À la conquête du son
C’était une avancée majeure. En 1948, l’inventeur et compositeur canadien Hugh Le Caine, physicien au Conseil national de recherches du Canada (CNRC), achève le prototype d’un instrument à clavier qu’il construit depuis 1945 dans son studio personnel près d’Ottawa. Il l’appelle le « sacqueboute électronique », en référence à un ancêtre pratiquement oublié du trombone. Bon nombre le considèrent comme le premier synthétiseur à tension contrôlée au monde.
Non seulement Le Caine peut désormais produire les « sons magnifiques » dont il rêve depuis son enfance, mais il espère que d’autres pourront également utiliser sa création pour en faire autant. Même si, au final, peu de gens pourront en jouer, son sacqueboute reste influent. Pour comprendre le legs de Le Caine, Tom Everrett, Rowan Nicola et Ezra Teboul, chercheurs à Ingenium, les musées canadiens des sciences et de l’innovation, ont passé des années à recréer un sacqueboute électronique entièrement fonctionnel. Alex Mlynek, rédacteur en chef de Canada’s History, s’est entretenu avec Everrett, conservateur des technologies de la communication à Ingenium, pour comprendre ce qui rend cet instrument si spécial.
Pourquoi avez-vous décidé de reconstruire le sacqueboute électronique?
Nous avions atteint une limite dans notre compréhension de l’instrument. Lorsque nous l’avons acquis en 1975, la dernière fois qu’il avait été joué remontait à 1954; depuis, il est resté entreposé ou exposé en vitrine. Le livre de Gayle Young sur Hugh Le Caine [The Sackbut Blues], publié en 1989, nous a permis de mieux comprendre cet instrument. Mais nous devions pouvoir en jouer pour comprendre le fonctionnement de la plupart des commandes, son câblage exact, ses limites et ses possibilités.
Quelle a été votre première démarche?
Nous l’avons envoyé au National Music Centre de Calgary en 2015, où leur technicien audio, John Leimseider, s’est penché sur l’instrument afin de dessiner des schémas pour se faire une meilleure idée de ses circuits électroniques. Mais impossible de tout comprendre sans démonter l’instrument.
Il nous a été rendu en 2016 avec un schéma partiel. Nous l’avons exposé dans le nouveau Musée des sciences et de la technologie, puis nous avons repris le projet fin 2019. Nous avons déterminé que pour que l’électronique fonctionne, nous devions démonter les commandes internes. Comme il s’agit de circuits électroniques des années 1940, les problèmes étaient nombreux. Nous n’avons donc pas pu le restaurer. Mais nous nous sommes dit : « Si nous ne pouvons pas le restaurer, pourquoi ne pas en construire une réplique? » Cela nous a permis de tester nos théories sur le fonctionnement des différentes commandes.
Nous avons passé près de cinq ans à reconstruire méthodiquement cet instrument pratiquement à l’identique, et nous nous lançons maintenant dans la partie performance afin de mieux le comprendre.
Comment décririez-vous ce projet de reconstruction?
Passionnant!! Cet instrument est un élément extrêmement important de l’histoire musicale du Canada, et c’est un objet que le monde entier devrait connaître. Mais si vous étudiez l’histoire de la musique électronique ou celle du synthétiseur, cet instrument n’est que rarement mentionné.
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Pourquoi cet instrument est-il important?
Le Caine a construit le sacqueboute électronique chez lui. Il l’a présenté à certains de ses collègues du Conseil national de recherches, ici à Ottawa, et le CNRC lui a offert un laboratoire appelé le Laboratoire de musique électronique.
Ils voulaient qu’il se consacre à plein temps à la conception, à la construction et à l’essai d’instruments électroniques. Il les a proposés à des compositeurs et à des professeurs au Canada afin qu’ils puissent développer l’art de la musique électronique dans un cadre de recherche et de performance. Grâce à ce laboratoire, il a contribué à la création, à l’adaptation et à la production d’instruments pour les premiers studios de musique électronique au Canada, à l’Université de Toronto, à l’Université McGill et à l’Université Queen’s.
Le Caine a également enseigné et publié des ouvrages sur le sujet, et il est évident qu’il a influencé d’autres pionniers tels que Bob Moog à Ithaca, dans l’État de New York, qui est peut-être devenu le plus célèbre des premiers concepteurs de synthétiseurs. Le Caine était donc en relation avec la plupart des acteurs clés de l’époque et a accompagné les premiers pas de la musique électronique du milieu jusqu’à la fin du XXe siècle.
Mais essayons de comprendre ce qu’est cet instrument. S’agit-il d’un instrument électronique fantaisiste? Est-ce un synthétiseur? S’il s’agit bel et bien d’un synthétiseur, est-ce le premier au monde? Est-ce le plus ancien qui existe encore? Quels sont les liens de Le Caine avec Moog? Quels sont ses liens avec la scène musicale électronique canadienne? Notre objectif est de parler de la place de Le Caine et du sacqueboute électronique dans l’histoire d’une manière qui permette aux gens de s’identifier à cette aventure musicale.
En termes simples, comment fonctionne le sacqueboute électronique?
Il est conçu pour générer une forme d’onde électronique, puis pour appliquer des modifications complexes à cette onde afin que le son obtenu puisse être aussi conventionnel (imitation d’instruments de musique classiques, par exemple) ou aussi expérimental, bruyant, subtil et texturé que vous le souhaitez.
Comment se joue-t-il?
Il peut être très facile à jouer, si vous voulez simplement vous amuser, mais pour arriver aux enregistrements que Le Caine a produits, c’est une autre histoire. C’est aussi un instrument capricieux, et nous comprenons maintenant pourquoi il ne s’en servait pas pour faire de la musique.
Cette entrevue a été modifiée pour des raisons de longueur et de clarté.
Écoutez les merveilleux sons du sacqueboute électronique...
Capacités d’écoute
Plusieurs adjectifs pourraient servir à décrire Gayle Young. Compositrice, conceptrice d’instruments, musicienne, membre appréciée et influente de la scène musicale expérimentale canadienne, tous ces adjectifs lui conviennent. Mais c’est son rôle d’écrivaine qui a aidé le monde à comprendre les contributions du Canadien Hugh Le Caine.
Son livre, The Sackbut Blues: Hugh Le Caine, Pioneer in Electronic Music, publié en 1989 par le Musée des sciences et de la technologie du Canada, raconte l’histoire de Le Caine et comment il a contribué à développer la communauté de la musique électronique du pays grâce à ses innovations et à son enthousiasme. Mme Young, qui vit à Grimsby, en Ontario, a eu l’idée d’écrire ce livre après avoir écouté des enregistrements d’entretiens avec des personnes qui ont travaillé avec M. Le Caine à la mise au point d’instruments. Au départ, son objectif était de préserver ces instruments, mais elle s’est vite rendu compte qu’il y avait aussi une histoire à raconter.
Non seulement Mme Young a contribué à une meilleure compréhension de qui était Le Caine et de ce que lui et ses collègues ont accompli, mais elle est également l’une des rares personnes à avoir joué sur la version reconstituée de son sacqueboute électronique. (Elle a même enregistré une performance, avec l’aide de l’équipe d’Ingenium et du musicien et producteur Mike Dubue.) « C’est un peu un apprentissage, dit-elle. On a l’impression qu’il y a tellement de choses à faire en même temps, mais on ne peut pas vraiment se concentrer sur tout à la fois, surtout quand on ne connaît pas bien le clavier. Cela demande beaucoup d’attention au son, une écoute très intense. » Heureusement, c’est là une autre des incroyables qualités de Gayle Young.
Synthétiser Hugh Le Caine
Enfant, Hugh Le Caine, qui a grandi dans ce qui s’appelait alors Port Arthur (aujourd’hui Thunder Bay), en Ontario, était connu pour être un inventeur, talent qu’il tenait de son père Hubert, ingénieur électricien. « Son père travaillait dans les silos à grains de la ville et était très doué pour réparer les choses, explique Gayle Young, biographe de Le Caine. On m’a raconté que lorsque Le Caine père a finalement pris sa retraite, les employés ont poussé un soupir de soulagement : "OK, on peut enfin acheter du nouveau matériel." Je pense que le jeune Hugh a adopté cette habitude. »
Une de ses premières inventions a servi à lui éviter une corvée. « La famille avait une machine à laver quasi automatique, mais quelqu’un devait actionner le levier d’avant en arrière pour brasser l’eau, explique Mme Young. C’était d’ailleurs la tâche qu’on avait confiée à Hugh. » Sa mère, Susan, le laissa donc seul pour s’occuper de la lessive, mais lorsqu’elle revint, Hugh avait disparu. À la place, elle trouva une machine installée et branchée au mur, brassant l’eau toute seule.
Né en 1914, Le Caine était également un musicien accompli, grâce à sa mère, et jouait du piano et du violon. Dès le secondaire, note Mme Young, il rêvait de combiner ses passions pour inventer des instruments de musique.
Après avoir étudié les sciences appliquées et l’ingénierie à l’Université Queen’s de Kingston, en Ontario, Le Caine a obtenu, en mars 1940, un emploi dans le développement de systèmes radars dans le cadre de l’effort de guerre de la Seconde Guerre mondiale au Conseil national de recherches du Canada. Il y a travaillé pendant tout le reste de sa carrière, s’interrompant pendant une courte période pour obtenir un doctorat en physique à l’université de Birmingham au Royaume-Uni.
Le Caine n’a jamais cessé de jouer et d’écrire de la musique. Il organisait des séances d’improvisation avec ses amis et collègues après le travail, et il aimait la photographie et la moto. Il était apparemment très drôle, selon Mme Young, et ses compositions musicales étaient assez ludiques.
Des experts tels que Tom Everrett, conservateur des technologies de la communication à Ingenium, s’émerveillent devant la créativité et la capacité d’innovation de Le Caine. « C’est tout de même formidable d’être capable de développer ces éléments qui sont devenus la norme dans les synthétiseurs tels que nous les connaissons aujourd’hui, alors qu’ils n’existaient pas à l’époque, dit-il. On parle des années 1940, 20 ans avant les synthétiseurs Moog, il utilisait donc des technologies électroniques vraiment anciennes. La capacité d’imaginer ces éléments et de les mettre en œuvre à ce niveau pour créer autant d’expressivité dans un instrument électronique relève du génie. »
Au final, Le Caine a inventé plus de 20 instruments uniques, dont la plupart, comme le souligne Everrett, font partie de la collection d’Ingenium. Le Caine a pris sa retraite en 1974 et est décédé d’un accident vasculaire cérébral en 1977, un an après avoir eu un accident de moto. Le bâtiment de l’école de musique de l’Université Queen’s porte le nom de Harrison-LeCaine Hall, en l’honneur de son ancien étudiant musicien et imaginatif.
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