Nouvelle-France, nouvelle patrie

Deux Filles du Roy voyagent en Nouvelle-France.

Illustrations de Joy Ang; texte d’Heather Wright

Mis en ligne le 22 juillet 2020

Le vent fait claquer les voiles du navire de bois traversant l’Atlantique. Marie et Éloïse, toutes deux âgées de 14 ans, sortent sur le pont pour la première fois en une semaine. Leurs jambes sont en chiffon et elles ont encore l’estomac tout à l’envers.

« Mon Dieu, s’exclame Marie en voyant son amie, tu es verte! »

« Tu ne t’es pas vue, lui répond Éloïse. Mais au moins, nous sommes toujours vivantes ».

« Oui, c’est vrai ». Marie regarde son amie en esquissant un mince sourire. « Et nous survivrons ».

Deux mois plus tôt, en France, Marie et Éloïse se réjouissaient de pouvoir enfin quitter l’orphelinat. Riches d’une dot que leur avait remise le roi Louis lui-même, elles partaient pour la Nouvelle-France pour chercher l’aventure — et un mari.

En mai 1671, Marie et Éloïse se joignent à près de 100 autres Filles du Roy à bord du sixième navire en route vers Québec. Elles font la traversée pour servir d’épouses aux hommes de la colonie.

Peu après leur départ, Marie se moque en disant que tous les « bons partis » seront pris avant qu’elles n’arrivent. Une de leurs accompagnatrices lui répond sèchement que c’est une chance pour elles de se trouver un époux.

En tant que pauvre orpheline, Marie sait qu’elle dit vrai. Mais elle et ses compagnes espèrent trouver le bonheur en Nouvelle-France.

Toutefois, au fil des semaines, leur enthousiasme commence à s’essouffler. Bon nombre d’entre elles sont affaiblies par le mal de mer. Elles essaient d’avaler tant bien que mal le porc salé et les biscuits secs qu’on leur sert, mais rien ne passe. Lorsque les intempéries les gardent sous le pont, deux d’entre elles deviennent si malades qu’elles frôlent la mort.

Ce fut un voyage pénible. Mais enfin, le soleil apparaît et les filles peuvent s’échapper de leurs quartiers fétides. Marie respire le bon air salin de la mer et chantonne un air connu. Les choses semblent vouloir s’améliorer.

Nouvelle-France en vue

Quelques jours plus tard, le navire commence son périple le long du fleuve Saint-Laurent, au Québec. Les filles montent sur le pont et regardent leur nouvelle terre d’accueil.

Lorsqu’elles apprennent qu’elles sont proches de leur destination, plusieurs d’entre elles courent se changer et se coiffer. Elles veulent faire une bonne première impression. Leurs efforts ne resteront pas vains.

Une foule d’hommes les attend sur le quai lorsque le navire jette l’ancre. Marie scrute les visages qui se tendent vers cette nouvelle « livraison » de Filles du Roy. Un de ces étrangers deviendra-t-il son mari?

Les filles font la file pour quitter le navire et se rendent au couvent qui les accueillera jusqu’à leur mariage. Elles sourient timidement en passant devant les rangées d’hommes. Tout en gardant une distance respectueuse, les hommes leur sourient en retour.

En entrant dans leurs quartiers, au couvent, les filles s’effondrent de fatigue. Marie et Éloïse s’endorment sur le coup. Mais les nonnes savent bien qu’après quelques jours de repos, elles reprendront leurs forces et seront fraîches et vigoureuses.

Un célibataire en visite

Dans les jours et les semaines qui suivent, de nombreux époux potentiels prennent le chemin qui mène au couvent. Pierre DuLois, âgé de 19 ans, en fait partie. C’est un habitant qui a une ferme déjà bien établie.

Même s’il craint d’être rejeté en raison de son apparence peu flatteuse, il veut tout de même tenter sa chance. Jean Talon, l’intendant de la Nouvelle-France, a bien averti les jeunes hommes de la colonie qu’ils devront payer l’amende s’ils ne se marient pas.

Pierre fait la file avec d’autres hommes jusqu’à ce qu’on le convoque dans une petite pièce. À l’intérieur, une sœur est assise derrière une table. Sœur Catherine le scrute du regard.

Elle lui pose des questions sur sa famille et sa santé. Elle lui demande également s’il boit ou s’il a des habitudes répréhensibles. Pierre ne parvient pas à savoir s’il fait bonne ou mauvaise impression.

« Alors monsieur, dit-elle sévèrement, je suppose que vous aussi voulez la plus belle fille pour en faire votre femme? »

« Oh non, ma sœur, je sais bien que je ne peux pas prétendre à cela… », répond-il, la voix hésitante.

« Alors, que cherchez-vous au juste, DuLois? », lui demande-t-elle. Ses yeux sont curieux et froids.

Autant lui dire la vérité, pense-t-il. Mais, si j’en demandais trop?

« J’espérais… une fille qui aime chanter ».

« Chanter? » répète la sœur vivement. Justement ce matin, elle en a entendu une chanter en travaillant. « Humm », murmure-t-elle, en se levant et en quittant la pièce.

Pierre attrape son nouveau chapeau nerveusement et en arrache presque le bord avec ses mains puissantes. Qu’est-ce que j’ai fait?

Un couple se forme

« Marie!, crie sœur Catherine dans l’escalier menant aux chambres des filles. Je voudrais te présenter quelqu’un ».

Marie reste immobile, stupéfiée. Éloïse saute du lit où elle était assise et étreint Marie. « Tu vois, je te disais bien que ce serait bientôt ton tour. J’espère que tu auras autant de chance que moi. » Éloïse la pousse doucement. « Allez, vas-y. Et reviens vite tout me raconter! »

Marie lisse ses cheveux et descend l’escalier en vitesse.

« Il y a ici un jeune homme qui voudrait une fille qui chante », explique sœur Catherine. Elle regarde le visage pâle de Marie et lui tapote doucement l’épaule.

« Allez, viens Marie, lui souffle-t-elle dans l’oreille. Tu dois servir ton roi, n’oublie pas! »

Marie se souvient, mais cela ne la rassure pas davantage. En entrant dans la pièce, elle regarde le jeune homme que lui a choisi sœur Catherine. Il porte des pantalons de laine, des mocassins et un manteau en peau de bête fermé par une ceinture fléchée.

Il sent la fumée et le savon avec lequel il a fait sa toilette ce matin-là. Il n’est pas séduisant, mais il a le teint clair et doré, et ses yeux bruns pétillent lorsqu’il lui dit bonjour.

Sœur Catherine se tient à distance, dans le coin de la pièce. Personne ne parle.

Il est timide, pense Marie. Avec un faible sourire, Marie lui demande : « Vous vouliez une fille qui aime chanter? Et pourquoi? »

Lorsque Pierre entend sa voix, son cœur bat la chamade. Si seulement cette jolie fille voulait bien de lui. « Ma mère chantait pour moi et mes frères et sœurs chaque soir, avant de nous mettre au lit. Sa belle voix est le souvenir le plus précieux de mon enfance. J’aimerais que mes propres enfants aient d’aussi beaux souvenirs… si je puis un jour espérer avoir moi aussi une famille ».

Marie se sent rougir. Pour un instant, elle se voit plusieurs années plus tard, chantant doucement pour Pierre et leurs enfants. Même si elle ne l’aime pas encore, Marie sent bien que c’est l’homme qu’il lui faut.

Pierre est nerveux. Elle n’a encore rien dit — et elle le regarde si étrangement! « Si vous... ne… voulez pas de moi, bégaye-t-il. Mon frère me disait bien que j’étais trop laid pour me marier. Il ne me reste plus qu’à m’en aller… »

Marie sourit et prend une grande respiration. « Vous pouvez certainement vous en aller, lui répond-elle, mais dites à votre frère qu’il a tort — et invitez-le à notre mariage! »


Filles du Roy

Au début des années 1660, il y a environ 3 000 colons en Nouvelle-France. La plupart sont des hommes et, sans femmes, la population ne peut pas s’agrandir.

Le roi Louis XIV et son gouvernement devaient agir. En 1663, ils ont commencé à envoyer des filles en Nouvelle-France pour y épouser les colons. Ces filles étaient appelées les Filles du Roy. La plupart venaient des orphelinats ou de familles pauvres.

Entre 1663 et 1673, près de 800 Filles du Roy arrivent en Nouvelle-France. La plupart se marient peu après leur arrivée. Lentement, les familles commencent à s’agrandir, tout comme la population de la colonie!

Cet article est paru dans le numéro janvier-février 2008 de Kayak: Navigue dans l’histoire du Canada.

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