeront par l’hôpital entre le 1er et le 15 juillet 1916, soit les deux premières semaines de la bataille de la Somme. Face à ces vagues de blessés, l’observation et l’expérience dictent que les blessés les moins graves — ceux qui sont susceptibles de se rétablir en six semaines — peuvent rester s’il y a de la place. Mais la plupart des patients, après avoir subi une intervention chirurgicale, doivent être « transférés » de l’autre côté de la Manche vers d’autres hôpitaux en Grande-Bretagne.
Là-bas, les patients subissaient d’autres interventions chirurgicales, des amputations et, s’ils survivaient, une période de convalescence qui durait plusieurs mois.
À partir de 1916, des milliers de soldats canadiens seront soignés ou se remettront de leurs blessures en Grande-Bretagne. Ceux qui ne retourneront jamais au front seront renvoyés au Canada pour y suivre une réadaptation et, si possible, un apprentissage de la vie avec leur nouveau corps marqué par les cicatrices.
Pendant tout ce temps, les combats meurtriers se poursuivent au front, avec des victoires canadiennes en avril 1917 à la crête de Vimy, en France, et à la cote 70, en août, ainsi que dans la boue de Passchendaele, en Belgique, en octobre et en novembre. Pour faire face à ce carnage, l’Hôpital McGill porte sa capacité d’accueil à 2 000 lits, car même la victoire s’accompagne d’un terrible bain de sang : 10 600 Canadiens ont été tués ou blessés à Vimy, environ 11 000 à la cote 70 et 16 000 à Passchendaele.
Les progrès ultérieurs en matière de traitement reposent sur l’appareil à rayons X, qui devient de plus en plus utile pour aider les chirurgiens à localiser et à retirer les fragments de métal présents dans le corps des patients. L’Hôpital McGill compte dans ses rangs un expert reconnu, le major Alexander Pirie, qui publie de nombreux articles sur ses découvertes et est reconnu comme un chef de file dans ce domaine naissant.
L’examen des patients et des causes de leur décès révèle les effets mortels du choc causé par la perte de sang. L’Hôpital McGill effectue sa première transfusion sanguine à la fin de 1915, et les Canadiens deviendront des pionniers de ces transfusions à la Somme l’année suivante. Plusieurs experts et praticiens continuent de mener des expériences tout au long de la guerre, avec des résultats tangibles qui permettront de sauver des vies.
Bon nombre de ces leçons — notamment en matière de traitement des infections — découleront du processus d’essais et d’erreurs. Mais grâce à la présence de nombreux professeurs à l’Hôpital McGill, des conférences formelles et informelles sont organisées sur les enseignements tirés, ainsi que des formations sur les techniques de réanimation. Les nouveaux médecins bénéficient d’un encadrement avec des cours quasi quotidiens, et de nombreux médecins du corps médical de l’armée canadienne (CMAC) publient des articles savants dans le Canadian Medical Association Journal (produit pendant la guerre par Maude Abbott, cardiologue pionnière de l’Université McGill) et dans le Bulletin of the Canadian Army Medical Corps, une nouvelle revue destinée aux officiers médicaux qui voit le jour en 1918. Des médecins, des chirurgiens et des infirmières expérimentés — en particulier les infirmières canadiennes qui sont à l’avant-garde de la spécialisation en anesthésie — occupent souvent des postes temporaires dans d’autres hôpitaux afin de partager leur expérience. L’apprentissage est omniprésent au milieu de la destruction, et il y a toujours de nouvelles armes qui requièrent une réaction rapide.
Les blessures causées par la guerre chimique se révèlent extrêmement difficiles à traiter dans les hôpitaux. Le chlore gazeux et le gaz phosgène de 1915, qui attaquaient les poumons, cèdent la place au gaz moutarde à partir de juillet 1917. Ce nouvel agent chimique allemand brûle les soldats et les rend aveugles, tout en provoquant d’énormes cloques cutanées qui s’infectent fréquemment dans cet environnement insalubre. L’Hôpital de l’Université McGill accueille des centaines de cas. Les patients arrivent aveuglés par le gaz, la tête enveloppée de bandages pour protéger leurs yeux. Les médecins et les infirmières comprennent rapidement qu’il faut découper les uniformes, car ceux-ci sont contaminés par le gaz. Ce puissant fléau chimique pouvait aveugler et brûler le personnel soignant, qui devait parfois s’occuper des patients blessés avec des gants de protection. Même ainsi protégé, le personnel médical souffrait de larmoiements et respirait avec difficulté à cause de poumons irrités; les cheveux jaunissaient et des brûlures pouvaient apparaître sur les mains et les avant-bras.
Malgré l’horreur des blessures, les médecins et les infirmières font preuve d’une grande compétence pour sauver des vies. Les techniques et les pratiques évoluent constamment. Au cours de la guerre, moins de 1 % des patients admis à l’Hôpital McGill succombent à leurs blessures. C’est une grande victoire médicale, même si ces statistiques ne tiennent pas compte des nombreux soldats morts dans le no man’s land, sur une civière alors qu’on les transporte vers l’arrière, ou dans les nombreuses unités médicales situées le long du parcours, depuis le poste de secours jusqu’à l’ambulance de campagne, en passant par les centres de triage.
La dernière année de la guerre est marquée par d’autres batailles titanesques, d’abord par une série d’offensives allemandes à l’Ouest, lancées le 21 mars 1918, qui percent en profondeur les lignes britanniques, puis par une contre-offensive stratégique des Alliés, dont la première vague est menée par des soldats canadiens et australiens à Amiens, en France, le 8 août. Tout au long de cette période, toutes les unités médicales canadiennes, depuis celles du front jusqu’aux centres de convalescence en Angleterre, appuient les unités de combat du Corps canadien. À l’Hôpital général canadien no 3, le personnel soigne, prend en charge et sauve des milliers de soldats.
En 1918, grâce aux nouvelles techniques chirurgicales et à des méthodes de lutte contre les infections plus efficaces — mises en pratique à l’Hôpital McGill et dans d’autres hôpitaux canadiens et alliés — des blessures autrefois mortelles présentent désormais des taux de survie beaucoup plus élevés. Les blessures à l’abdomen équivalaient pratiquement à une condamnation à mort au début de la guerre, mais l’amélioration des traitements chirurgicaux permet de relever le taux de survie en 1918. Autre exemple : le taux d’amputation pour les blessures par balle passe de 25 % en 1916 à 7 % en 1917.
Des médecins continuent d’être affectés à l’Hôpital général canadien n° 3, notamment le jeune Frederick Banting, qui découvrira l’insuline, et Francis Scrimger, un chirurgien décoré de la Croix de Victoria lors de la deuxième bataille d’Ypres. Tous deux retourneront au Canada après la guerre, emportant avec eux d’importants enseignements. Scrimger enseignera à l’Université McGill, tandis que Banting deviendra l’un des médecins les plus célèbres du 20e siècle pour avoir co-découvert l’insuline, un traitement qui sauvera des millions de personnes atteintes du diabète, à l’époque une maladie mortelle.
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À partir de septembre 1918, une nouvelle épidémie s’abat sur les armées qui combattent en Europe. Connue sous le nom de « grippe espagnole », la souche H1N1 est une souche virulente et mortelle d’un virus de la grippe modifié qui se transmet de soldat à soldat et se propage à travers le monde. Derrière les lignes, l’Hôpital général canadien n° 3 accueille des centaines de patients atteints de la grippe à partir de la mi-octobre 1918. Leurs symptômes comprennent une toux violente et un essoufflement. Des salles d’isolement seront mises en place, mais les médecins et les infirmières soignent les malades avec des masques en tissu pour seul équipement de protection. Bien que la plupart des jeunes soldats et des infirmières aient survécu, les personnes qui développaient une pneumonie succombaient souvent à la maladie. Avant de s’éteindre d’elle-même en 1920, la grippe espagnole avait tué au moins cinquante millions de personnes dans le monde, dont environ cinquante-cinq mille Canadiens.
À 11 h, le 11 novembre 1918, l’armistice qui met fin à la guerre entre en vigueur. À l’hôpital, le personnel et les soldats, épuisés, acclament le roi et le Canada. Mais tout au long de la journée, les appels de clairon continuent d’annoncer le décès de patients. Trois personnes meurent de la grippe le 11 novembre, et des dizaines d’autres les suivront peu de temps après.
« Il n’y a pas aujourd’hui un seul hôpital au Canada qui ne soit en sous-effectif », déplore un article du Canadian Medical Association Journal en 1917. La moitié des médecins et le tiers des infirmières étant en service outre-mer, le pays connaît d’énormes pénuries. Mais presque tous ces praticiens reviendront au Canada avec de nouvelles connaissances sur les soins traumatologiques, comme les transfusions sanguines pour les victimes de brûlures ou l’utilisation des rayons X pour déterminer l’étendue des lésions causées par la tuberculose. Le succès des services médicaux dans la mise en œuvre de soins préventifs donne lieu à un nouvel élan en faveur de meilleures mesures de santé publique, en particulier dans les domaines des soins maternels et néonatals. Cet élan est justifié par la nécessité de sauver les nourrissons d’une mort prématurée, afin de remplacer les plus de soixante-six mille soldats canadiens morts pendant la guerre.
Le nombre de militaires blessés de retour au Canada est encore plus élevé : 172 000 ont été blessés pendant la guerre, dont environ la moitié souffrent de traumatismes. Les soins dont ils ont besoin pour leurs blessures physiques et mentales accélèrent la mise en place d’un nouveau système public de soins destinés aux anciens combattants. Pendant des décennies après la guerre, les médecins et les infirmières mettront en pratique les leçons tirées des champs de bataille pour sauver la vie des Canadiens et atténuer leurs souffrances.
Mais les médecins canadiens ne reviendront pas tous au pays. John McCrae, atteint de pneumonie et de méningite, meurt à l’âge de quarante-cinq ans le 28 janvier 1918; il repose à Wimereux, en France. Ses amis et camarades de l’Hôpital général canadien n° 3 assistent à ses funérailles, pour ensuite reprendre leur travail consistant à soigner et à réconforter le flot apparemment interminable de blessés.
À la fin de la guerre, l’Hôpital McGill aura soigné 143 762 patients, ne perdant que 986 d’entre eux à cause de maladies ou de blessures. Il s’agit là d’un bilan remarquable, de nombreuses vies ayant été sauvées par McCrae et ses collègues soignants en uniforme. Mais qu’auraient pu accomplir de plus McCrae et les soixante autres médecins, ainsi que les soixante et une infirmières qui perdirent la vie en servant au sein du CMAC pendant la guerre — sans parler des 532 soldats du CMAC, dont certains étaient des étudiants en médecine, et qui auraient pu se consacrer aux soins médicaux d’après-guerre si leur vie n’avait pas été fauchée prématurément?
« À vous, jeunes désabusés / À vous de porter l’oriflamme », peut-on lire dans un extrait du poème de McCrae « Au champ d’honneur ». Ce poème a fait l’objet d’innombrables interprétations, mais il est généralement abordé sous l’angle de la commémoration et du souvenir. Cependant, ce médecin-poète accompli aurait également été heureux de considérer son œuvre littéraire emblématique comme un appel vibrant lancé aux médecins et aux infirmières qui ont survécu à la guerre, les exhortant à ne pas « trahir la confiance de ceux d’entre nous qui mourons » et à mettre en pratique, pour le bien de tous les Canadiens, les leçons médicales et préventives tirées de la guerre.
JOHN MCCRAE : SOLDAT ET CHIRURGIEN
Médecin, soldat, enseignant, poète — le lieutenant-colonel John McCrae jouera de nombreux rôles au cours d’une vie qui ne durera que quarante-cinq ans, du 30 novembre 1872 au 28 janvier 1918. Mieux connu aujourd’hui comme l’auteur du poème « Au champ d’honneur », il a été intronisé à titre posthume au Panthéon médical canadien en 2015 pour ses précieuses contributions au domaine de la pathologie.
En 2022, les Musées de Guelph ont commémoré le 150e anniversaire de la naissance de McCrae avec une programmation spéciale comprenant une exposition de ses poèmes et de ses dessins, deux pièces de théâtre, un colloque universitaire, une campagne de plantation de coquelicots et un circuit commémoratif à travers la Belgique et la France.
Né à Guelph, en Ontario, McCrae se joint au Corps des cadets des Highlands de Guelph à l’adolescence. Pendant ses études à l’Université de Toronto, il poursuit son engagement militaire en tant que membre du régiment de milice des Queen’s Own Rifles. Il obtient son diplôme de médecine en 1898, mais met sa carrière de médecin en suspens lorsque la Grande-Bretagne entre en guerre en Afrique du Sud, en 1899. Bien que cette guerre coloniale suscite la controverse au Canada, McCrae croit en l’Empire britannique et se porte volontaire comme artilleur au sein de la Royal Canadian Field Artillery de décembre 1899 à janvier 1901.
Après avoir étudié aux États-Unis, McCrae commence sa carrière médicale à Montréal, où il travaille dans plusieurs hôpitaux et en cabinet privé. Spécialiste en pathologie, il donne des cours à l’Université McGill et à l’Université du Vermont, à Burlington. Il écrit et publie des poèmes et des nouvelles, se joint à des groupes sociaux et littéraires, et devient membre fondateur du Club universitaire de Montréal.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il s’enrôle comme médecin militaire. C’est au cours de la deuxième bataille d’Ypres, au printemps 1915, qu’il écrit « Au champ d’honneur », bien que les circonstances exactes de sa création restent floues et aient donné lieu à de nombreuses légendes. Selon certains récits, il l’aurait écrit sur une marche d’un abri souterrain; d’autres affirment que c’est à l’intérieur du poste de secours; d’autres encore, sur la tombe de son ami, le lieutenant Alexis Hannum Helmer, dont McCrae avait assisté aux funérailles. Ce que l’on sait, c’est que le poème est publié pour la première fois, de manière anonyme, dans l’édition du 8 décembre 1915 du magazine britannique Punch. Il devient rapidement si populaire qu’il sera réimprimé, traduit et récité partout dans le monde. McCrae est par la suite identifié comme l’auteur du poème et devient célèbre dans tout le monde anglophone.
À la fois réflexion sur la mort et appel aux armes, « Au champ d’honneur » servira à vendre des obligations de guerre, à recruter des soldats et à commémorer les soldats tombés au combat. Il consacre le coquelicot comme symbole de deuil et de perte, particulièrement dans le contexte de la guerre. Le poème fait toujours partie intégrante des cérémonies canadiennes du Jour du Souvenir. — Kate Jaimet
SAUVETEURS ET VOLEURS DE CORPS
Le capitaine Lawrence J. Rhea était un pathologiste chevronné qui a pratiqué des centaines d’autopsies sur des soldats morts à l’Hôpital général canadien no 3, ouvrant leurs corps pour étudier les effets dévastateurs des projectiles métalliques sur les os, les muscles et les organes. « Nous avons procédé à une autopsie dans la plupart des cas de décès survenus dans les salles de cette unité », rapporte Rhea dans le Canadian Medical Association Journal.
Rhea et d’autres médecins-chercheurs ont noté des techniques chirurgicales et des tactiques permettant de sauver des vies et de lutter contre les infections, et ils ont formulé des recommandations visant à améliorer les soins, le traitement et la protection des patients. Dans une étude réalisée au début de 1916, Rhea prélève le cerveau de quatorze soldats décédés des suites d’éclats d’obus, concluant que des casques d’acier auraient sauvé des vies. Les soldats canadiens recevront des casques d’acier à partir d’avril 1916.
La dissection des corps de soldats tombés au combat sera importante pour la médecine de guerre, mais les médecins canadiens et britanniques feront un (choquant) pas de plus. Soucieux de tirer des enseignements des morts, les médecins prélèvent des parties du corps des soldats — notamment le cerveau, les poumons et d’autres organes — pour les utiliser comme outils d’enseignement. La notion de consentement n’existant pas à l’époque, les proches des soldats ne sont pas informés que des parties du corps de leurs êtres chers ont été prélevées et envoyées au Royal College of Surgeons à Londres, en Angleterre, pour y être exposées.
Le professeur George Adami de l’Université McGill — qui a servi comme colonel au sein du Corps médical de l’armée canadienne et a occasionnellement été affecté à l’Hôpital général n° 3 — tenait absolument à ce que les parties du corps des soldats soient conservées au Canada. Il a usé de son influence considérable pour s’assurer que des centaines de parties de corps soient renvoyées à l’Université McGill pendant et après la guerre.
Cette pratique troublante paraît justifiée dans le cadre de l’enseignement médical, mais elle entre violemment en conflit avec la volonté de construire, après la guerre, des monuments à la mémoire des soldats morts au combat. Alors que la devise « Nous nous souviendrons d’eux » est invoquée à maintes reprises — et que des milliers de monuments commémoratifs sont érigés partout au pays, et des cimetières créés pour les soldats tombés à l’étranger —, les étudiants de l’Université McGill apprennent leur métier de médecin en utilisant des organes prélevés sur le corps des soldats. Cette pratique se poursuivra jusqu’à la fin des années 1950, lorsque les derniers organes restants des soldats seront détruits sans cérémonie.
Vous trouverez plus d’information sur le prélèvement d’organes sur des soldats pendant la Grande Guerre dans mon livre Lifesavers and Body Snatchers. — Tim Cook