Dans les yeux des autres
Montmédy, France, octobre 1955
« Peut-être que si je fixe ma mère assez longtemps, se disait Max, elle arrêtera enfin de parler au monsieur à l’étal de légumes et achètera quelque chose pour qu’on puisse rentrer à la maison. »
Mais non. Il se tourna vers l’étal d’à côté, où c’était écrit « Pâtisserie » en belle écriture cursive. Les tranches de pain d’épices semblaient délicieuses, et elles sentaient encore meilleur.
— Une petite gâterie? demanda sa mère qui l’avait retrouvé. Pour me faire pardonner de t’avoir fait attendre pendant que je bavardais?
— Bien sûr, répondit Max en soupirant. Et ensuite, est-ce qu’on peut partir?
Quand ils étaient arrivés du Canada au mois d’août, il avait bien aimé explorer la forteresse et les rues sinueuses de la ville. Maintenant, il s’ennuyait tout simplement des grands espaces de l’Alberta où il jouait avec ses amis pendant des heures. Il s’ennuyait aussi du ruisseau près de leur école. Et il n’y aurait pas de combats de boules de neige ou de descentes en traîne sauvage cet hiver.
— Tu vas devoir te contenter d’un poulet pour l’Action de grâce, dit sa mère. Comme ce n’est pas célébré ici, personne n’avait de dindes au marché.
Elle fit une grimace et tendit à Max un sac de provisions en filet rempli de pommes de terres, de carottes et de chou.
— Ouf! Je perds l’équilibre quand le bébé me donne des coups de pied.
Max sentait les poignées du sac lui rentrer dans les doigts, en laissant des grosses marques. Ce samedi devenait de pire en pire.
Ils grimpèrent tous les deux dans le petit autobus qui s’arrêtait devant eux et se laissèrent tomber sur un siège.
— Le vendeur de légumes avait du mal à comprendre mon français, dit la mère de Max en riant. Il m’a dit que j’avais un terrible accent. Je lui ai répondu simplement que les gens ne parlent pas le français de la même façon au Canada et en France, et qu’il y a aussi une différence entre l’Alberta et le reste du pays.
— Qu’est-ce qui ne va pas? demanda-telle en donnant un petit coup de coude à Max, qui se contentait de regarder par la fenêtre.
Il haussa les épaules. Elle lui donna un autre petit coup de coude.
— Arrête!
Sa mère lui serra les épaules. Il avait les larmes aux yeux.
— J’aimerais bien qu’on soit de retour au Canada. C’est nul ici.
Il prit une longue respiration. Il était trop tard pour qu’il s’arrête.
— Je déteste ça, être Canadien ici. Les enfants du village nous appellent des « bûcherons », comme si on vivait dans le bois, qu’on mangeait du sirop d’érable et qu’on avait des castors comme animaux de compagnie. Les Américains à l’école ont ri de moi quand j’ai dit qu’on fêtait l’Action de grâce en octobre.
— Je sais que c’est difficile d’être loin, dit sa mère en hochant la tête, un peu triste. Mais ton père fait un travail important à la base. Et c’est seulement pour trois ans.
Comment Max pouvait-il lui dire que trois ans, ça lui semblait une éternité? Il aurait 15 ans quand ils retourneraient chez eux. Ses amis l’auraient sans doute oublié complètement.
Bien sûr, il était fier que son père fasse partie de l’Aviation royale canadienne. Mais ça ne l’aidait pas à s’intégrer à l’école des enfants de militaires.
— Ça me rend furieux quand les gens pensent que je suis Américain. Et quand je leur dis que je viens de Red Deer, ils se mettent à rire.
Un homme âgé avec une moustache bien taillée et un foulard coloré était assis derrière eux.
— Je ne voudrais pas vous déranger, ditil après s’être doucement raclé la gorge. Vous venez du Canada?
— De fiers citoyens canadiens! dit la mère de Max avec un grand sourire. Je m’appelle Ginette Thomas, et lui c’est Max. Mon mari, Ted, est en poste à la base aérienne de Marville.
— Vous avez beaucoup de chance, répondit l’homme en souriant. J’ai passé quelque temps à voyager au Canada avant la guerre.
— Vous parlez très bien anglais, dit la mère de Max.
— Oui, répondit l’homme, mais c’était merveilleux de pouvoir aussi parler français à bien des endroits. Si je n’étais pas trop vieux pour faire ce voyage, j’y retournerais bien à l’automne pour revoir vos magnifiques érables. Ou peut-être que je m’y installerais, si je trouvais un endroit où je pourrais simplement m’asseoir et regarder les Rocheuses toute la journée.
— On peut les voir de Red Deer! s’exclama Max, tout content.
— C’est là que Ted a fait sa formation, expliqua la mère de Max. Moi, je viens de Beaumont.
— Eh bien, je trouve que votre ville a un nom magnifique, dit l’homme en faisant un clin d’oeil à Max. Et bien plus facile à épeler que Fleury-devant-Douaumont!
— J’aime beaucoup la France, ajouta-t-il, mais le Canada, c’est très spécial. Être citoyen d’un endroit comme ça, dans la paix et la liberté, voir tant de beauté, vivre tant de promesses... Et accueillir des gens du monde entier — ça aussi, c’est spécial.
L’autobus s’arrêta brusquement, et la mère de Max se leva.
— On descend ici, dit-elle. C’était très agréable de vous rencontrer.
— Un plaisir, répondit l’homme.
— Et bonne Action de grâce à toi, mon jeune ami canadien, ajouta-t-il en se tournant vers Max.
Max souleva le sac de légumes et fit un grand sourire à lhomme.
— Merci!
Nous avons inventé les personnages et les événements de cette histoire, mais elle se passe dans un endroit réel. L’Aviation royale canadienne (ARC) a été présente en France pendant une dizaine d’années à partir du début des années 1950. À l’époque de notre histoire, le quartier général de la 1re division aérienne de l’ARC se trouvait à Metz, une petite ville du nord-est de la France non loin de Montmédy et de Marville. Les commandants avaient constaté que les hommes de l’aviation seraient plus disposés à accepter des postes à l’étranger s’ils pouvaient amener leur famille.
Des Canadiens de l’ARC ont servi en Europe dans le cadre de nos contributions à l’alliance militaire de l’OTAN, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Le quartier général de la division a été déplacé en Allemagne en 1963. Des membres de l’ARC y ont été en poste avec leur famille jusque dans les années 1990. Comme eux, des millions de Canadiens conservent aussi leur citoyenneté quand ils vivent et travaillent partout dans le monde.
Nous espérons que vous nous aiderez à continuer de raconter des histoires fascinantes sur le passé du Canada en faisant dès aujourd’hui un don à la Société Histoire Canada.
Nous mettons en valeur la diversité de notre passé en racontant des histoires qui font découvrir les gens, les lieux et les événements qui nous unissent en tant que Canadiens, et en les rendant accessibles à tous grâce à nos contenus en ligne gratuits.
Nous sommes un organisme de bienfaisance enregistré qui dépend des dons de lecteurs comme vous pour faire découvrir des histoires inspirantes et instructives aux élèves et aux citoyens de tous âges : des récits primés, écrits par les meilleurs historiens, auteurs et journalistes du pays, ainsi que par des passionnés d’histoire.
Tout don, quel qu’en soit le montant, nous aide. Mieux encore : devenez donateur mensuel dès aujourd’hui. Votre soutien fait toute la différence. Merci!
Thèmes associés à cet article
Publicité