Le retour du guerrier : Repenser la culture stratégique des Autochtones au Canada

Au-delà des stéréotypes : Médérik Sioui, Alexane Dumoulin et Stéphane Roussel explorent le rôle des guerriers autochtones dans l’histoire militaire et la défense canadienne.
Écrit par Médérik Sioui, Alexane Dumoulin et Stéphane Roussel Mis en ligne le 4 février 2026

La figure de l’Autochtone occupe une place prépondérante dans la construction du passé militaire québécois et canadien, qu’il soit représenté comme allié loyal ou comme ennemi redouté. Les récits des guerres coloniales — entre l’arrivée des Européens en Amérique et la fin de la guerre de 1812 — mettent en lumière à la fois la loyauté stratégique des alliés autochtones et la terreur qu’ils répandent chez leurs adversaires.

Bien que d’importants travaux anthropologiques existent sur les conflits en Amérique antérieurs à l’arrivée des Européens, ce sont les diverses incarnations du « guerrier autochtone » aux XVIIe et XVIIIe siècles qui dominent encore l’imaginaire canadien et québécois. Ainsi « l’Iroquois1 » s’impose-t-il comme l’ennemi des colons français et de leurs alliés « Hurons », lesquels disparaissent presque complètement vers le milieu des années 1650. L’Iroquois est souvent dépeint dans la culture populaire comme cruel et sournois, ainsi que l’attestent les récits dominants du Massacre de Lachine, et comme le vassal dépourvu d’agentivité à la solde des Anglais.

Moins connus, pourtant tout aussi folklorisés, sont les exploits des miliciens canadiens, engagés dans les opérations de « petite guerre » (une guérilla visant tant les colons anglais que les soldats britanniques), flanqués d’alliés des Premières Nations. Non seulement ces derniers transmettent-ils aux Canadiens leur savoir-faire tactique (ce qui peut alimenter la thèse du métissage, soit l’idée portée par certains selon lesquels les sociétés québécoises et autochtones auraient un héritage commun), mais ils peuvent endosser la responsabilité des horreurs commises au cours de ces opérations, et donc de préserver l’image enjolivée du milicien canadien.

Après la Conquête de la Nouvelle-France, la figure du guerrier réapparait de manière épisodique, notamment lors de la rébellion dirigée par le chef outaouais Pontiac (1763-1766) et, surtout, lors de la guerre de 1812 contre les États-Unis. Ce dernier épisode, que certains auraient tenté d’ériger au statut de moment formateur du Canada, aurait vu les membres des Premières Nations, les Canadiens et les Anglais combattre côte à côte pour repousser victorieusement l’envahisseur américain.

Cela dit, parallèlement à la production et à la reproduction de ces imaginaires coloniaux, il est essentiel de ne pas perdre de vue que le rôle du guerrier revêtait (et revêt encore) une signification culturelle profonde dans de nombreuses sociétés autochtones. Loin d’être cette figure instrumentalisée par les récits coloniaux, le guerrier autochtone incarne un rôle social, spirituel et communautaire ancré dans des traditions propres à chaque nation. Ce rôle s’inscrit notamment dans une éthique du courage, de la protection du territoire et de la défense de la collectivité2.

L’un des acquis importants des sciences sociales au cours des dernières décennies aura sans doute été la reconnaissance de la nécessité d’intégrer les perspectives autochtones dans l’analyse et l’enseignement des réalités politiques, économiques et sociales au Canada et au Québec. En ce sens, les programmes d’enseignement de l’histoire mis en place au cours des dernières années, qui laissent plus d’espace aux points de vue et aux voix autochtones, permettent de déconstruire certaines de ces idées reçues, même s’il reste certainement du travail à faire en ce sens.

Mais l’ajout d’une perspective autochtone ne doit pas se limiter à reconsidérer la place du guerrier et de Premières Nations dans l’histoire de l’évolution de la Nouvelle-France et dans les premiers pas du Canada britannique. Car si les nations autochtones sont soit caricaturées, soit éclipsées du récit militaire du Canada (comme, il faut le reconnaitre, dans le grand récit national du Canada et du Québec), elles ne disparaissent pas pour autant.

En recadrant ainsi l’histoire militaire canadienne et québécoise, nous pouvons nous demander quel rapport les Premières Nations entretiennent-elles avec la guerre et les institutions militaires après la Guerre de 1812? Comment se transforme le rôle du guerrier dans les deux siècles qui suivent, notamment sous la pression des contraintes coloniales, des politiques d’assimilation et des changements sociaux? Qu’en reste-t-il aujourd’hui? Bref, que découvre-t-on lorsque l’on aborde les questions d’histoire militaire et les questions de défense et de sécurité contemporaine en y ajoutant une perspective autochtone?

Les réflexions qui suivent s’inscrivent dans le cadre d’un programme de recherche portant sur les cultures stratégiques de Premières Nations au Canada, qui a déjà donné lieu à une publication3 et plusieurs présentations. Le concept de « culture stratégique » désigne l’ensemble des idées collectives (doctrine, métaphores, mythes, récits, idéologies et autres) qu’entretient un groupe à l’égard des institutions militaires et de l’usage de la force4. Elle peut avoir un impact sur l’attitude de ce groupe face à une question ponctuelle (tel que l’appui à une opération militaire), au niveau des dépenses consacrées à la défense), à l’intérêt pour servir dans les forces armées et ainsi de suite.

Si le contenu de la culture stratégique canadienne ou québécoise francophone est relativement bien documenté, il y a beaucoup à faire pour mieux cerner celles des différentes nations autochtones, surtout dans la documentation en français, particulièrement pauvre sur ce sujet.

L’éclipse et la discrète résurgence

La période qui précède la Guerre de Conquête a vu la constitution d’une alliance entre plusieurs des Premières Nations et les représentants de l’Empire britannique. Ces pactes, qui évoluent et prennent plusieurs formes, se maintiennent dans le temps et s’inscrivent profondément dans l’identité des Premières Nations et dans leurs conceptions des rapports avec la Couronne britannique.

La Guerre de 1812 est l’un des moments fastes dans l’histoire militaire des Premières Nations en Amérique du Nord, marqué notamment par les tentatives de fédération des nations autochtones et leur résistance à la colonisation américaine conduite par Tecumseh, le chef de la Nation shawnee. Luttant aux côtés des Canadiens et des Britanniques, Tecumseh et les siens promeuvent leurs propres objectifs politiques face aux Américains qui tentent de s’accaparer leurs terres.

Rétrospectivement cependant, cette guerre, ainsi que la répression des rébellions de 1838 au Haut-Canada5, se révèle l’une des dernières occasions, avant longtemps, d’assumer une composante de leur identité, soit celle du « guerrier » et de « l’allié », et avec elle les vertus qu’on attribue à ces rôles. Comme le souligne John Moses, « les Premières Nations n’étaient désormais plus considérées comme des alliés militaires en puissance ou des partenaires de commerce potentiels, mais de plus en plus comme un fardeau économique et un obstacle au développement et à l’expansion territoriale6 ». Cette éclipse durera un siècle, au cours duquel les Autochtones sont refoulés dans des réserves et dépouillés de leur autonomie par les représentants du département des Affaires indiennes.

Au cours de la Première Guerre mondiale, ce sont environ 4 000 membres des Premières Nations qui s’enrôlent dans les forces armées, et 1 200 seront tués ou blessés. Plus de 4 200 font de même au cours de la Seconde Guerre mondiale. Compte tenu de la faiblesse démographique de ces groupes (autour de 103 000 membres en 1914, et 118 000 en 1939), les Autochtones constituent le groupe ethnolinguistique qui, toute proportion gardée, a le plus contribué à l’effort de guerre du Canada7. Plus encore, ces chiffres sont trompeurs, dans la mesure où ils ne concernent que les « Indiens inscrits », laissant de côté tous ceux qui n’avaient plus ce statut.

Si les raisons évoquées pour justifier l’enrôlement des membres des Premières Nations ressemblent bien souvent à celles données par les volontaires allochtones (nécessité matérielle ou économique, désir de rompre avec la monotonie, goût de l’aventure, etc.), il en est d’autres, plus associées aux communautés marginalisées (Irlandais, francophones, Japonais, Autochtones) : obtenir une forme de respect, d’égalité ou de droit de participer à la vie politique8. Plus encore, pour certaines nations autochtones, notamment les Haudenosaunee (la Confédération des Six Nations iroquoises), il s’agit d’honorer l’ancienne alliance avec la Couronne britannique.

Au-delà de la dureté et de l’horreur de la vie sur la ligne de front, plusieurs militaires autochtones rapportent des témoignages de camaraderie qui, sans être différents de ceux de bien d’autres soldats, comportent une dimension originale, à savoir l’effacement des distinctions sociales et, surtout, ethniques, qui engendrent la marginalisation et l’ostracisation des membres des Premières Nations au pays9. Plusieurs d’entre eux reçoivent de hautes distinctions, comme George Maclean, un membre de la Nation syilix (Okanagan, Colombie-Britannique), le canonnier wendat Delphis Théberge, ou encore le sergent ojibwé Tommy Prince10. D’autres occupent des fonctions importantes, comme le brigadier Oliver Milton Martin, qui commande successivement trois brigades d’infanterie au pays.

Les deux guerres marquent ainsi timidement le retour du « guerrier », effacé depuis un siècle, qui a une nouvelle occasion de démontrer sa valeur et son utilité11. Certes, il s’agit de catégories très différentes de combattant, mais le souvenir du premier inspire certainement le second. Les activités de subsistance traditionnelles, comme la chasse ou la vie en forêt, sont considérées comme une excellente préparation aux rigueurs au front.

Ainsi, la contribution autochtone à la guerre est souvent associée à certains rôles particulièrement risqués, comme celui de tireur d’élite ou d’agent de reconnaissance près ou derrière les lignes ennemies12. Les langues autochtones, dont l’usage est pourtant sévèrement réprimé au pays, se trouvent revalorisées lorsqu’elles servent de base à de codes radio incompréhensibles pour l’ennemi.

Le retour du guerrier ne se fait cependant pas sans obstacle. En 1914, les forces armées, pétries des idées racistes et des préjugés bien ancrés à l’époque, refusent d’enrôler des Autochtones13. Leur attitude change dès 1915 au regard des taux de perte alarmants en Europe. En 1917, comme au cours de la Seconde Guerre mondiale, les Premières Nations sont soumises à la conscription, même si les préjugés à leur égard demeurent, en particulier dans les branches les plus conservatrices des forces armées, comme la Marine.

Revendications et déceptions

Les deux guerres mondiales exacerbent les revendications autochtones. Comme ceux des autres communautés marginalisées, les dirigeants autochtones sont divisés sur l’attitude à adopter face au conflit et aux mesures d’enrôlement obligatoire. À l’instar des nationalistes canadien-français, le refus de servir dans les troupes impériales représente, pour plusieurs membres des Premières Nations, un acte de résistance contre l’ordre britannique. Les nations autochtones connaissent leurs propres « crises de la conscription », avec un résultat semblable à celles vécues par les Canadiens français, dans la mesure où elles stimulent l’expression d’une identité distincte et de revendications nationales.

C’est dans ce contexte qu’est créée la League of Indians of Canada fondée en 1919 par le lieutenant Frederik Ogylvie Loft, membre de la nation Kanyen’kehà:ka. De même, dès 1940, le Wendat Jules Sioui s’oppose aux mesures de conscription, notamment à travers les actions du « Comité de protection des droits des Indiens ». Deux congrès sont organisés à Ottawa en 1943 et 1944, et le mouvement donne naissance au North American Indian Nation Government et au National Indian Brotherhood, ancêtre de l’Assemblée de Premières Nations. L’opposition à la conscription est donc à l’origine de l’une des plus importantes institutions nationales actuelles pour la défense des droits autochtones14.

Le retour à la paix est aussi marqué par des déceptions, comme l’ont montré certains documentaires diffusés au cours des dernières années, lesquels constituent un matériel pédagogique particulièrement pertinent15. Les soldats autochtones, qui ont souvent connu l’égalitarisme et la solidarité engendrée par le service au front, redeviennent des « Indiens », citoyens de seconde zone, sitôt rendus à la vie civile.

Mal informés et mal représentés par les agents locaux du ministère des Affaires indiennes, les vétérans n’ont bien souvent pas droits aux pleines compensations et allocations mises à la disposition des anciens combattants blancs16. Ces injustices ne font qu’alimenter les revendications nées au cours des deux guerres mondiales et qui ne cessent de s’affirmer par la suite.

Kanehsatà:ke/Oka, 1990 : Le second retour du guerrier

La crise Kanehsatà:ke/Oka, qui s’étend du 11 mars (date de l’érection des barricades à Kanehsatà:ke) au 26 septembre 1990, a durablement marqué les esprits, tant chez les Premières Nations que dans la société québécoise francophone, si bien que ces événements, survenus il y a trente-cinq ans, demeurent encore difficiles à aborder, même dans un contexte pédagogique. Elle marque un moment important dans l’expression des revendications autochtones contemporaines, mais aussi un choc frontal avec la société québécoise francophone, choc qui suscite encore beaucoup d’émotion de part et d’autre.

La crise se situe à l’intersection de trois courants identitaires qui interagissent de manière complexe : l’identité autochtone, celle de la société québécoise francophone et celle, plus floue, du Canada anglais. Les rapports entre les trois groupes sont exacerbés par le fait que l’échec de l’Accord du Lac Meech, lequel devait permettre au Québec d’adhérer à la Constitution de 1982, est acté le 22 juin 1990, ce qui relance le mouvement souverainiste québécois, et qui pave la voie à un nouveau référendum sur l’indépendance.

Cet échec est non seulement attribué à l’opposition d’une partie du Canada anglais, mais aussi à l’action d’un individu en particulier, soit Elijah Harper, un député manitobain de la nation crie, qui agit ainsi pour éviter que les revendications autochtones ne sombrent dans l’oubli. Ce dénouement, survenu moins d’un mois avant l’assaut raté de la Sûreté du Québec dans la pinède d’Oka contribue à transformer l’enjeu de la crise qui dépasse largement la (très ancienne) querelle territoriale entre la communauté kanyen’kehà:ka et la municipalité d’Oka17.

En marge de sa dimension politique, l’épisode de la « Résistance de Kanesatake » peut révéler certains aspects de la culture stratégique des Premières Nations, du moins celle exprimée par les communautés en cause, en raison de la violence des événements (personnifiée par les décès du Caporal Marcel Lemay et de Joe Armstrong18) et du fait qu’il implique une confrontation avec les Forces armées.

Si l’histoire des relations coloniales au Canada est émaillée d’actes de violence commis à l’endroit des Autochtones (le raid de Restigouche en 1981, comme les incidents d’Ipperwash en 1995, en sont de bons exemples), la crise de l’été 1990 ouvre un questionnement sur l’usage de la force comme instrument de résistance et la légitimité des armes dans un processus d’affirmation nationale, soit une réflexion qui oscille entre la « légitime défense » et la nécessité d’amplifier l’expression des revendications dans la sphère politique19.

C’est dans ce contexte que resurgit l’image du guerrier. Ainsi, l’une des figures centrales de la crise est celle de la confrontation entre le mohawk Ronald « Lasagne » Cross et le soldat Patrick Cloutier, analysée en profondeur par Émilie Guilbeault-Cayer20. À la différence du guerrier réapparu à la faveur des deux guerres mondiales et qui incarne « l’allié de la Couronne », celui qui tient les barricades de Kanesatake et de Kahnawake est associé à la protection de la communauté et de la terre21.

À l’inverse, dans la société francophone du Québec, le guerrier revêt l’image d’un « criminel armé », à l’agentivité limitée puisqu’il ne sert ultimement que les intérêts du Canada anglais22, et qui n’est pas sans rappeler celle de « l’ennemi iroquois » tout droit sorti des récits de la Nouvelle-France. La crise ouvre certainement, à terme, la voie à la conclusion d’ententes durables avec les Premières Nations (telle que la « Paix des Braves » de 2002), mais aussi à un sentiment de méfiance; la question de la « sécurité intérieure » s’ajoute ainsi aux autres interrogations soulevées par le projet souverainiste à la veille du référendum de 199523.

Les cultures stratégiques autochtones et les forces armées contemporaines

L’étude des cultures stratégiques des diverses Nations autochtones au Canada et au Québec (car rien n’autorise à traiter les expériences de ces diverses nations comme étant uniformes) s’inscrit certainement au sein d’un effort généralisé de redécouvrir les différents aspects des cultures autochtones.

Au-delà de l’intérêt politique, social et identitaire que revêt une telle démarche tant pour les principaux intéressés que pour l’ensemble des sociétés québécoise et canadienne, cette redécouverte a des conséquences, dont celle de permettre aux Premières Nations de contribuer à la réflexion et à la mise en œuvre des politiques de sécurité canadiennes, à un moment où le gouvernement et la société prennent conscience de l’importance d’assurer plus vigoureusement la défense de leur pays.

Les Forces armées canadiennes pourraient figurer comme l’une des institutions pouvant trouver un grand intérêt dans la valorisation les cultures stratégiques autochtones. En effet, celles-ci, qui font face à un manque catastrophique de main-d’œuvre, ont entrepris d’augmenter les efforts de recrutement dans différents segments de la population canadienne.

En 2019, les Forces canadiennes estimaient que 2,8% de leurs effectifs étaient composés de membres des Premières Nations, de Métis, d’Inuits et de personnes s’auto-identifiant comme autochtones, ce qui reste en deçà de l’objectif fixé à 3,5%24. Un certain nombre de programmes destinés à cette fin ont d’ailleurs été mis en place, tel que le Programme d’enrôlement des Autochtones des Forces armées canadiennes (PEAFAC). Ces objectifs ont notamment été réitérés dans la politique de défense publiée en mai 202425.

Comme bien des institutions, les Forces canadiennes ne sont pas exemptes de certains travers sociaux, tels que le racisme systémique ou la misogynie, qui peuvent agir comme autant de repoussoirs auprès des populations cibles des campagnes de recrutement et de rétention, qu’il s’agisse des femmes, des membres des Premières Nations ou des Néo-Canadiens26. En marge des programmes destinés à transformer certains aspects problématiques de la culture militaire, l’un des moyens mis de l’avant est précisément d’encourager les membres des Forces canadiennes issus des Premières Nations ou des communautés du Nord à renouer avec leurs racines culturelles.

Il s’agit en particulier avec le « code du guerrier », qui peut prendre des formes différentes d’une communauté à l’autre, mais qui prône l’adoption d’une approche holiste de la vie militaire, intégrant les dimensions spirituelle, cognitive, physique et pratique, comme l’une des voies que peuvent suivre les Autochtones pour guider leur parcours dans les forces armées27.

L’exemple le plus fréquemment cité au Canada de l’intégration réussie des valeurs et savoirs autochtones aux pratiques militaires est celui offert par le corps des Rangers canadiens, qui compte en 2025 environ 5000 membres. Issus d’une expérience acquise au Cours de la Seconde Guerre mondiale sur la côte ouest du Canada, les Rangers sont essentiellement recrutés dans les communautés isolées, ce qui inclut naturellement l’Arctique, mais aussi toutes les régions éloignées des grands centres de chaque province.

Ainsi, au Québec, les quelques 700 Rangers (et autant de Rangers juniors) sont regroupés au sein du 2e groupe de Patrouille des Rangers canadiens (2 GPRC) et disséminés dans une trentaine de communautés28. Les membres des Premières Nations et les Inuits constituent la majorité des effectifs, même si les instructeurs sont généralement des militaires venus du sud du pays.

Concrètement, les Rangers canadiens ont pour missions de signaler aux Forces armées toute activité inhabituelle, d’intervenir comme premiers répondants lors de catastrophes ou d’opérations de recherche et sauvetage, ainsi que d’agir comme guides et mentors pour les militaires réguliers déployés en territoire isolé. Depuis le tournant des années 2000, leur rôle s’est également élargi sur le plan social, notamment à travers l’encadrement du programme des Rangers juniors. Celui-ci vise à répondre aux défis socioéconomiques touchant particulièrement les jeunes des communautés nordiques et autochtones — tels que la dépendance, la dépression ou le suicide — en valorisant leur culture et le savoir ancestral, y compris les techniques de survie sur le territoire.

Les instructeurs sont d’ailleurs les premiers à reconnaitre le caractère essentiel du respect de la culture des communautés d’accueil pour être en mesure de mener à bien leur mission, voire pour simplement survivre dans l’environnement où ils doivent opérer. Ainsi, les Rangers forment probablement l’institution militaire canadienne la plus étroitement liée à la culture autochtone.

Conclusion

La prise en compte d’une perspective autochtone dans l’enseignement et l’étude de l’histoire au Canada et au Québec, encore largement dominées par les récits des sociétés francophone et anglophone, permet d’enrichir notre compréhension collective du passé. Elle offre une lecture renouvelée d’événements ou d’expériences qui, à première vue, peuvent sembler partagés, mais qui révèlent des significations et des enjeux distincts lorsqu’ils sont observés depuis des trajectoires autochtones. C’est ce que nous avons tenté de démontrer ailleurs, en confrontant les mémoires québécoise et autochtone de la Seconde Guerre mondiale29.

Plus encore, cette perspective ne devrait pas être limitée aux sphères traditionnellement associées aux revendications autochtones — comme la santé, l’éducation ou la gestion du territoire. Elle mérite aussi d’être mobilisée dans des champs où sa présence demeure marginale, à l’image de l’histoire des guerres et des conflits armés. En y intégrant les expériences et les récits autochtones, souvent ignorés ou marginalisés, on ouvre la voie à un récit plus nuancé et inclusif, à même de dialoguer avec les mémoires des autres composantes de la société canadienne.

Enfin, cette démarche ne saurait se limiter à un simple changement de point de vue : elle suppose également une transformation des approches méthodologiques. L’intégration des voix autochtones appelle un ajustement des pratiques de recherche, incluant la reconnaissance des épistémologies autochtones, ainsi que l’adoption d’approches comme l’ethnohistoire, qui prennent en compte les traditions orales, les savoirs communautaires et les dynamiques culturelles propres aux Premières Nations. Une telle orientation, à la fois éthique et épistémologique, constitue une étape essentielle vers une historiographie véritablement décolonisée.

Médérik Sioui est historien spécialisé en histoire des Premières Nations à l'École nationale d’administration publique. Alexane Dumoulin est une candidate à la maîtrise à l'Université de Montréal. Stéphane Roussel est professeur titulaire à l'École nationale d’administration publique.

Cet article est paru à l’origine dans la revue Traces, volume 63, numéro 3, été 2025, p. 18-23. La revue est publiée par la Société des professeurs d’histoire du Québec (SPHQ).

La SPHQ a pour mission de promouvoir l’enseignement de l’histoire au Québec sous tous ses aspects, auprès de ses membres et de la population en général et de contribuer à assurer la transmission de l’information et le développement des professionnels de l’enseignement. 
Notes

1. C’est à dessein que nous utilisons les noms conférés par les Français dans ce contexte historique, mais les appellations Haudenosaunnee et Wendat devraient normalement être utilisées

2. Robert-Falcon OUELLETTE, Winston WUTTUNEE, et Melvin SWAN, « Code d’honneur des guerriers autochtones », Revue militaire canadienne, vol. 23, no 4, automne 2023, p. 5-12 ; P. Whitney LACKENBAUER, « Carrying the Burden of Peace: The Mohawks, the Canadian Forces, and the Oka Crisis », Journal of Military and Strategic Studies, vol. 10, no 2, 2018 ; Yale BÉLANGER et B. WADSWORTH. « It's my duty... To be a warrior of the people » : Kainai perceptions of and participation in the Canadian and American forces », Prairie Forum, vol. 33, no 2, Automne 2008, p. 297-322.

3. Le présent document emprunte en partie aux idées exposées dans Stéphane ROUSSEL, Médérik SIOUI et Alexane DUMOULIN, « La mémoire de la Seconde Guerre mondiale dans les sociétés autochtones et québécoise : mutation et réappropriation », Études canadiennes / Canadian Studies, no 97, décembre 2024, p. 61-89.

4. Stéphane ROUSSEL et David MORIN, « Les multiples incarnations de la culture stratégique et les débats qu’elles suscitent » dans S. ROUSSEL, dir., Culture stratégique et politique de défense. L’expérience canadienne, Montréal, Athéna, 2007, p. 17-42; Kerry M. KARTCHNER, Briana D. BOWEN et Jeannie L. JOHNSON, Routledge Handbook of Strategic Culture, New York, Routledge, 2024.

5. Nathan INCE, « As Long as that Fire Burned’: Indigenous Warriors and Political Order in Upper Canada, 1837-42. » The Canadian Historical Review, vol. 103, no 3, 2022, p. 384-407.

6. John MOSES, « Participation des Autochtones au service militaire canadien : contextes historique et contemporain ». The Army and Doctrine Bulletin, vol. 3, no 3, 2000, p. 49.

7. NATION HURONNE-WENDAT, Des hommes dévoués - La participation des Hurons-Wendat à la Première et à la Seconde Guerre mondiale, Wendake, Conseil de la Nation huronne-wendat, 2016.

8. James W. StG. WALKER, « Race and Recruitment in World War I: Enlistment of Visible Minorities in the Canadian Expeditionary Force. » The Canadian Historical Review 70, no. 1 (1989): 1–26.

9. Eric STORY. « The Awakening Has Come » : Canadian First Nations in the Great War Era, 1914-1932 ». Canadian Military History, vol. 24, no 2, 2015, p. 12 35.

10. Pour une galerie de militaires autochtones du passé et actuels qui se sont distingués, voir Jean MISO, Warriors & Nations. Voices from the Original People, Toronto, Éditions Jean Miso, 2023, non paginé.

11. R. Scott SHEFFIELD, « Exploring the Meaning of Indigenous Military Service during the Second World War in Australia, Canada, New Zealand and the United States » dans Journal of Military and Strategics Studies, vol. 19, no 2, 2019, p. 71-89.

12. John MACFARLANE et John MOSES, « Le son d’un autre tambour : La culture autochtone et les forces armées canadiennes, 1939-2002», La revue militaire canadienne, vol. 6, no 1, printemps 2005, p. 25-32.

13. WALKER, op. cit.

14. C. ROY DRAINVILLE, « Affirmer l’identité amérindienne : Jules Sioui et la North American Indian Nation (1943-1945) », Cap-aux-Diamants, no 132, 2018, p. 19–22 ; Jocelyn SIOUI, Mononk Jules, Wendake, Éditions Hannenorak, 2020 ; R. Scott SHEFFIELD, « Canadian Aboriginal Veterans and the Veterans Charter After the Second World War » dans P. W. LACKENBAUER, R. S. SHEFFIELD et C. L. MANTLE, dir., Aboriginal People and Military Participation – Canadian & International Perspectives, Kingston, Canadian Defence Academy Press, 2007, p. 77-98.

15. RADIO-CANADA, Se souvenir: l’histoire des vétérans autochtones, 2023; TV5, 39-45 en sol canadien. « Premiers peuples, Deuxième Guerre mondiale », Saison 2, épisode 3, 2023.

16. R. Scott SHEFFIELD, « Veterans’ Benefits and Indigenous Veterans of the Second World War in Australia, Canada, New Zealand and the United States », Wicazo Sa Review, vol. 32, no 1, 2017, p. 63-79.

17. Sur les dimensions identitaires de ces événements, voir Amelia Kalant, National Identity and the Conflict at Oka: Native Belonging and Myths of Postcolonial Nationhood in Canada, New York, Taylor & Francis Library, 2004.

18. Le premier, caporal dans la Sûreté du Québec est tué lors de l’assaut du 11 juillet 1990. Le second, un aîné mohawk, est terrassé par le choc subit lors de l’attaque à coup de pierres, survenue à Lasalle, contre un convoi de civils évacuant Kahnawake le 26 août.

19. P. Whitney LACKENBAUER, « Carrying the Burden of Peace: The Mohawks, the Canadian Forces, and the Oka Crisis », Journal of Military and Strategic Studies, vol. 10, no 2, 29 octobre 2018.

20. Émilie GUILBEAULT-CAYER, « Une image vaut mille mots : la crise d’Oka de 1990 et sa représentation par une photographie », Conserveries mémorielles. Revue transdisciplinaire, no 4, 2007, p. 65-79.

21. Taiaiake ALFRED, Ann ROGERS et Pamela PALMATER. It’s All About the Land: Collected Talks and Interviews on Indigenous Resurgence. Toronto: University of Toronto Press, 2023. Voir aussi Rob LEBLANC, « At the Sacred Intersection of Politics and War: A Discussion of Warrior Societies, Masculine Identity Politics, and Indigenous Resistance Trends in Canada », The Canadian Journal of Native Studies 35, no 2, 2015, p. 75-92.

22. Robin PHILPOT, Oka : Dernier alibi du Canada anglais, Montréal, VLB, 1991.

23. Jean-Paul BRODEUR, « L’obstacle des troubles intérieurs », dans Alain-G. GAGNON et François ROCHER, dir., Réplique aux détracteurs de la souveraineté du Québec, Montréal, VLB éditeur, 1992, p. 103-119.

24. MINISTÈRE DE LA DÉFENSE NATIONALE, Les peuples autochtones dans les Forces armées canadiennes, https://www.canada.ca/fr/ministere-defense-nationale/nouvelles/2017/06/les_peuples_autochtonesdanslesforcesarmeescanadiennes.html (mis à jour le 26 février 2019).

25. MINISTÈRE DE LA DÉFENSE NATIONALE, Notre Nord, fort et libre. Une vision renouvelée pour la défense du Canada. Ottawa, 2024.

26. Felix ODARTEY-WELLINGTON (Major), « Les FAC en tant qu’employeur de choix pour les autochtones et les minorités visibles du Canada », Revue militaire canadienne, Vol. 24, no 2, Printemps 2024 ; Christian LEUPRECHT, « The Demographics of Force Generation: Recruitment, Attrition and Retention of Citizen Soldiers », dans Thomas JUNEAU, Philippe LAGASSÉ et Srdjan VUCETIC, dir., Canadian defence Policy in Theory and Practice, Palgrave MacMillan, 2020, p. 179-200.

27. OUELLETTE, WUTTUNEE et SWAN, op. cit.

28. P. Whitney LACKENBAUER, Magali VULLIERME et Stéphane ROUSSEL, L’histoire des Rangers canadiens du Québec. Le 2 Groupe de Patrouilles des Rangers canadiens, Otterville (On.), North American and Arctic Defense and Security Network & 2e Groupe de Patrouilles des Rangers canadiens, 2022. https://www.naadsn.ca/wp-content/uploads/2022/03/histoire-2GPRC-fr-PWL-MV-SR-apr2022.pdf

29. ROUSSEL, SIOUI et DUMOULIN, op. cit.

Relié à Premières nations, Inuit et Métis