Le Canada a-t-il déjà eu l’arme nucléaire?
Oui, pendant vingt ans, le Canada s’est retrouvé au cœur d’une stratégie nucléaire nord-américaine. Entre 1964 et 1984, des ogives américaines ont été déployées sur notre territoire dans le cadre de la défense du continent, même si elles demeuraient sous contrôle des États-Unis.
En réalité, l'implication canadienne remonte encore plus loin. A la fin du XIXe siècle, des travaux novateurs sur la structure de l’atome sont entrepris à l’Université McGill, à Montréal. Entre 1898 et 1907, ces recherches ont contribué à jeter les bases d'un champ scientifique appelé à transformer durablement notre compréhension de la matière.
Dès 1942, le Canada participe au développement de l’arme atomique (Voir Gilles Sabourin, Montréal et la bombe, Septentrion, 2020 ; Antoine Théorêt et Matthieu P. Lavallée, Projet Manhattan : Montréal au cœur de la participation du Canada à la bombe atomique américaine, BouquinBec, 2020). À partir de 1943, des centaines de chimistes et de physiciens se réunissent dans un laboratoire secret, installé dans l’aile ouest du pavillon Roger-Gaudry à l’Université de Montréal, pour tenter de faire progresser la recherche sur l’énergie nucléaire. Plusieurs ignorent alors qu’ils contribuent aux fondements de l'arme la plus redoutable du XXe siècle. Parmi eux se distingue le physicien québécois Pierre Demers (1914-2017), considéré comme le seul physicien canadien-français associé aux recherches nucléaires du projet Manhattan.
Arme atomique au Canada
À l'été 1950, dans le plus grand secret, la base de Goose Bay, au Labrador, accueille les premières armes nucléaires américaines déployées au Canada, onze bombes Mark IV, héritières directes du modèle qui avait détruit Nagasaki en août 1945. Cette présence demeure toutefois brève. Quelques mois plus tard, alors qu’on rapatrie ces engins vers les États-Unis, un bombardier en difficulté doit larguer l'une des bombes au-dessus du fleuve Saint-Laurent, répandant de l’uranium sans provoquer d’explosion nucléaire. Un épisode longtemps occulté, révélateur du rôle discret, mais bien réel du Canada dans les premières stratégies atomiques de la guerre froide.
Ce que l’on découvrira plus tard, c’est que le Canada a frôlé à deux reprises des accidents nucléaires en 1950. Les militaires américains parlent alors de « Broken Arrow », leur expression pour désigner un incident impliquant une arme atomique.

Convair B-36 Peacemaker. Lors d’un exercice militaire en plein hiver, ce bombardier B-36 est frappé par des incendies moteurs. Incapable de maintenir son altitude, l’équipage largue une bombe Mark IV, le commandant met ensuite le cap sur l’île Princess Royal afin de donner une chance à ses hommes de survivre, les 17 occupants sautent en parachute. Douze survivront, tandis que les premiers à s’éjecter disparaissent dans les eaux glaciales.
Crédit : Bureau of Aircraft Accidents Archives
Le premier survient le 13 février, lorsqu’un bombardier B-36 en route de l’Alaska vers le Texas est frappé par des incendies moteurs. Contraint de s’alléger, l’équipage largue une bombe Mark 4 au-dessus du Pacifique, où elle explose de façon conventionnelle avant que l’appareil ne s’écrase sur le mont Kologet, en Colombie-Britannique, faisant cinq morts.
Quelques mois plus tard, un second appareil américain connaît une panne au-dessus du fleuve Saint-Laurent et largue une bombe nucléaire près de Rivière-du-Loup. Par chance, le noyau de plutonium n’avait pas été installé, écartant ainsi tout risque de détonation atomique. La déflagration, bien que non nucléaire, a tout de même projeté près de 45 kg d'uranium-238 dans le fleuve.
Ces deux incidents, classés « Broken Arrow », sont restés longtemps couverts par le secret militaire.
Une guerre possible au-dessus de notre tête
Dans les années 1950 et 1960, si une guerre nucléaire avait éclaté entre Washington et Moscou, le premier front se serait sans doute joué dans le ciel canadien. Les stratèges occidentaux redoutaient une attaque soviétique passant par le pôle Nord, la route la plus courte vers les grandes villes d’Amérique du Nord.
Pour contrer cette menace, le Canada et les États-Unis déploient un vaste réseau de radars formant les premières lignes de défense du continent. La plus spectaculaire, la Distant Early Warning Line (DEW), regroupe plus de 60 stations s'étendant de l'Alaska jusqu'à l'Île de Baffin sur près de 5 000 km. Opérationnelle dès 1957, elle permet de repérer l'approche de bombardiers soviétiques. Construite dans des conditions extrêmes par environ 25 000 travailleurs au cœur de l'Arctique, cette barrière électronique agit comme les « yeux et les oreilles » du continent pendant la guerre froide.

Le bouclier nucléaire au-dessus de nos têtes. En 1957, Ottawa et Washington dressent un véritable rempart au-dessus du continent : le NORAD. Officialisé en 1958, ce commandement conjoint doit scruter le ciel jour et nuit pour repérer la moindre menace soviétique.
Crédit : http://www.noradsanta.org/fr/anorad.html
Au tournant des années 1960, la guerre froide change de visage : les missiles balistiques capables de traverser un continent en quelques minutes rendent les vieux bombardiers presque obsolètes. Dans le cadre du programme de défense aérienne du NORAD, le Canada se retrouve alors en première ligne du bouclier nord-américain avec le déploiement de 56 missiles sol-air BOMARC d’une puissance de 7 à 10 kilotonnes, soit l'équivalent de la moitié de la bombe d’Hiroshima, capables d’emporter des ogives nucléaires.
Ces engins sont stationnés à North Bay, en Ontario, et à La Macaza, au nord de Mont-Tremblant, au Québec. Leur déploiement a nécessité la formation de deux escadrons spécialisés pour ce type de missiles, le 446e basé à North Bay et le 447e basé à La Macaza. C’est l’Aviation royale canadienne qui gère les deux sites, mais c’est le Detachement 2 de la US Air Force qui assure la garde et l’entretien des ogives nucléaires selon les protocoles de sécurité établis conjointement par le Canada et les États-Unis. La présence de ces missiles déclenche toutefois une tempête politique au pays.

Des membres du 447e escadron de l’Aviation royale canadienne photographiés avec des missiles acheminés de La Macaza vers l’île Santa Rosa dans le golfe du Mexique pour une série d’essais.
Crédit : Archives de la Défense nationalE du Canada

Quand le nucléaire dormait au Québec. Au milieu des années 1960, le Québec se retrouve, presque à son insu, en première ligne de la guerre froide. À Bagotville et à Val-d’Or, des intercepteurs CF-101 Voodoo sont prêts à décoller en quelques minutes, armés de missiles à ogive nucléaire capables de pulvériser des formations de bombardiers soviétiques avant qu’ils n’atteignent l’Amérique du Nord. Ces armes appartiennent aux États-Unis, mais elles sont bien entreposées ici — rappel saisissant que, dans le grand jeu des superpuissances, le territoire québécois faisait partie intégrante du bouclier atomique continental.
Crédit : Société d’histoire et de généalogie de Val-d’Or / Fonds Claude Bilodeau
Le premier ministre conservateur John Diefenbaker (1957-1963) souffle le chaud et le froid, prudent face à l’arme atomique, tout en maintenant le Canada dans l’orbite stratégique américaine. La tension atteint son paroxysme en octobre 1962 lors de la crise des missiles de Cuba, lorsqu’Ottawa craint d’être entraînée dans un conflit nucléaire sans l'avoir choisi. Son successeur, Lester B. Pearson (1963-1968), tranche finalement le débat en assumant plus clairement l’intégration du Canada à la défense nucléaire, notamment avec l’arrivée de roquettes Genie à ogive atomique.
Pendant quelques années, une réalité troublante s’impose au cœur de la guerre froide, des armes nucléaires sont bel et bien prêtes à l’emploi… sur le sol canadien.
Tourner la page nucléaire
En 1984, les dernières ogives quittent le Canada, refermant un chapitre méconnu de son histoire militaire. Signataire du Traité sur la non-prolifération, le pays n'aura jamais testé ni utilisé l’arme atomique. Après avoir vécu sous le parapluie nucléaire de la guerre froide, le Canada, dirigé par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau, fera le choix de s’éloigner de la bombe et de plutôt miser sur la diplomatie.
Pendant ce temps, ailleurs dans le monde, l’équilibre demeure fragile. Au Moyen-Orient, la menace de l’arme nucléaire a provoqué le déclenchement d’une guerre contre l’Iran par une coalition militaire américano-israélienne, qui s’étend maintenant à toute la région. De plus, le président russe Vladimir Poutine menace d’utiliser l’arme nucléaire si l'Europe intervient en Ukraine pour freiner sa guerre de conquête territoriale.
L’histoire nous a souvent démontré que, lorsque les grandes puissances s’affrontent, ce sont les territoires situés entre elles qui vivent avec la menace.
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Cet article fait partie d’une série d’histoires parues initialement dans le magazine Traces de la Société des professeurs d’histoire du Québec (SPHQ).