Les réactions de l’Empire britannique face aux actions des Patriotes : entrevue avec Michel Brunet (MB)

Un diplomate de carrière offre un éclairage sur les politiques de l’Empire britannique au temps des Patriotes.
Écrit par Jacques Robitaille Mis en ligne le 28 avril 2026

Michel Brunet a été un diplomate de carrière au ministère des Relations internationales du Québec. Au cours des dernières années, il a été directeur général, d’abord pour l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient, par la suite, pour les Amériques et l’Asie. Ses recherches lui ont donné l’occasion de développer deux grandes passions : d’abord une profonde admiration pour la résilience de nos ancêtres qui leur a permis de survivre dans un monde anglo-saxon, puis l’étude de la géopolitique des relations entre les grandes puissances. Son analyse des évènements historiques à partir du point de vue d’une métropole lui a permis de mieux comprendre comment la France, puis l’Angleterre envisageaient la colonisation de leurs territoires respectifs. Il en a résulté une trilogie sur l’histoire des Canadiens français sous les empires : un premier volume a porté sur la France impériale; les deux suivants sur l’Angleterre impériale. L’épisode des Patriotes se situe dans le deuxième tome. La revue l’a interrogé à ce sujet, en particulier sur la façon dont l’Angleterre a vécu la période des Patriotes. Le présent texte a été révisé par monsieur Brunet.


Enjeux

Michel Brunet, la France et l’Angleterre constituent deux grands empires avec de nombreuses colonies. Quelles comparaisons pouvons-nous faire dans leur façon de les gérer?

(MB)

Disons d’abord qu’un empire constitue une structure de domination. C’est cette finalité qui guide ses décisions. Il évalue donc ses colonies selon leur degré d’utilité, une utilité qui devient l’élément de mesure numéro un de la métropole envers les peuples qui habitent les colonies. Les colons arrivent toujours en deuxième place dans les calculs de la métropole.

La France et l’Angleterre se sont donné des approches très différentes afin de gérer leurs colonies. L’Angleterre a développé trois types de colonies : la catégorie A regroupe les colonies de peuplement, dont le Canada a fait partie ; dans la catégorie B, on retrouve les colonies d’exploitation, par exemple du sucre, du coton et d’autres matières premières ; le plus souvent, elles sont fondées sur l’esclavage. Enfin, on trouve des colonies qui constituent des lieux stratégiques d’importance militaire, comme Gibraltar, Singapour ou Vancouver. Contrairement à la France, dès le début, l’Angleterre a envisagé l’Amérique du Nord comme un continent de peuplement. De son côté, la France va plutôt privilégier les colonies d’exploitation. Les rois de France ne conçoivent ni ne permettent une émigration de masse. L’Angleterre, elle, arrive en Amérique du Nord avec l’intention de peupler cet immense continent. Après les colonies américaines, elle peuplera également les futurs pays que sont le Canada, l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Rappelons, pour illustrer ce fait, que l’aventure nord-américaine des empires français et anglais a commencé à la même période, soit les années 1607 et 1608. En 1760, les colonies américaines comptaient plus d’un million d’habitants, alors qu’en Nouvelle-France, le nombre d’habitants équivalait à la population actuelle de la ville de Granby. Enfin, l’Angleterre a envisagé longtemps à l’avance que ses colonies de peuplement s’allieraient éventuellement avec elle contre ses rivaux impériaux. De son côté, la France n’a jamais eu cet objectif de peuplement massif, même dans ses colonies-phares d’Algérie ou d’Indochine.

Enjeux

Comment l’Angleterre percevait-elle le nouveau territoire du Canada dans l’ensemble de ses colonies?

(MB)

Au début, l’Angleterre ne connaissait pas grand-chose de ce territoire conquis. Elle savait seulement qu’elle en avait chassé l’armée française. Par la Proclamation de 1763, elle va projeter de coloniser la vallée du Saint-Laurent comme une autre colonie américaine et essayer de la gouverner sans la majorité canadienne francophone. Cependant, lorsque les colons américains ont commencé à se révolter, Londres a voulu s’assurer de la fidélité des Canadiens avec la signature de l’Acte de Québec. Résultat : grâce aux garanties religieuses et à la conservation de la langue française, les Canadiens sont restés loyaux envers l’Angleterre et ont résisté aux appels et aux combats des envahisseurs américains, d’abord en 1775, puis en 1812. L’Angleterre prend donc soin de sa Province of Quebec à cause de ce qui se brassait au sud. Cette période va durer à peu près jusqu’à la fin de l’époque napoléonienne, donc vers 1815. Après 1815, l’Angleterre va œuvrer pour transformer le sort des Canadiens alors majoritaires en peuple désormais minorisé.

Enjeux

Quel avantage l’Angleterre pouvait-elle tirer avec le temps de ce nouveau territoire?

(MB)

En s’assurant de la fidélité des Canadiens français, Londres a sécurisé la formidable porte d’entrée en Amérique du Nord que constitue le fleuve Saint-Laurent. On a beaucoup misé sur l’aide des Canadiens pour défendre le Québec durant l’invasion américaine de 1775 (un espoir largement déçu) et sur la participation des Canadiens dans les combats contre les révolutionnaires américains (ce ne fut pas le cas). Après 1815, on l’a vu, la situation change rapidement. L’objectif numéro un de Londres va désormais être celui de créer une deuxième province à côté du Québec. Celle-ci va devenir le foyer de la future majorité anglophone du Canada. Dans ces circonstances, elle ne voit plus l’utilité d’accommoder politiquement le Canada français.

Enjeux

Quels avantages cette ancienne colonie française a-t-elle pu tirer de son nouveau statut de sujet britannique?

(MB)

Ce qu’elle a pu obtenir de l’Angleterre est assez important. La première chose que les Anglais ont fait entrer dans la Province of Quebec, ce sont les journaux et l’imprimerie, ce qui n’était pas permis à l’époque de la Nouvelle-France. On sait à quel point on ne peut concevoir de vie politique sans journaux. Deuxièmement, elle a permis l’adoption d’un système parlementaire comme c’était déjà le cas au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse. Enfin, il faut reconnaître que si l’Empire britannique n’avait pas défendu le territoire face aux colonies américaines en 1775 et à la République américaine en 1812, nous ne serions sans doute pas là aujourd’hui à nous parler en français.

Enjeux

En 1791, on introduit le parlementarisme au Canada. Est-ce la façon habituelle de procéder pour l’Empire avec ses colonies ou est-ce exceptionnel au Canada?

(MB)

Comme toute colonie de peuplement, le Canada était destiné à accéder au parlementarisme. Dans le cas du Canada, l’Angleterre hésitait à cause de la majorité francophone. Toutefois, l’arrivée des loyalistes, qui réclamaient une chambre d’assemblée, a précipité les choses. Pour éviter des heurts entre francophones et anglophones, l’Angleterre a créé deux provinces et deux parlements. Dans ces deux cas, l’Angleterre permettait l’élection de représentants du peuple à la chambre basse, mais gardait le contrôle du conseil législatif et du conseil exécutif qui pouvaient entériner ou refuser les projets de loi pourtant adoptés par les députés. Bien entendu, ce mode de gouvernement était très imparfait, mais les Canadiens ont vite appris à en maîtriser les règles et même à innover en matière de procédure parlementaire. Bref, ce peuple réputé ignorant, incapable d’aborder des sujets complexes, a développé une remarquable pratique du jeu politique.

Enjeux

Au 19e siècle, beaucoup de territoires ont tenté de conquérir leur indépendance. Certains y sont parvenus comme la Belgique, la Grèce de même que certaines colonies espagnoles d’Amérique latine, mais d’autres vont échouer comme le Canada français ou la Pologne. Comment expliquez-vous cela?

(MB)

Quand je regarde le fonctionnement de l’Empire britannique, ce dernier était en contact fréquent avec les autres empires. Tout en se combattant, ils se voyaient et discutaient entre eux. Ce qu’ils avaient en commun était d’éviter que leurs colonies n’accèdent à l’indépendance. Je me suis rendu compte que, si on cherche dans l’histoire, rarissimes sont les peuples qui, à cette période, ont réussi à faire leur indépendance sans l’appui d’un autre empire ou d’une autre puissance impériale. Si vous regardez le cas de la Grèce par exemple, son indépendance a été préparée conjointement par l’Angleterre et la Russie. Même chose pour la Belgique : tout s’est réglé entre Paris et Londres. En revanche, en ce qui concerne la Pologne, comme l’indépendance des Polonais ne faisait pas l’affaire de la Russie ni de la Prusse, ces derniers sont intervenus pour démembrer le pays. Fait significatif, ni la France ni l’Angleterre, qui avaient pourtant promis d’intervenir en faveur des Polonais, ne l’ont fait.

Enjeux

Comment l’Angleterre a-t-elle perçu les revendications des Canadiens français, d’abord dans les années 1820, puis après 1830?

(MB)

En un mot : mal. Compte tenu du désintérêt de Londres envers le Canada français après 1815, ce n’est pas une coïncidence si je vous dis qu’en 1822-1823, un projet de loi a réussi à se frayer un chemin au parlement de Londres visant la fusion contre leur gré du Haut et du Bas-Canada. Papineau a dû se rendre en urgence à Londres pour faire stopper cette initiative. Il a réussi. Mais cela démontrait à quel point on ne s’intéressait plus à ce que la majorité francophone pouvait vouloir sur le plan politique. Or, c’est précisément à ce moment que Papineau s’est révélé être un chef politique redoutable en utilisant au maximum tous les outils que le parlementarisme britannique mettait à sa disposition. Or, pour Londres, tant que ses interventions restaient à l’intérieur du cadre parlementaire étriqué de 1791, cela restait acceptable. Toutefois, Papineau avait d’autres intérêts que d’être un parlementaire respectueux de l’empire : il voulait que la majorité canadienne-française au Bas-Canada soit gouvernée par des Canadiens français dans le sens des intérêts de ces derniers, dans le respect de la minorité anglophone. C’était une idée jugée incompatible avec les intérêts de l’empire. Londres a alors développé une stratégie éprouvée ailleurs : celle de transformer Papineau, de chef politique respecté en chef de faction séditieuse.

Enjeux

Comment les autres empires ont-ils perçu les actions du Canada français?

(MB)

Dans le cas du mouvement patriote, lorsque celui-ci a pris une certaine force et qu’on s’est demandé s’il pouvait menacer l’ordre établi, tous les regards se sont tournés vers les États-Unis, y compris celui de Londres. La nouvelle grande puissance américaine a jugé que ses intérêts avec l’Angleterre étaient trop importants et qu’il n’était pas question pour elle d’intervenir en faveur des Patriotes. Dans le cas de la France, elle n’a pas levé le petit doigt ; elle a même été félicitée par l’Angleterre pour ne pas être intervenue. De son côté, le gouvernement français a jugé que l’Angleterre avait bien agi lors de cette rébellion.

Enjeux

Vous donnez un titre évocateur à la 3e partie de votre livre : « l’Empire contre-attaque ». Que s’est-il passé? Est-ce la raison pour laquelle Denis Vaugeois a parlé d’une 2e conquête? Si oui, pourquoi?

(MB)

Ce qui s’est passé, c’est que l’empire était parfaitement habitué à « dégriffer » les leaders coloniaux dont le programme politique était contraire à ses intérêts. Vers 1835-1836, Londres constate que Papineau fait monter les enchères. Mais les Anglais ne sont nullement impressionnés. Ils savaient qu’au fond, la puissance de Papineau provenait très largement de son statut de leader parlementaire et de sa maîtrise des outils que cela lui permet de mobiliser. Dès 1836, l’Angleterre concevra un plan pour le sortir du parlement. On va provoquer une crise politique permettant au gouvernement colonial de suspendre l’Assemblée. Papineau sera alors contraint de faire appel au peuple lors d’assemblées publiques. Hors du parlement, certaines paroles enflammées de Papineau permettent au gouvernement de l’accuser d’être le chef d’une rébellion. On l’accusera et ce sera la fin de sa carrière de chef politique respecté. On mettra sa tête à prix, le parti patriote sera démembré, l’Assemblée fermée. En s’en prenant à Papineau, Londres veut mettre fin au nationalisme politique des Canadiens.

Quant à l’idée de M. Vaugeois, de parler d’une deuxième conquête, l’histoire mouvementée de cette période permet de le penser. En effet, les Canadiens subissent plusieurs reculs en peu de temps : le Bas-Canada est désormais gouverné directement par des gens qui sont nommés par Londres et qui arrachent un consentement factice du Bas-Canada en faveur de l’union. L’Acte d’union met fin à une assemblée législative où les Canadiens sont majoritaires. La nouvelle assemblée interdit l’usage de la langue française. Bref, c’est comme si on était retourné en 1763, c’est-à-dire avec un peuple majoritaire au Bas-Canada sans pouvoir politique explicitement reconnu. L’expression « deuxième conquête » m’apparaît donc judicieuse. Malheureusement pour l’empire, tous les calculs effectués pour organiser l’union sans le consentement des Canadiens vont être tellement bâclés, qu’à peine 10 ou 15 ans plus tard, ce sont les anglophones qui vont protester dans la nouvelle assemblée du fait que les francophones ont trop de pouvoir. Cela va mener plus tard à l’Acte de l’Amérique du Nord britannique en 1867.

Enjeux

Votre livre s’arrête à 1841 et non à 1848 alors que l’obtention de la responsabilité ministérielle constitue un grand changement d’orientation politique de l’empire anglais vis-à-vis de ses colonies. Pourquoi?

(MB)

Voilà une excellente question. Au fond, à part la réponse un peu banale de dire qu’il fallait bien que je m’arrête quelque part, ce qui m’a guidé, c’est l’idée de documenter la volonté de Londres de mettre fin au nationalisme politique québécois. Si le principe de gouvernement responsable avait été adopté durant la période d’une assemblée élue au Bas-Canada, cela aurait été extraordinaire, mais il est introduit dans le cadre d’une assemblée littéralement construite par Londres où la responsabilité ministérielle ne peut servir, créer ou favoriser l’émergence d’un nationalisme politique francophone. Ce que je voulais surtout démontrer, c’était l’immensité du recul que constituait l’Acte d’union. En 1763, on partait de rien, en 1841, on est à nouveau face au néant.

Enjeux

Durant ces épisodes, y a-t-il eu des membres du parlement ou des personnages anglais influents qui avaient eu des réactions positives vis-à-vis de la pensée et des actions des patriotes?

(MB)

Je leur ai consacré une annexe de mon deuxième volume pour leur rendre hommage. Parmi les plus connus, vous trouverez le grand philosophe politique John Stuart Mill, qui était en faveur de l’empire, mais qui trouvait que les Canadiens étaient injustement traités durant cette période et qui est intervenu dans ses écrits d’une façon vraiment exceptionnelle. Un autre député né au Québec, John Arthur Roebuck et le grand leader irlandais Daniel O’Connell qui siégeait à la chambre, ont vivement défendu les Canadiens. Ce dernier disait par exemple que l’Irlande avait connu toutes les horreurs que la métropole avait pu perpétrer chez elle et que, quand il regardait le Bas-Canada, il retrouvait la même situation. Donc, oui, il y a eu des gens qui ont pris la défense de nos ancêtres. Ils n’approuvaient pas les actions armées, mais dans l’ensemble, ils considéraient que les doléances des Canadiens français telles que formulées par Papineau étaient justes, fondées et auraient mérité un autre sort que la répression.

Enjeux

Finalement, quelles conclusions allez-vous tirer pour l’avenir des Canadiens français après cet épisode qui finit somme toute sombrement?

(MB)

En 1841, beaucoup de gens au Bas-Canada avaient le moral bas : en effet, des patriotes ont été pendus, d’autres ont été emprisonnés, certains ont été exilés. On s’attendait au pire. Après avoir éliminé les leaders politiques nationalistes et créé cette chambre d’assemblée commune, la métropole forçait les francophones à défendre leurs intérêts dans le cadre de nouvelles institutions qu’ils n’avaient ni souhaitées ni conçues. C’est à cette occasion qu’on commence à voir émerger des leaders comme La Fontaine, l’homme des compromis, le précurseur de George-Étienne Cartier, Antoine-Aimé Dorion et Wilfrid Laurier. Ils vont apprendre à manœuvrer à l’intérieur des nouvelles structures malgré ses limites ; ils vont devenir des chefs politiques importants pour la suite des choses, mais sans pouvoir, comme Papineau, jouer la carte de l’autonomie politique des Canadiens.

Mon troisième volume vient de paraître. Il porte sur l’Angleterre impériale et l’union constitutionnelle de 1867. On y voit que l’Angleterre était omniprésente avant, pendant et après 1867. Dans l’esprit de Londres, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 n’est en rien un document fédéral, mais a tout d’un document impérial qui attribue de vastes pouvoirs au gouvernement central alors que les provinces devaient jouer le rôle de municipalités. Londres ne voulait pas que les provinces puissent s’opposer à ses projets de construire cette grande colonie de peuplement s’étendant sur la moitié nord du continent de l’Amérique du Nord. Une anecdote à ce sujet : Macdonald se fait reprocher d’avoir modifié la constitution sans consulter les provinces. Il réplique, surpris : « Qu’est-ce que les provinces ont à voir dans la constitution? » La première lutte entre une province et le gouvernement central va venir de l’Ontario et non du Québec. Cette province va gagner des batailles importantes. Ce qui fait qu’aujourd’hui, on a quelque chose qui ressemble un peu plus à du fédéralisme que le document original de 1867.

Jacques Robitaille est ancien directeur de la revue Enjeux de l’univers social.

Cet article est apparu à l'origine dans la revue Enjeux de l’univers social. La revue est publiée par l’Association québécoise pour l’enseignement en univers social (AQEUS).

L’association québécoise pour l’enseignement en univers social est une association qui regroupe au sein du même regroupement autant ceux qui enseignent en univers social (primaire), qu’en histoire, en géographie, en monde contemporain et en éducation financière (secondaire). Elle regroupe autant des enseignants que des conseillers pédagogiques, des enseignants du collégial, des didacticiens universitaires, des retraités et des étudiants universitaires. Elle répond ainsi au vœu d’un grand nombre d’enseignants de retrouver sous la même enseigne les disciplines et les programmes de l’univers social.   


Relié à Canada français