Jeux olympiques de 1976 : la fois où Montréal l’a échappé belle!
Le 17 juillet 1976, Montréal n’a pas seulement inauguré des Jeux, elle a présenté au monde un ambitieux pari en béton encore tiède, un stade livré au pas de course. C’était comme si la ville avait terminé de se maquiller dans l’ascenseur avant d’entrer en scène. Malgré tout, à l’heure prévue, les trompettes royales retentissent et la cérémonie d’ouverture, présidée par la reine Élisabeth II, se déroule sans accroc. Mais derrière le protocole et les drapeaux, les Québécois savent qu’ils l’ont échappé belle.
Drapeau et l’idée d’un « coup d’éclat »
Le 12 mai 1970, à Amsterdam, après une sixième tentative, le CIO confie enfin l’organisation des Jeux olympiques de 1976 à la ville de Montréal.

Jean Drapeau à l’aéroport de Dorval après l’obtention des Jeux, mai 1970.
Crédit : Archives de la Ville de Montréal
Jean Drapeau ne veut pas d’un stade banal. Montréal est encore portée par l’élan d’Expo 67. Le maire a le goût des projets audacieux et des gestes architecturaux forts. Le choix de l’architecte français de grande réputation Roger Taillibert (1926-2019) s’inscrit naturellement dans cet esprit et ce malgré les griefs de l’Association des architectes du Québec qui dénonce ce choix sans concours au préalable. Drapeau veut doter la ville d’un stade unique, reconnaissable entre tous, une œuvre-signature appelée à marquer durablement l’imaginaire et, au lendemain des Jeux, avoir un stade de baseball pour ses Expos. Sur papier, tout semble possible. Sur le terrain, le compte à rebours commence déjà.

En 1972, le projet du futur stade olympique est rendu public par l’ingénieur Claude Phaneuf, alors rattaché aux travaux publics de la Ville de Montréal, en collaboration avec l’architecte français Roger Taillibert. L’édifice se distingue par sa forme elliptique, évoquant une immense coquille ouverte, dominée par une tour habitée culminant à 175 mètres.
Crédit : Pierre McCann, archives LA PRESSE
La première embûche
Les premières études géotechniques ramènent le projet sur terre, littéralement. Le site révèle des sols complexes, des remblais, de l’argile compressible, la présence importante d’eau souterraine. Les fondations doivent être adaptées, recalculées, parfois repensées. Ces ajustements ralentissent le démarrage du chantier.
Les travaux d’excavation au Parc olympique s’amorcent le 28 avril 1973 et se poursuivent jusqu’à la fin de l’année. En quelques mois, environ 2,1 millions de mètres cubes d’argile et de calcaire sont retirés pour accueillir l’assise du futur complexe. Ce n’est toutefois qu’à l’été 1974 que la phase structurale du Stade devient visible, avec l’érection des premiers piliers coulés sur place. À partir de ce moment, l’échéancier se resserre considérablement. Moins de deux ans séparent désormais le chantier de l’ouverture officielle des Jeux.
L’ambition technique du stade
Le Stade n’est pas un bâtiment standard. Sa structure massive, ses consoles de béton, sa tour inclinée et sa future toiture rétractable exigent des méthodes de construction peu courantes au Québec à l’époque. Les immenses consoles de béton en porte-à-faux soutenant les gradins, inspirées des principes développés par Taillibert au parc des Princes à Paris, requièrent une précision extrême dans le coffrage, le ferraillage et la mise en tension du béton.
La coordination entre architectes, ingénieurs et entrepreneurs devient délicate. Le chantier progresse, mais pas au rythme espéré. Ce type de structure est alors peu courant, voire inédit, au Québec.

Construction du stade olympique, 1975.
Crédit : Photo de Rhéal Benny, 1975, Archives Ville de Montréal
La tension monte
À mesure que les mois passent, le retard devient visible. La structure ne s’élève pas assez vite pour rassurer les décideurs. À cela s’ajoutent des conflits de travail et des arrêts de chantier qui minent la productivité. Dans la presse, la question revient sans cesse : « Montréal sera-t-elle prête? »
L’inflation soutenue exerce une pression croissante sur les coûts de construction. En parallèle, le chantier est paralysé par deux conflits de travail majeurs, dont une grève qui dure près de cinq mois.
Si Jean Drapeau affichait au départ une confiance sans équivoque, allant jusqu’à comparer l’idée d’un déficit olympique à une impossibilité biologique, les chiffres racontent une tout autre histoire. En résumé, en 1969, la Ville évalue le coût des Jeux à environ 120 millions de dollars. Trois ans plus tard, l’estimation grimpe à 320 millions. En février 1975, elle est révisée à 610 millions, puis à 730 millions quelques mois plus tard. Cette succession de corrections budgétaires révèle l’incapacité chronique à mesurer l’ampleur réelle du projet. Les faits finiront par s’imposer, les Jeux de 1976 figureront parmi les plus coûteux de l’olympisme moderne.
Bref, il faut livrer les Jeux, peu importe le prix. À l’automne 1975, le gouvernement libéral de Robert Bourassa juge la situation intenable et décide de reprendre directement la gestion du dossier. Il écarte Jean Drapeau et Roger Taillibert des opérations du chantier et crée la Régie des installations olympiques (RIO). À partir de là, tout se fait en mode urgence. La productivité augmente, mais le stress aussi.
Comme si ce n’était pas suffisant, des rumeurs persistantes de mauvaise gestion et de surfacturation circulent sur le chantier. L’une des plus tenaces concerne le béton : des camions-malaxeurs auraient été facturés plus d’une fois à la pesée. Cette histoire, longtemps évoquée en coulisses, a refait surface publiquement dans une chronique du Journal de Montréal en 2018. D’ailleurs, une commission d’enquête présidée par le juge Albert Malouf sera mise en place pour faire la lumière sur le chantier des Jeux olympiques. Le rapport, rendu public en 1980, souligne la mauvaise gestion de l’administration du maire Jean Drapeau dans le dossier olympique.
Il faut livrer pour l’ouverture des JO
Le Stade doit être fonctionnel pour les Jeux, même s’il est loin d’être terminé. À quelques semaines de l’ouverture, le pari est risqué, mais assumé. La tour n’est pas achevée, la toiture rétractable est absente, plusieurs aménagements sont reportés à l’après-Jeux. Mais le terrain est prêt, les gradins sont en place, la cérémonie peut avoir lieu. Le 17 juillet, sous un ciel dégagé, la reine Élisabeth II proclame officiellement l’ouverture de la XXIe Olympiade devant quelque 73 000 spectateurs réunis dans le Stade olympique. Montréal a évité l’humiliation internationale. Mais dès la fin des Jeux, une autre réalité s’impose. Selon plusieurs sources, le Stade aurait finalement coûté environ un milliard de dollars.

Stade olympique à l’ouverture des Jeux en 76.
Crédit : Archives de la Ville de Montréal
En fait, ce stade est bien plus qu’une magnifique structure de béton, c’est une fable sur le Québec moderne. Il parle de notre désir de grandeur, de l’orgueil d’une métropole qui voulait jouer dans la cour des grands. L’histoire de notre Stade olympique a surtout révélé, à mon avis, ce qui arrive quand l’ambition dépasse la capacité de gouvernance. Heureusement, cinquante ans plus tard, à l’aube d’une cure de rajeunissement, il a encore bien belle allure et reste une icône architecturale de la métropole.
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Cet article fait partie d’une série d’histoires parues initialement dans le magazine Traces de la Société des professeurs d’histoire du Québec (SPHQ).