Le fascisme au Canada
Le 16 février 1927, le mot « fascisme » est prononcé pour la première fois à la Chambre des communes. Le député conservateur Thomas Langton Church, représentant la circonscription de Toronto-Nord, s’indigne que le Canada ne dispose d’aucun programme visant à protéger son charbon contre les importations de ce combustible en provenance des États-Unis. Il affirme que le pays doit instaurer des droits de douane préférentiels pour le charbon canadien et gallois afin de le protéger.
Church est alors au point culminant d’une carrière politique qui s’étendra de 1898 à 1950, incluant un seul mandat en tant que maire de Toronto. Il reproche à la direction de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada d’« imposer » le charbon américain à un pays qui dispose de ses propres réserves nationales, mettant ainsi le Canada « à la merci d’un pays étranger pour son approvisionnement en combustible », note-t-il dans son intervention. L’industrie charbonnière du pays est alors en plein essor et, en 1927, elle produit plus que jamais auparavant : 17 millions de tonnes, soit 5,8 % de plus que l’année précédente.
Mais la demande augmente elle aussi; la consommation de charbon a progressé de près de deux millions de tonnes. Frustré de voir des milliers de wagons vides sillonner le Canada sur un réseau ferroviaire construit avec l’argent public, Church souhaite que ce soit notre charbon qui remplisse ces wagons. « Les citoyens de ce pays attendent qu’un Mussolini émerge au Canada pour résoudre certains de nos problèmes économiques », a-t-il déclaré dans son discours. Après avoir cité le dictateur italien, évoquant les succès de son parti dans la gestion du réseau ferroviaire, il conclut : « C’est ce que ce pays veut aujourd’hui : un Mussolini moderne. Nous avons besoin d’hommes efficaces pour gérer nos chemins de fer. »
Church n’était pas un extrémiste. C’était un conservateur de longue date qui aimait les échos que l’on rapportait d’Italie. Le fascisme était un mouvement politique nouveau, dont les mesures transformèrent une économie italienne en difficulté. Si la plupart des gens comprennent aujourd’hui que le fascisme est une idéologie haineuse qui impute aux groupes minoritaires la responsabilité de problèmes économiques sur lesquels ils n’ont aucun contrôle, dès le début, certains aspects de la politique publique fasciste séduisent des politiciens dans tout le monde occidental. Près d’un mois avant les propos tenus par Church à la Chambre des communes, Winston Churchill, alors ministre britannique des Finances, se trouvait à Rome où, selon le New York Times, il aurait déclaré : « Si j’avais été Italien, je suis sûr que j’aurais soutenu de tout cœur, du début à la fin, la lutte triomphante du fascisme contre les appétits et les passions bestiales du léninisme. »
Aujourd’hui, de nombreux Canadiens s’inquiètent de la montée du fascisme. Lorsqu’ils expriment ces craintes, celles-ci sont généralement liées aux aspects les plus brutaux du fascisme : la violence, la répression des dissidents, les politiques haineuses à l’égard des Juifs et d’autres groupes ethniques qu’un régime juge méprisables, par exemple. Mais le fascisme est avant tout un système économique (voir « Comment fonctionne le fascisme », en bas à gauche). Et notre histoire montre qu’outre les actions violentes et antisémites menées par les fascistes, il y a toujours eu un soutien plus discret au fascisme parmi les responsables politiques, les chefs d’entreprise et les forces de l’ordre.
La Grande Dépression et la politique radicale
L’histoire du fascisme au Canada est généralement racontée à travers les initiatives du plus célèbre homme politique fasciste du pays, Adrien Arcand, ou les affrontements violents entre fascistes et antifascistes. L’émeute de Christie Pits, survenue le 16 août 1933 à Toronto, est un exemple de l’un des événements à caractère racial les plus explosifs de l’histoire du pays. Plus de 10 000 personnes s’affrontèrent lors d’un match de baseball opposant l’équipe du Harbord Playground, majoritairement juive, à sa rivale, St. Peter’s. Les membres du Toronto Swastika Club, venus manifester contre l’équipe juive, avaient apporté une grande banderole arborant une croix gammée et avaient écrit « Heil [sic] Hitler » sur le toit du pavillon. Deux jours plus tard, les équipes s’affrontent à nouveau et les membres du club reviennent pour narguer les joueurs juifs. Les Juifs, soutenus par des Italiens et des Ukrainiens communistes, se battent alors contre les fascistes.
Les mouvements politiques sont souvent motivés par des facteurs économiques, et la Grande Dépression servira de toile de fond à la montée des courants politiques extrémistes. Elle touchera durement les Canadiens. Un Canadien sur cinq vit grâce aux aides sociales, et le total des dépenses publiques et privées au Canada chute de 42 %. Dans les Prairies, le revenu de la Saskatchewan dégringole de 90 % en deux ans, et 60 % de sa population dépend des aides sociales. Les conditions sont propices à l’émergence de courants politiques radicaux, en particulier parmi les immigrés qui vivent dans des conditions précaires. À gauche, les socialistes et les sociaux-démocrates fondent la Co-operative Commonwealth Federation (CCF); en 1933, celle-ci publie un manifeste appelant à un Canada radicalement différent — un pays plus juste et plus égalitaire, où les Canadiens seront propriétaires de leurs plus grandes industries et auront voix au chapitre dans la gestion des affaires de leur pays. En 1937, des communistes et des antifascistes s’engagent comme volontaires au sein des Brigades internationales pour combattre les fascistes pendant la guerre civile espagnole. Une grande majorité des 1 547 Canadiens qui y participent sont d’origine est-européenne.
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En même temps, l’idéologie autoritaire trouve un écho favorable auprès de certains Canadiens, comme les membres des « clubs de la swastika ». Ceux-ci se sont formés dans certaines régions du Canada au cours de l’été 1933, peu avant les émeutes de Christie Pits. Leurs membres croient en la suprématie britannique; à Toronto, ils patrouillent sur les plages, arborant des croix gammées, pour harceler les baigneurs juifs.
Ces clubs n’ont pas besoin de déployer beaucoup d’efforts pour inciter certains membres de la population à terroriser les Juifs. Dans son ouvrage consacré à l’expérience juive au Canada, Seeking the Fabled City, Allan Levine écrit : « Du début des années 1880 au début des années 1960, l’antisémitisme était profondément ancré dans le tissu social canadien, imposé et pratiqué ouvertement, généralement sans hésitation, sans réserve et sans honte… Il n’était pas acceptable d’avoir des collègues de travail juifs, des voisins juifs ou, pire encore, des membres juifs dans les clubs sportifs et sociaux privés. C’était tout simplement comme ça. »
L’antisémitisme généralisé, combiné aux succès économiques des fascistes en Europe, en fait un mouvement politique attrayant pour certains. Benito Mussolini inspire des mouvements similaires en Espagne, au Portugal, en Pologne, en Hongrie, en Roumanie, en Grèce et en Turquie. Parallèlement, Adolf Hitler développe le national-socialisme — la version que son régime adoptera et incarnera lors du Troisième Reich. Arcand organisait des groupes fascistes depuis 1929; son initiative la plus en vue fut le Parti national social chrétien (PNSC), dont l’objectif premier était de lutter contre les Juifs et les communistes, qu’Arcand considérait alors comme les principaux adversaires du christianisme.
Arcand transcende le clivage entre anglophones et francophones au Canada et contribue à l’essor de groupes fascistes dans tout le Canada anglophone. Le PNSC est lié à la Swastika Association of Canada, un regroupement national de clubs de la swastika. Le PNSC est alors la plus grande formation fasciste du Canada, capable de rassembler jusqu’à 100 000 personnes à Montréal au milieu des années 1930. Il compte également, fait notable, des femmes, dont la plupart sont les épouses des membres masculins du club, âgées d’une trentaine d’années et issues de la classe moyenne. Ces femmes participent à la confection des uniformes du parti, à la collecte de fonds et à la vente de propagande violemment antisémite. Le PNSC affirme également compter entre 60 et 80 femmes travaillant comme domestiques chez des personnalités influentes afin de les espionner.
Lorsque le PNSC fusionne avec le Parti nationaliste canadien et l’Union canadienne des fascistes pour former le Parti de l’unité nationale (PUN), son influence s’accroît à tel point qu’en 1939, il compte 10 000 membres cotisants — un chiffre non négligeable pour un pays de 5,5 millions d’habitants. Arcand dispose également d’un groupe paramilitaire, communément appelé les « Chemises bleues », qui se vante quant à lui de compter 12 000 membres en mars 1938. Dans son chapitre de l’ouvrage Minorities and Mother Country Imagery, Roberto Perin, professeur émérite de l’Université York, fait référence à une affirmation du consul italien selon laquelle les « Chemises bleues » étaient financées par le Parti conservateur du Canada.
Les Canadiens anglophones et francophones ne sont pas les seuls à être attirés par ce mouvement. Des clubs fascistes organisés au sein des communautés italiennes et allemandes bénéficient du soutien des bureaux consulaires. Un rapport officiel du gouvernement datant de 1940 révèle que les consuls italiens exerçaient un pouvoir considérable sur les Italiens du Canada, dont la plupart devaient rester en contact avec l’Italie pour des raisons administratives. Tous les documents officiels — par exemple, pour les mariages ou l’immigration — étaient gérés par le consul. Une personne ouvertement fasciste pouvait voir ses documents arriver immédiatement, tandis qu’une autre hostile à cette idéologie risquait de ne jamais recevoir les siens.
Les consuls allemands contribuent à la création de plusieurs organisations fascistes allemandes et à la diffusion de propagande pronazie. Le plus actif de ces consuls dans son soutien au nazisme se trouve à Winnipeg. De plus, comme l’écrit Thomas Prymak dans Maple Leaf and Trident : The Ukrainian Canadians During the Second World War, il existe un certain soutien au fascisme parmi les Ukrainiens depuis qu’Hitler leur a promis de créer une patrie ukrainienne.
Il y a toutefois des différences importantes au sein de chaque communauté. Les Italiens sont moins intégrés à la société canadienne que les Allemands et font l’objet d’une discrimination plus marquée. Ils comptent sur des groupes d’entraide et des clubs sociaux italiens pour leur vie quotidienne; par conséquent, tous les membres de ces groupes ne sont pas nécessairement fascistes.
C’est à Montréal que les fascistes italiens sont les plus puissants : un rapport de la GRC datant de 1937 indique que les membres du groupe fasciste Centuria d’Onore défilent dans les rues de Montréal, vêtus de chemises noires, plusieurs fois par mois. Les services secrets italiens, l’OVRA, surveillent de près les activités des Italiens au Canada, notamment en suivant les tendances politiques de ceux qui travaillent dans des infrastructures canadiennes stratégiques. Entre le milieu et la fin des années 1930, de 8 000 à 10 000 enfants fréquenteront des écoles italiennes au Canada, coordonnées par les consuls italiens, où ils recevront un enseignement sur la dictature et le fascisme.
Les Allemands, en revanche, immigrent au Canada depuis des générations et représentent, dans les années 1930, environ 5 % de la population. La grande majorité d’entre eux n’a que peu, voire aucun lien avec l’Allemagne. Les groupes nazis coordonnés par les Allemands s’intéressent surtout aux Allemands nés en Allemagne, et ils recherchent spécifiquement ceux dont le statut social est élevé. Le consul allemand à Winnipeg, Wilhelm Rodde, a travaillé pour le ministre nazi des Affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop, et était membre de la SS. Le tirage cumulé des journaux allemands au Canada, qu’ils soient pronazis ou sympathisants du nazisme, s’élève alors à 70 000 exemplaires.
Réaction de l’État face à la montée du fascisme
Pendant la majeure partie des années 1930, le gouvernement fédéral se montre, au mieux, indifférent à la montée du fascisme, au pire, enclin à nommer quelques sympathisants à des postes clés. Le Parti conservateur, par exemple, engage Arcand en 1930 pour 18 000 dollars (soit 350 000 dollars aujourd’hui) afin de mobiliser le soutien en faveur des Conservateurs au Québec lors des élections fédérales. Le parti l’engage de nouveau comme directeur de la publicité en 1935. Le vice-président de la Chambre des communes, Armand Lavergne, estime qu’Arcand et son journal Le Miroir sont des « éléments importants ».
Le Québec, sous la direction du premier ministre Maurice Duplessis, a sans doute été le gouvernement canadien qui s’est le plus rapproché du fascisme total. Un article paru dans le magazine Time en 1939 décrivait ainsi la culture politique du Québec : « Ayant adopté des lois réglementant, voire interdisant, la liberté d’expression, la liberté de la presse et la liberté de réunion, le Parti de l’Union nationale au pouvoir est depuis longtemps favorable à un mouvement ouvertement fasciste. »
Le maire de Montréal, Camillien Houde, soutient Mussolini et le gouvernement de Vichy en France. Alors qu’il est maire, il sera arrêté et interné pendant la Seconde Guerre mondiale pour s’être opposé à la conscription. À sa libération, quelque 50 000 Montréalais l’accueillent et il reprend rapidement ses fonctions de maire, qu’il occupera jusqu’en 1954.
Le gouvernement libéral ne se montre pas non plus très préoccupé par le nazisme, alors même qu’Hitler consolide son pouvoir au milieu des années 1930. Le premier ministre William Lyon Mackenzie King signe un accord commercial avec le gouvernement d’Hitler en 1936. Selon le journaliste Bruce Hutchison, il considère Hitler comme « une sorte de paysan simplet, pas très intelligent et ne représentant aucun danger sérieux pour qui que ce soit ». Dans une histoire exhaustive des groupes fascistes au Canada dans les années 1930, Michelle McBride soutient, dans sa thèse de maîtrise de 1997 à l’Université Memorial de Terre-Neuve, qu’en raison du manque d’engagement antinazi du gouvernement, « ce sont le Congrès juif et le Parti communiste qui doivent monter aux barricades contre le fascisme ».
Il y aura toutefois quelques exceptions à cette règle. Le député libéral Samuel Jacobs, qui était juif et représentait la circonscription québécoise de Cartier, ne cesse d’exprimer son opposition aux formations nazies au Canada. (Il est intéressant de noter que la circonscription de Cartier sera la seule au Canada où un communiste remportera un siège fédéral — Fred Rose, en 1943.) Dans la Gazette de Montréal, John Kalbfleisch raconte comment Jacobs a fait pression sur le premier ministre R.B. Bennett pour qu’il précise comment le gouvernement compte mettre fin à la propagande pronazie que diffusait le consul allemand à Montréal en 1933. Et en 1936, Jacobs exige de savoir comment le gouvernement entend réagir face à la présence d’un navire de guerre allemand, l’Emden, qui est amarré dans le port de Montréal. Pendant que le navire est en ville, le consul allemand organise une somptueuse réception à laquelle assistent les familles les plus riches de Montréal, notamment les Molson, ainsi que d’autres personnalités telles que le juge de la Cour suprême R.A.E. Greenshields et le héros de guerre Billy Bishop.
Lorsqu’un club de la swastika tente de se constituer à Kitchener, en Ontario, le conseil municipal adopte, le 14 août 1933, une résolution stipulant ce qui suit : « Le présent conseil municipal voit d’un mauvais œil toute organisation dont les buts et objectifs impliquent l’oppression et la discrimination à l’encontre de toute croyance… et décourage… la promotion d’un tel objectif par tout club ou toute organisation. »
Quant à la police, certains groupes fascistes bénéficient du soutien explicite d’anciens et d’actuels agents de police. William Whittaker, fondateur du Parti nationaliste canadien (PNC) à Winnipeg, a été agent de police au sein du Chemin de fer Canadien Pacifique et soldat britannique avant de créer ce groupe fasciste en 1933. Des policiers assistent souvent à ses rassemblements, « acclamant Whittaker et donnant l’impression d’une alliance entre les deux », selon un rapport de la GRC publié en février 1934. À l’époque, la GRC estimait que le PNC comptait 3 000 membres actifs. Parallèlement, le fondateur des Chemises bleues affirmait bénéficier du soutien du chef de la police de Toronto.
Lorsque la GRC commence à enquêter sur les groupes fascistes en 1933, elle cumule déjà 14 ans de surveillance des communistes. Le premier dossier ouvert sur une organisation fasciste, le 10 mai 1933, concerne les « Fascists in Canada », basés en Colombie-Britannique. Et bien que le Swastika Club de Toronto continue de semer la terreur parmi les Juifs tout au long de l’été, la GRC n’ouvre un dossier sur ces clubs que le 12 août, soit trois jours avant l’émeute de Christie Pits.
Dans certains services des forces de l’ordre, le mouvement bénéficie d’un soutien explicite. En 1937, le RCMP Quarterly publie un article profasciste du colonel C.E. Edgett, ancien chef de la police de Vancouver, dans lequel il déclare : « Les fascistes, ou nationalistes, cherchent à préserver l’identité nationale et le patriotisme par une violence impitoyable… Le fasciste typique n’est en aucun cas parfait, ni particulièrement admirable du point de vue d’un démocrate ordinaire. Mais au moins, il dirige sa violence et sa férocité contre les ennemis de la vie familiale traditionnelle — contre les ennemis de la religion — et les États fascistes, tels qu’ils sont désormais établis, ne sont gouvernés ni par de simples hommes d’affaires, ni par des révolutionnaires fanatiques. » Cela se passe deux ans après l’adoption des lois de Nuremberg par les nazis et leur réoccupation de la Rhénanie.
La pression internationale fait évoluer les mentalités
Ce sont des forces extérieures et la prise de conscience de la menace directe pesant sur les Canadiens qui font évoluer l’approche du gouvernement à l’égard des fascistes nationaux. En 1937, le gouvernement allemand est sur le point d’acheter l’île d’Anticosti. Située entre la Basse-Côte-Nord du Québec et la péninsule de Gaspé, Anticosti occupe une position stratégique à l’embouchure de la voie maritime du Saint-Laurent. La Consolidated Paper Corporation avait pris le contrôle de l’île dans l’espoir d’y exploiter le bois pour la production de pâte à papier, mais ce projet ne se concrétisera pas. En 1938, Bennett, alors chef de l’opposition, fait valoir à la Chambre des communes que la volonté des Allemands d’acquérir une île aussi stratégique s’inscrit dans le cadre d’un complot nazi visant à mettre le pied en Amérique du Nord. Face à ce projet de vente, le gouvernement fédéral reconnaît enfin le sérieux de la menace nazie et son approche à l’égard de ces groupes prend une tout autre tournure.
Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale entraîne l’effondrement du fascisme organisé au Canada. Dans un article publié en 2023 dans la revue Central European History, Jennifer Evans, professeure d’histoire à l’Université Carleton d’Ottawa, et d’autres auteurs écrivent que les organisations ouvertement nazies disparaissent du jour au lendemain. En 1940, le nombre d’adhérents au Parti de l’unité nationale tombe à 7 083, et en juin de cette année-là, le gouvernement fédéral déclare l’organisation illégale. Et pourtant, en 1941, le commissaire de la GRC, S.T. Wood, continue de croire que les communistes représentent la plus grande menace pour le Canada : « Beaucoup seront peut-être surpris d’apprendre que ce ne sont ni les nazis ni les fascistes, mais bien les radicaux qui constituent notre problème le plus épineux. » Malgré notre engagement militaire contre Hitler, il subsiste au Canada un certain soutien au mouvement sur lequel repose son idéologie, en particulier face au communisme.
Près d’un siècle après que Thomas Langton Church eut loué l’efficacité de Mussolini à la Chambre des communes, cette forme extrême de nationalisme a forcément beaucoup évolué. Bien qu’il y ait eu une poignée de petits groupes fascistes ou nazis au Canada dans la période de l’après-guerre, aucun n’a atteint le niveau de soutien qui existait dans les années 1930, lorsque les partisans pouvaient citer en exemple des gouvernements fascistes qui semblaient mener une saine politique.
De nombreux Canadiens voient dans l’administration Trump des échos de politiques fascistes — des échos qui se répercutent également au Canada. Notre crise du logement et de l’abordabilité crée une situation de plus en plus précaire. Et alors que le fossé entre les riches et les pauvres au Canada n’a jamais été aussi profond — y compris pendant la Grande Dépression — les Canadiens devraient se tourner vers notre passé pour mieux comprendre ce qui a rendu le fascisme si populaire. La formule était simple : la promesse d’une amélioration de la situation économique, en faisant porter la responsabilité des difficultés financières à un bouc émissaire. C’est une formule qui reste d’actualité encore aujourd’hui.
Comment fonctionne le fascisme
Le fascisme est un système politique imposé par le biais d’outils tels que le contrôle social, le démantèlement des syndicats et l’imputation des problèmes économiques à des boucs émissaires (souvent les Juifs). L’un de ses principaux objectifs est de soutenir et de favoriser le pouvoir des entreprises afin que celles-ci puissent se développer et engranger des profits, ce qui explique pourquoi le corporatisme est un élément fondamental du fascisme. Dans le cadre de cette idéologie, l’économie pourrait être dirigée par un conseil de dirigeants d’entreprises, agissant de concert avec l’État. Les associations patronales négocieraient au nom des employeurs avec des associations de salariés contrôlées par les employeurs. En fin de compte, l’objectif de cet aspect du fascisme est de protéger le capitalisme et les intérêts des propriétaires d’entreprises.
Mais les tactiques fascistes peuvent être utilisées à la fois comme moyen de conserver le pouvoir et d’y parvenir. Dans son ouvrage How Fascism Works: The Politics of Us and Them, le philosophe Jason
Stanley explique : « Une fois que ceux qui recourent à de telles tactiques accèdent au pouvoir, les régimes qu’ils mettent en place sont en grande partie déterminés par des conditions historiques particulières. Ce qui s’est passé en Allemagne était différent de ce qui s’est passé en Italie. La politique fasciste ne conduit pas nécessairement à un État explicitement fasciste, mais elle n’en reste pas moins dangereuse. »
Un jeu de pouvoir
Le fascisme a été conçu pour être la solution au communisme, un système politique qui plaçait les travailleurs, plutôt que les dirigeants et les propriétaires d’entreprises, au centre du contrôle économique. L’approche antidémocratique du fascisme prône une hiérarchie descendante dans toutes les sphères de la vie, explique le philosophe Jason Stanley dans son ouvrage How Fascism Works: The Politics of Us and Them. « Le père est le chef de la famille; le PDG est le chef de l’entreprise; le dirigeant autoritaire est le père, ou le PDG, de l’État », affirme-t-il. Le fascisme atomise tous les autres liens pour « résoudre » les tensions propres à la démocratie libérale. Résultat? Les gens se retrouvent à la fois isolés et prédisposés à soutenir la démagogie fasciste, surtout en période d’instabilité financière.
« L’attrait de la politique fasciste est fort, écrit Stanley, professeur à l’Université de Toronto. Elle simplifie l’existence humaine, nous donne un but, définit une “entité” dont la prétendue paresse met en valeur notre propre vertu et notre propre discipline. Elle nous encourage à nous identifier à un dirigeant autoritaire qui nous aide à donner un sens au monde, et dont la franchise à l’égard des personnes “indignes” de ce monde est rafraîchissante. »
À la fin des années 1920 et dans les années 1930 — alors que la Russie est en proie à une révolution violente et que les mouvements sociaux, comme la grève générale de Winnipeg de 1919, se multiplient en Amérique du Nord — de nombreux responsables politiques et hommes d’affaires occidentaux craignent que le communisme ne s’implante chez eux et sont impressionnés de voir comment le fascisme italien a réussi à écraser les mouvements communistes et syndicaux tout en relançant l’économie italienne.
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