Chez eux au Nouveau-Brunswick
Parrtown (Nouvelle-Écosse), 20 septembre 1783
Chère Ann,
Je t’écris cette courte lettre à la hâte pour t’informer que Lavinah et moi sommes bien arrivés après notre voyage à bord du Cyrus. Nous étions tellement contents de quitter l’État de New York pour le territoire britannique, même si cela voulait dire que nous ne reverrions plus jamais notre petite ferme. Je ne critique pas ton choix de rester aux États-Unis — ce nom me semble toujours tellement étrange! —, mais, ma chère soeur, je trouve bien dommage que nous soyons maintenant séparés par une frontière.
Il y a à peine 400 âmes ici, et encore peu de beaux bâtiments. Je suis certain que nous vivrons bientôt dans le confort de la maison que nous allons construire sur le lot que nous devrions recevoir. Et nous allons redevenir des fermiers avant longtemps!
-William
White Plains (New York), États-Unis d’Amérique, 30 novembre 1783
Cher Will,
Nous sommes contents d’apprendre que vous êtes en sécurité et bien établis. Vous nous semblez tellement loin dans cette colonie de votre chère Grande-Bretagne, alors que nous vivons ici dans un pays complètement nouveau et indépendant. C’est très excitant de parler de l’avenir, mais ici, notre vie de tous les jours n’a pas beaucoup changé – tes neveux et nièces grandissent et occupent la plus grande partie de mon temps. Je sais que nous ne sommes pas toujours du même avis, mais je vous souhaite vraiment, à Lavinah et toi, une belle vie dans votre nouveau foyer.
-Ann
Parrtown, 12 avril 1784
Chère Ann,
Mes excuses pour mon long silence. L’hiver a été dur, et il y a eu bien des jours où nous avons remis notre choix en question. Avec le vent humide qui soufflait de l’océan et la neige qui s’empilait partout, j’ai commencé à me demander si nous allions survivre. Ce qui nous a soutenus, c’était de savoir que nous n’aurions pas pu rester dans un endroit où tellement de gens nous détestaient à cause de notre loyauté envers la Grande-Bretagne.
Mais après m’être senti trop misérable pour écrire pendant plusieurs mois, je pose à nouveau ma plume sur le papier pour te dire que nous sommes très encouragés. J’espère faire nos premières plantations cet été, et j’ai des plans pour acheter plus de terres pendant que les prix sont encore bas. Quand d’autres colons arriveront en masse à Parr Town, la valeur des terres va sûrement augmenter très vite.
Seriez-vous intéressés, John et toi, à déménager ici avec votre famille pour être près de nous? Vous pourriez voir pourquoi le fleuve Saint-Jean est parfois appelé le Wolastoq, ce qui veut dire « le magnifique fleuve ». Les terres sont fertiles dans la vallée. Nous profitons d’un mode de vie britannique calme et bien ordonné, très différent du chaos de votre république. Vous constatez sûrement déjà ses erreurs.
-William
Parrtown (Nouveau-Brunswick), 21 juillet 1784
Ma très chère Ann,
Si tu ne m’as pas répondu, j’espère que ce n’est pas parce que ma dernière lettre t’a fâchée. Je suis tellement content de notre nouvelle vie que j’ai peut-être manqué de délicatesse sans m’en rendre compte. Je te prie d’accepter mes humbles excuses. Ce qui est passé est passé, et je ne te parlerai plus de ton pays ou de ton choix. Tu seras toujours ma soeur chérie.
Comme je le prévoyais, la vie change et s’améliore rapidement dans notre nouveau chez-nous. Tu remarqueras que, même si nous n’avons pas déménagé, je t’écris d’un tout nouvel endroit! Le flux des loyalistes comme nous a entraîné la création du Nouveau-Brunswick, une colonie séparée de la Nouvelle-Écosse. Beaucoup de gens ici sont contents de ne plus dépendre de la lointaine Halifax.
J’ai acheté une charrette et un cheval pour transporter des nouveaux venus avec leurs bagages, et des marchandises pour les commerçants. Il y a beaucoup de choses ici pour nous garder occupés. Tu peux m’écrire quand tu auras le temps.
-William
White Plains (New York), 9 octobre 1784
Mon très cher William,
Ne t’en fais pas. Je n’étais pas fâchée, mais je devais m’occuper du nouveau membre de notre famille. Le petit Isaac est né en mai. Notre petite famille qui s’agrandit, c’est merveilleux, mais c’est beaucoup de travail. Je me demande parfois comment Maman a pu s’occuper de nous sept! J’apprends à mes enfants plus vieux à faire quelques tâches, ce qui exige souvent bien plus de travail que si je les faisais moi-même. Avec le jardin, les conserves, la lessive et tout le reste, les journées passent vite!
Je suis très heureuse de savoir comment tu vas. Une toute nouvelle colonie pour les loyalistes, c’est une grande réussite!
-Ann
Saint John (Nouveau-Brunswick), 27 mai 1785
Chère Ann,
J’étais très content quand j’ai reçu ta lettre d’octobre dernier! Sa livraison a été retardée à cause de l’arrivée de l’hiver, mais je l’ai lue et relue bien des fois.
Tu remarqueras que notre ville a un nouveau nom : Saint John. Elle combine notre ancienne municipalité de Parrtown et l’établissement voisin de Carleton. D’après ce que je comprends, son nouveau nom vient du fleuve, qui a été nommé ainsi par Samuel de Champlain puisqu’il y est arrivé le jour de la fête de Saint-Jean-Baptiste il y a presque deux siècles. Je dois admettre que je préférais les noms des dirigeants britanniques qui avaient été donnés à nos localités, mais nous parlons maintenant de « Saint John » d’une façon aussi anglaise que possible.
Il y a juste une semaine, j’ai reçu un autre lot de terre, et je ne serais pas surpris si je m’en faisais offrir un autre d’ici la fin de l’année. Est-ce que je peux te faire part d’une idée à laquelle je pense beaucoup dernièrement? Je songe à construire une auberge sur une terre près du lac Lily. Imagine ton frère William en aubergiste! Lavinah t’envoie son amour, et moi aussi.
-William
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William et Lavinah Burtis sont des vrais loyalistes, qui sont partis vers ce qui était alors la colonie de la Nouvelle-Écosse après la guerre d’indépendance des États-Unis.
Environ 15 000 loyalistes y sont arrivés entre 1783 et 1785, ce qui en a quadruplé la population. Cela incluait environ 2 000 Autochtones qui avaient combattu pour la Grand-Bretagne, et au moins 3 500 Noirs esclaves et libres. Les terres données par la Grande-Bretagne aux gens comme William et Lavinah faisaient partie du territoire traditionnel des Wolastoqiyik et des Mi’kmaq. William avait cinq soeurs qui sont restées aux États-Unis, mais nous ne savons pas vraiment si l’une d’elles s’appelait Ann.
Nous avons imaginé ces lettres, mais les choses que William y mentionne sont vraies : son arrivée, la création du Nouveau-Brunswick et de Saint John, ses projets d’acheter des terres, de les revendre beaucoup plus cher (ce qu’il a fait) et de construire une taverne (ce qu’il a fait), et même sa charrette et son cheval. On peut même voir la tombe de William Burtis dans l’ancien cimetière des loyalistes de Saint John.
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