Emilia De Minico, souvenirs d'une immigration

Emilia De Minico, une Italo-Montréalaise installée dans le Mile-End depuis 1960, nous confie quelques-uns de ses souvenirs d’immigration.

Écrit par Giovanni Princigalli pour Centre d’histoire de Montréal

Mis en ligne le 20 novembre 2019

Je rencontre Emilia De Minico, une vieille dame de 85 ans, dans la cour de son appartement de la rue Clark dans le Mile-End. Elle est arrivée à Montréal en 1960 avec son mari Angelo, décédé en 2014, et son fils Carmine, qui à l’époque avait cinq ans.

Ils se sont installés dans un appartement de la rue Saint-Urbain, qui a été démoli quelques années après pour faire place au pont qui, aujourd’hui, unit la rue Van Horne à la rue Saint-Denis.

Emilia raconte : « Dans la Rue Clark et dans tout le quartier, il y avait plein d’Italiens. Mais aussi des Grecs et des Portugais. Le café Olimpico et le Club Social étaient des clubs privés réservés aux hommes italiens. Moi, je n’avais pas le droit d’y entrer. Dans ce quartier, j’ai retrouvé certaines familles que j’avais connues sur le bateau Queen Federicia qui a nous avait amenés ici. Dans la rue Bernardo [il s’agit de la rue Bernard], il y avait une très belle église où on donnait une messe en italien, mais elle a été rasée pour faire place à une école. Le quartier a bien changé. Imagine-toi que dans le bâtiment qui est là, juste en face de nous, de l’autre côté de la clôture de ma cour, il y avait une usine de textile. C’est là que j’ai trouvé de la jobba [travail] et, en plus, j’ai eu la chance d’avoir ma table de travail juste à côté de cette fenêtre-là. Ainsi je pouvais voir mes deux enfants jouer dans notre cour. »

Chicanes politiques et familiales

Le fils d’Emilia, Carmine, est né en Italie, près d’Avellino en Italie du Sud. Emilia avait marié Angelo un artisan et sculpteur aux idées politiques de droite. Le père d’Emilia était, au contraire, de gauche.

Donc souvent, chez eux, surtout le jour des élections, il y avait de la chicane « Moi je votais pour le candidat à la mairie soutenu par mon mari parce que, étant sa femme, je devais faire ce qu’il disait. Imagine-toi qu’un jour, alors que j’étais enceinte de Carmine, j’ai eu une hémorragie, je risquais donc de le perdre. Mon mari voulait absolument m’amener chez le médecin qui était candidat au poste de maire pour la droite, mais mon père, par contre, voulait que je sois soignée par son ami docteur et candidat pour la gauche. C’était le délire total. À un moment donné, j’ai hurlé et j’ai imposé d’aller chez celui qui était le plus proche de la maison. »

Cinq ans après la naissance de Carmine, la petite famille a embarqué pour le port d’Halifax.

Emilia se souvient du voyage : « Sur le bateau, à cause de la mer agitée, il y avait une corde. Pour ne pas glisser par terre, on s’accrochait à la corde. Carmine aimait jouer avec la corde en glissant à gauche et à droite. Il a attiré l’attention de deux femmes américaines qui étaient allées en vacances en Italie. Elles étaient comme tombées amoureuses de mon fils, de Carmine, et l’ont amené dans leur cabine. Puis, juste avant l’aube, elles me l’ont ramené en disant qu’il avait fait pipi dans leur lit.»

Après tant d’années à Montréal

Emilia a fait immigrer à Montréal ses deux parents. Ainsi, entre son mari Angelo et son père, les chicanes politiques ont continué.

Angelo se disputait aussi avec le Signor Alberga qui était un catholique qui avait participé à la résistance antifasciste et qui habitait dans la rue Waverly.

Au premier étage du duplex qu’Angelo a acheté en 1970 a habité un couple d’Italiens, Emanuele et Maria, pendant 40 ans. Ils ont décidé de rentrer dans leur village en Italie en 2015.

Maria appelle Emilia toutes les semaines, et elle lui dit qu’elle a la nostalgie de Montréal. Emilia explique : « Elle ne peut plus revenir ici. Les loyers dans le Mile-End sont devenus prohibitifs. Ce quartier a changé tellement. Avant ça ne coutait rien. Maria me donnait beaucoup de compagnie. Maintenant, je me sens seule, comme mon jardin. Avant il y avait beaucoup de plantes, des raisins et un arbre avec des cerises. Regarde chez mon voisin portugais, comme elles sont belles ses tomates. Moi, je ne peux pas m’occuper de mon jardin, je suis trop vieille et fatiguée. Quand je ne serai plus là, mes fils vendront notre maison. Ainsi, il y aura encore moins d’Italiens ici. L’émigration a été une bonne chose, mais aussi mauvaise, car je pense à mon village chaque jour. Cette nostalgie ne s’en va jamais. »

Portraits d’autres femmes italiennes arrivées dans les années 1950

Toutes les femmes italiennes n’arrivaient pas avec mari et enfant, comme Emilia. Plusieurs arrivaient ici sans jamais avoir rencontré leur futur époux autrement par photographie et correspondance.

Le film J’ai fait mon propre courage (Ho fatto il moi coraggio) de Giovanni Princigalli relate cet aspect singulier de l’immigration italienne à Montréal.

Il relate les mariages et les rencontres par photographies et par correspondance entre les Italiens de Montréal et ceux de l’Italie du Sud, dans les années 1950.

Il rend compte aussi du passage de ces jeunes époux et épouses d’une culture de la campagne à la vie et au travail dans les usines de la métropole québécoise. Il présente à la fois une histoire collective et une histoire individuelle.

C’est un film sur la mémoire, qui rend hommage, de manière respectueuse et poétique, documentaire et émotive, aux modestes paysans italiens émigrés au Canada, et surtout aux femmes, à leurs espoirs, leurs rêves, leurs souffrances.

Revoyez le film complet de 50 minutes et découvrez encore plus de contenu au sujet de l’histoire de l’immigration à Montréal sur Mémoires des Montréalais.

Giovanni Princigalli est réalisateur, enseignant, recherchiste et photographe.

Cet article est présenté sur le site Internet Mémoires des Montréalais du Centre d’histoire de Montréal, avec plusieurs autres articles sur la communauté italienne de Montréal.

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